Le Fleuve de Jean Renoir : « consentir » à la vie

the river

Dans son autobiographie Ma vie et mes films, Jean Renoir affirme que « le problème principal de la vie… consister à s’intégrer ». Il en tire la conviction que son rôle de metteur en scène est de relier les personnages à l’environnement qui les fait, de les « intégrer » à l’arrière-plan sans changement de focales, afin de réaliser une « unité » du monde filmé. C’est pourquoi les plans d’ensemble de La Règle du Jeu englobent les personnages dans le décor, les panoramiques de La Grande Illusion relient des individus au groupe, les paroles de Toni sont échangées sous les oliviers aux alentours de Martigues. Heureux qui eut Claude Renoir comme chef-opérateur.

Cette intégration des personnages dans le paysage de leur vie s’effectue avec un bonheur particulier dans Le Fleuve (1951), son premier film en couleurs après une expérience américaine mitigée. Il y a tant d’oeuvres qui utilisent les décors offerts par d’autres latitudes à des fins purement exotiques, comme un fond illustratif, que l’on s’étonne encore aujourd’hui de la dimension documentaire de ce film tourné au Bengale, en Inde. Harriet, fille d’une famille de colons anglais, ouvre le récit en voix-off en prétendant raconter un premier chagrin d’amour à l’adolescence, mais jamais le film n’est centré exclusivement sur son histoire. La caméra ne filme pas les colons anglais différemment des indiens bengalais, à l’exception de rares plans rapprochés. Elle filme avec la même équité leur vie de famille, leurs voisins, leur nourrice indienne, les porteurs de jute payés au coquillage pour leur charge, les traditions indiennes, les fêtes religieuses poursuivant leurs cours déjà millénaire le long du Gange. Elle glisse le long du fleuve, agile et curieuse, forte des équipements électriques mobiles que Claude Renoir put obtenir à force d’insistance. Et peu importe que Renoir n’ait connu l’Inde qu’à l’occasion de la réalisation du film après sa lecture du roman semi-autobiographique de Rumer Godden. Il filme ici magnifiquement ses paysages naturels qui semblent avoir été composés par un « décorateur de génie » (avec l’aide de son décorateur habituel, Eugène Lourié). Renoir a eu recours à des acteurs non professionnels pour la plupart des rôles principaux. On reconnait certes l’acteur fordien Arthur Shields, second rôle dans Qu’elle était verte ma vallée et L’Homme tranquille. Mais l’acteur jouant le rôle du père a réellement perdu son oeil à la guerre, l’acteur incarnant Captain John est un vétéran ayant réellement été amputé d’une jambe au front.

Voilà pour ce qui concerne ce que Renoir appelait la « vérité extérieure », ce souci de réalisme sur lequel il s’appuyait pour filmer ensuite la vie d’hommes et de femmes. Quant à la « vérité intérieure » vers laquelle nous ramène le film selon un mouvement centripète (idée que Renoir affectionnait), elle réside dans ce fleuve qui en est le centre. C’est lui le personnage principal plutôt qu’Harriet qui s’est amourachée de Captain John, vétéran de la guerre venu rendre visite à son cousin installé en Inde. Le fleuve qui coule sans trève représente la vie, et la morale du film, comme celle qui présida à la vie de Renoir, est qu’il convient de se laisser emporter par le courant qui nous entoure. D’aucuns ont voulu y voir une morale d’opportuniste conformément aux simplifications en vogue, mais cela révèle plutôt une vision de la vie comme environnement préexistant. Nous y naissons pareils à de la « glaise » dans un moule déjà là qui produit ce que nous sommes (de même ici, Kali est « glaise qui retourne à la glaise »). Cette influence décisive de notre environnement, c’est l’autre motto renoirien avec le « tout le monde a ses raisons » de la Règle du Jeu. Harriet, Melanie et Valerie, en connaissant leur premier chagrin d’amour, répètent des sentiments déjà éprouvés par d’autres jeunes femmes avant elles qui précèdent d’autres sentiments qui viendront emplir leur vie. En intégrant cette histoire de jeunes filles tombant amoureuses du même homme (Captain John, auréolé d’une aura d’ancien combattant qu’elles se figurent romantique) dans le grand ensemble d’un fleuve coulant immuablement, en traitant même comme un fait de la vie contre lequel on ne peut rien la mort accidentelle d’un enfant, Renoir désamorce tous les effets dramatiques du récit (et c’est pour le mieux car l’interprétation n’est pas le point fort du film). La vie se déroule presque « unnoticed », sauf par un grand metteur en scène filmant ses rites.

Aussi, le Gange du film n’est pas une allégorie d’un temps irréversible et linéaire, comme l’eau peut l’être dans Partie de Campagne de Renoir, Vers sa Destinée (Young Mr. Lincoln) de Ford ou Et vogue le navire… de Fellini. L’eau n’est pas ici vecteur de mélancolie. Le fleuve est au contraire la représentation d’un temps cyclique toujours renouvelé où Diwali, la fête des lumières, et les offrandes à la Déesse Kali, qui relie création et destruction, sont les aliments d’une foi renouvelée dans le monde. Un symbole de fécondité aussi, d’une vie qui se décline en gestes du quotidien propres à la communauté familiale et fêtes religieuses propres à la vie du fleuve. Ce fleuve n’a ni début, ni fin, comme la vie elle-même prise en tant que phénomène, en tant que tout dont nous ne sommes qu’une infime partie. Cela, il faut l’accepter, nous dit ici Renoir à travers le personnage de Melanie qui doit « consentir » à être une hors caste car blanche par son père, indienne par sa mère, et de Captain John l’unijambiste qui fuyait ses semblables et finit par « consentir » à son destin. Ces deux déracinés devront se construire leurs propres racines. Que faire face au fleuve de la vie ? « Consent » déclare Melanie. Consentir, ce qui nécessite d’accepter ce que l’on est. Soulignons qu’à cet instant du dialogue, le sous-titrage français traduit malheureusement « consent » par  le terme « se résigner », ce qui est un contre-sens. Non, consentir à la vie, n’est pas se résigner. Satyajit Ray fut assistant-réalisateur  de Renoir pendant une partie de la production du film. Il devait par la suite montrer l’étendue de son propre génie de conteur dans la sublime trilogie d’Apu, Charulata (où l’on retrouvera une femme sur une balançoire) ou encore La Grande ville.

Strum

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11 commentaires pour Le Fleuve de Jean Renoir : « consentir » à la vie

  1. eeguab dit :

    J’ai vu Le fleuve il y a longtemps et je l’avais beaucoup aimé. J’aimerais le revoir.

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  2. Pascale dit :

    Je m’excuse j’ai du lire trop vite. Je ne vois pas bien de quoi ça parle : consentir à laisser couler la vie ?
    Et ton « l’interprétation n’est pas le point fort du film » ne m’incite guère à voir ce film qui ne me tente pas. Je l’ai commencé plusieurs fois.
    Je ne dois pas être Renoirienne… La règle du jeu me tape sur les nerfs.
    Par contre je vénère La grande illusion et cet échange me donne toujours le frisson (de mémoire) :
    – il y a des moments dans la vie… (Gabin)
    – évitons-les je vous prie (Fresnay).

    vérité extérieur

    on ne peut rien la mort accidentel d’un enfant

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    • Strum dit :

      C’est peut-être mon article qui n’était pas très clair. J’ai essayé de préciser certains points. C’est l’histoire d’un premier chagrin d’amour adolescent en Inde. Le film est narré par la fille de colons anglais qui s’amourache d’un vétéran anglais plus âgée qu’elle venu rendre visite à son voisin. Mais ce n’est pas le plus important et du coup, je n’ai pas insisté sur l’histoire. C’est le fleuve qui compte et qui figure le cours de notre vie, qu’il faut accepter. L’interprétation n’est pas exceptionnelle mais si on se laisse porter par l’atmosphère du film, ses images, sa morale, c’est très beau. Les personnages surmontent les épreuves du destin en s’acceptant et en ayant foi dans la vie. Merci pour la relecture.

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      • Pascale dit :

        Ta dernière (enfin avant dernière) phrase me parle…
        mais le fleuve qui compte… et tout ça… bof.
        Bon tant pis jai ce qu’il faut sur ma pile.
        J’ai reçu tous les Sirk et le Pigeon traîne toujours….

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        • Strum dit :

          Bons visionnages des Sirk et de Monicelli alors ! (pour être plus précis : le fleuve ne « compte » pas plus que les personnages, mais son écoulement est une allégorie de leur vie (il rend compte d’une « vérité intérieure », selon l’expression de Renoir). Le cinéaste fait ça plus subtilement, plus harmonieusement, que ne le reflètent mes propos intellectualisants. Bref, nulle obligation de voir le film).

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  3. J.R. dit :

    Je suis du même avis concernant l’interprétation : c’est peut-être dû au caractère hétéroclite et non professionnel de la distribution. Renoir arrivera mieux à jouer avec ça dans le Carrosse d’or – après c’est difficile de faire mal jouer la Magnani.
    On a du mal à croire qu’il s’agit d’un film américain!

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    • Strum dit :

      Hello. Tout à fait, on ne dirait pas un film américain (où les tropiques sont d’habitude utilisés comme fond illustratif). Et en effet, il y a beaucoup d’acteurs non professionnels dans le film.

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  4. Ping : Charulata de Satyajit Ray : la femme empêchée | Newstrum – Notes sur le cinéma

  5. Valfabert dit :

    J’adhère pleinement à votre présentation et à votre analyse du film.
    La parole la plus forte prononcée dans le film est effectivement le « consent » de Mélanie. A propos du sous-titrage français traduisant improprement cette parole essentielle, je me suis fait la même réflexion que vous quand j’ai vu la scène en question. Se résigner, ce serait, en effet, accepter à reculons le cours des choses, donc ne pas l’accepter tout-à-fait. On n’accepte pas le fleuve tout en souhaitant secrètement qu’il coule dans un autre sens. Par ailleurs, la résignation implique une attitude intérieure relevant de la passivité, tandis que l’acceptation réelle est active et relève donc du choix volontaire. On peut ainsi remarquer, sans vouloir introduire ici de considération politique, qu’en luttant avec succès pour son indépendance, l’Inde a bien montré qu’elle ne confondait pas acceptation des choses et résignation.

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    • Strum dit :

      Bonsoir. Tout à fait, merci. Les traductions approximatives dans les sous-titres, c’est en fait assez fréquent au cinéma. Mais des contre-sens de cette taille, qui affectent le sens même du film, j’en ai rarement vu.

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