Huit heures de sursis (Odd Man out) de Carol Reed : film noir chuchoté

odd man out

Johnny McQueen (James Mason), terroriste irlandais ayant passé 17 années en prison, commet un cambriolage qui tourne mal : Johnny tue un caissier et est blessé au bras. Le voici contraint de se cacher dans la ville que la police anglaise encercle inexorablement. Son amie Kathleen (Kathleen Sullivan) part à sa recherche.

Huit heures de sursis (Odd Man out) (1947) raconte les dernières heures d’un homme que l’on sait condamné d’avance. Mais ce chef-d’oeuvre de Carol Reed et du cinéma anglais n’est pas un film noir comme les autres si tant est que ce soit un film noir. Il y a ici une douceur qui contraste avec le caractère violent des situations. Cette douceur se décèle dans la voix suave de James Mason, dans le visage angélique de Kathleen Sullivan, dans les gestes attentionnés de ces deux femmes qui recueillent Johnny blessé chez elles, dans cette neige qui tombe au crépuscule et recouvre les rues d’un blanc manteau. Lorsque Johnny donne ses directives à la bande qu’il dirige, il chuchote. Lorsque le chef de la police avertit Kathleen qu’elle doit collaborer, il murmure. Huit heures de sursis est un grand film noir ou policier chuchoté. Même la lumière expressionniste qui projette les ombres des fuyards sur les murs a quelque chose de cotonneux et de diffus.

Ces paroles chuchotées ne relèvent pas seulement de cet understatement anglais qui tranche avec le caractère plus direct des films noirs américains, elles traduisent aussi l’attitude de Johnny vis-à-vis de la violence. Changé par ses années de prison, par les six mois qu’il a passé auprès de Kathleen, Johnny répugne dorénavant à utiliser la violence. Au sein de l’IRA (l’orgnisation n’est pas citée), Johnny est devenu un intrus, un odd man out dit le titre original et James Mason a le visage pur de l’emploi. Il voudrait défendre sa cause devant un parlement, devant une assemblée d’êtres humains, plutôt qu’arme au point. Car il sait que la violence marque le départ d’un vertige, d’une chute incontrôlable. C’est pourquoi ce qui lui importe est non pas de savoir si le vol a réussi, mais de connaitre le sort du caissier sur lequel il a tiré. Et ce qu’il craint le plus pendant le film, ce n’est pas la police qui le traque mais sa conscience qui le poursuit. Celle-ci lui apparait sous la forme d’hallucinations : des visages se reflétant dans des bulles de bière parmi lesquels l’homme qu’il tué, des portraits quittant les murs d’un atelier de peinture : peut-être le souvenir d’hommes morts lors de précédents attentats. Si Johnny marche en titubant, c’est moins sous l’effet de l’aggravation de sa blessure que comme un somnambule assailli de visions venues lui réclamer des comptes. Ces apparitions baroques n’entachent pas l’unité formelle du film car elles se fondent dans les éléments du décor, un Belfast quasi-fantastique envahi par les ombres et la neige.

Un des grands attraits du film tient à ce que Johnny n’est pas le seul homme en proie aux affres de la conscience. Tel est le sort de tous les habitants qui le rencontrent et doivent décider soit de l’aider car ils sont comme lui catholiques, soit de le dénoncer car ils croient au parti de l’ordre. Cette multiplication des cas de conscience transforme peu à peu le film en polar existentialiste, dont l’étonnant kaléidoscope humain se déploie sur la toile des rues obscures de la ville. Certains personnages sont inoubliables, notamment Shell qui compare les humains aux oiseaux dont il s’occupe et Lukey (Robert Newton) ce peintre alcoolique qui recueille Johnny. Il veut le peindre pour capturer dans un tableau l’image d’une âme mourante tandis qu’un médecin de ses amis qui ne pense qu’au corps veut l’amener à l’hôpital pour le faire transfuser. Le corps et l’âme de Johnny ne lui appartiennent déjà plus. Sait-il encore à quoi il croit dans son délire alors que lui reviennent ses souvenirs d’enfance quand un prêtre lui parlait de bien et de mal ? Kathleen, elle, le sait. Sa foi, c’est son « amour pour Johnny ». Toute la fin est extraordinaire et son impact est réhaussé par le beau thème musical de William Alwyn. On a l’impression que les flocons qui tombent, comme dans la nouvelle The Dead de Joyce dont John Huston tira un film sublime, représentent ce peuple irlandais qui accompagne Johnny pour un dernier voyage qui sera très long. Carol Reed poursuivra le sien avec les très beaux Fallen Idol et Le Troisième homme qui allaient suivre immédiatement Huit heures de sursis.

Strum

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17 commentaires pour Huit heures de sursis (Odd Man out) de Carol Reed : film noir chuchoté

  1. Tout à fait d’accord avec la critique de Strum, un très beau film d’un très grand réalisateur anglais pas aussi connu qu’il le devrait.

    Et James Mason est très émouvant dans ce rôle

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  2. Ronnie dit :

    Mason Back !! Je partage l’avis général 😉
    Digne d’intérêt & plus politique qu’il n’en a l’air.
    Longuet néanmoins avec des seconds rôles qui cabotinent plus qu’ils ne jouent.

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  3. Pascale dit :

    Donc la neige tombe au crépuscule et recouvre les rues d’un blanc manteau… mais pas à Vienne !
    Ça ne manque pas un peu de cythare ??? 😊 cet homme traqué, ces visions fantasmagoriques m’en rappellent un autre.
    Et du coup je revois cette toute dernière scène du 3eme homme d’une tristesse sans fin et sans fond…
    Un homme fume, appuyé sur une voiture et…
    RIEN 😢

    Grande envie de découvrir ce film après t’avoir lu en tout cas.
    Puis je me permettre un : tu m’énerves !
    Ma pile à voir va atteindre le plafond.

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    • Strum dit :

      Non, de beaux violons remplacent la cythare. James Mason remplace avantageusement Joseph Cotten mais personne ne remplace Orson. Ca te plaira beaucoup. Sinon, la solution à ton problème est simple : commence une deuxième pile ! 🙂

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    • Pascale dit :

      😂
      Les piles sont déjà anarchiques. Ce n’est pas un joli empilement… Sirk près du Pigeon lui-même près de l’intégrale Kaamelot (J’ai fini en larmes) et Mc Carey et Lubitsch eux mêmes près de La solitude des nombres premiers.
      Je me permets à cette occasion de te remettre en mémoire Dorothy Arzner et son renversant Merrily de go To hell à propos duquel j’aimerais te lire. Mais c’est très difficile à trouver. Le coffret s’appelle Pre-code Hollywood – 6 schoking films trop the Era before rules.
      J’espère que ça t’énerves 😁

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  4. Tobac james dit :

    Bonsoir Strum. Belle chronique d’un grand film . Carol Reed n’est pas reconnu comme il devrait, en effet. Son « troisième Homme  » masque une filmographie passionnante où brillent plusieurs grandes réussites ( « Première Désillusion, L’Héroique Parade, la grande Escalade, charmante comédie, Week End,Oliver). Le magnifique « L’Homme de Berlin », avec James Mason toujours extraordinaire, et Claire Bloom, est à voir dans la foulée…de toute urgence. Je ne suis pas d’accord avec ecrannoirlondon, Notre agent à la Havane est d’un ennui profond et nullement désopilant, ou alors au 32 ième degré. Mais je n’ai peut-être rien compris.

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  5. J.R. dit :

    J’ignore si c’est cause des graffiti mais dans mon souvenir c’est l’un des films préférés de Roman Polanski… l’influence de Carol Reed la plus importante je pense!

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    • Strum dit :

      C’est bien possible. Cette idée d’un homme traqué ne pouvait que lui plaire, sans compter la confusion entre rêve et réalité. Peut-être qu’il y a dans l’ombre du plan que j’ai choisi pour l’article un « Polan » qui se cache…

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  6. Ping : L’Homme de Berlin de Carol Reed : entre les deux | Newstrum – Notes sur le cinéma

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