Les Camarades de Mario Monicelli : en grève

Camarades_Les04-800x537

Dans Les Camarades (1963), la déveine continue de poursuivre le groupe de personnages filmé par Mario Monicelli. Comme dans Le Pigeon et d’autres films, ils ne parviennent pas à leurs fins. Nulle trace ou presque dans ce drame de cette ironie, de ces situations comiques, auxquelles Monicelli nous a habitué cependant. Il réalise un film militant et ne s’en cache pas. Il y a d’un côté les ouvriers d’une grande usine de textile de la fin du XIXe siècle se mettant en grêve, de l’autre, les patrons qui les exploitent et s’offusquent de leurs doléances (pensez, travailler treize heures par jour au lieu de quatorze). D’un côté, ceux qui survivent dans des baraques de fortune, au ras de la boue et du givre, de l’autre, ceux qui vivent dans de beaux appartements chauffés surplombant l’usine. Le bas et le haut, les misérables et les nantis, pas l’ombre du « chacun a ses raison » renoirien qui transpirait jusque dans La Marseillaise.

Les aspirations documentaires et historiques du film sont annoncées dès le générique d’ouverture, où des images du film se substituent progressivement aux photographies d’époque. Pour rendre compte des couleurs de gris et de plomb de l’usine, Monicelli a fait appel à un très grand chef-opérateur, Giuseppe Rotunno, qui donna un grain particulier à la photographie du Guépard de Visconti, de Et vogue le navire… de Fellini. Les variations de son noir et blanc sont telles qu’on croirait presque voir un film en couleurs parfois, mais des couleurs noircies par des fumées d’usine.

L’histoire est d’une grève qui tourne mal, comme dans Germinal, et à l’instar du roman de Zola, les meneurs sont toujours vivants à l’issue du conflit, prêts pour de prochains combats. Monicelli, enrôlant à nouveau le duo Age-Scarpelli au scénario, ne fait pas mystère de ses objectifs : en chroniquant la misère des ouvriers d’antan et leur révolte, le film annonce les lois ouvrières de la fin du XIXe et du XXe siècle, et s’inscrit par son récit concentré, par ses décors neutres, dans un combat contre le patronnat vu comme continu et continuant. Monicelli le communiste fait partie des « camarades » qu’il filme fraternellement. Pour lui, l’espoir ne sert à rien sans esprit de rebellion, cet esprit mis sous le boisseau dans Un héros de notre temps et Le Pigeon où il imaginait des fins grinçantes mais résignées car l’objurgation au travail y reprenait ses droits sans révolte. Rien de tel ici.

Marcello Mastroianni est formidable en professeur affublé d’une barbiche de Bolchevik ; d’abord hébété, sa douceur et sa discrétion disparaissent à la fin dans un discours tonitruant et émouvant appelant à la prise de l’usine. Cet intellectuel dépeint par Monicelli avec attendrissement et une certaine dose d’idéalisme, qui ne ménage ni ses mots ni sa peine, livre aux camarades du film un bréviaire de révolutionnaire reposant sur les injonctions suivantes : union, préparation, conviction, entraide. Le reste de la distribution se fond naturellement dans la communauté des travailleurs : personne, de Blier à Salvatori, Fulco Lulli, Périer, Girardot, ne tire la couverture à lui. Un film beau et grave, une réussite de plus à mettre à l’actif de Mario Monicelli, dans un genre différent de celui de la comédie à l’italienne pour lequel il est généralement reconnu.

Strum

Cet article, publié dans cinéma, cinéma européen, cinéma italien, critique de film, Monicelli (Mario), est tagué , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

7 commentaires pour Les Camarades de Mario Monicelli : en grève

  1. Goran dit :

    J’avais beaucoup aimé…

    J'aime

  2. Pascale dit :

    Encore une fois très tentant.
    Hier j’ai revu Le pigeon.

    J'aime

  3. Pascale dit :

    Reçu et pas revu.

    J'aime

  4. Tobac james dit :

    un trés bon film dans mon souvenir avec un Mastroianni inhabituel et une embardée sociale, « politique » bienvenue. J’adore aussi « larmes de Joie », l’avez-vous vu ?

    J'aime

    • Strum dit :

      En effet, Mastroianni y montre une autre facette de son talent. J’aime beaucoup la manière dont il passe de la douceur à l’emportement dans son discours à la fin. Pas vu Larmes de joie, non, mais j’aimerais bien.

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s