Le Trésor de la Sierra Madre de John Huston : morale de l’aventure

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On connait la vieille antienne s’appliquant à l’oeuvre de John Huston. Il serait le cinéaste de la thématique de l’échec. Ses personnages échoueraient à atteindre le but qu’ils s’étaient fixés après de vaines tentatives révélant le caractère dérisoire de la vie. Le Trésor de la Sierra Madre (1948) fait partie des pièces à conviction de cette analyse et de fait les trois chercheurs d’or du film s’agitent sans résultat monétaire probant. On pourrait cependant tirer une autre morale de ce formidable film d’aventures réunissant Humphrey Bogart, Tim Holt et Walter Huston, qui campent avec conviction trois américains démunis échoués à Tampico au Mexique.

Dès le début du film, Dobbs a la chance de rencontrer trois fois de suite un compatriote (John Huston lui-même) qui le secourt de plusieurs pièces. Un destin dispendieux met ensuite successivement sur sa route un fidèle compagnon (Curtin), un chercheur d’or plein de ressources et de sagesse (Howard), un gain à la loterie, un filon d’or. A ces largesses du hasard, Dobbs répondra par une paranoïa grandissante qui le conduira à se méfier de Curtin et de Howard (qui ne lui veulent pourtant que du bien), pire encore, à une tentative de meurtre qui le laissera esseulé sur de poussiéreux chemins de moyenne montagne, à la merci des bandits mexicains. Qu’aurait-il fait de l’or trouvé sinon le dépenser en beuveries sans fin comme il l’envisageait lui-même alors que ses compagnons avaient eux des buts bien précis ? Un véritable but, voilà avec le caractère ce qui manquait à Dobbs. L’ironie et l’atmosphère quasi-fantastique de la scène finale du film ne doivent donc pas faire oublier que le malheur qui finit par s’abattre sur Dobbs est de son fait, et non d’un jeu organisé par quelque dieu cruel qui serait maître de l’échiquier humain.

A contrario, Howard et Curtin sont dotés d’un solide sens moral. Le premier est averti depuis longtemps des dangers de la soif de l’or. Il ne conçoit l’aventure que selon une morale et la recherche du précieux métal que dans le cadre d’une série d’obligations s’imposant à lui : recoudre la montagne éventrée par la mine, être hospitalier avec quiconque croise son chemin, partager son savoir de vieux sage, garder avec ses compagnons de fortune des rapports de confiance et d’égalité. Curtin, plus jeune, est moins informé de ces règles de vie, mais il a le sens de l’amitié et de la fidélité. Les deux seront récompensés de leur comportement en proportion de leurs mérites, chacun se trouvant pourvu d’une fonction et d’un but, et même d’une promesse s’agissant de Curtin. Les plus belles récompenses ne sont pas matérielles mais humaines et Howard aura plus de bonheur à sauver la vie d’un enfant mexicain qu’à retirer des entrailles de la terre un sable doré qui n’a que la valeur qu’on veut bien lui donner. C’est pourquoi la scène où Howard soigne le petit homme est la plus belle du film, celle où le champ de son regard s’élargit pour embrasser un ordre supérieur. C’est d’ailleurs à ce moment que la caméra de Huston auparavant surtout attachée à décrire l’action en cadres parfois un peu étroits, se délivre de ses propres attaches, se fait mobile, montre des visages regardant ce qui ressemble à un miracle, révèle une atmosphère d’attente et de recueillement, découvre, pour elle-même et pour nous, autre chose que le monde concret des valeurs purement matérielles. L’or ne saurait être considéré comme une fin. L’argent serait même une « saloperie » (pour parler comme le Giono de Mort d’un personnage) si l’on y porte trop d’importance comme le fait Dobbs.

La pérennité du Trésor de la Sierra Madre tient donc tout autant au sens du récit dont fait preuve Huston qu’à la clarté de ses vues et de sa morale, qui se dévoilent peu à peu, et l’on peut lire le film moins comme la relation d’un échec que celle d’une libération, la libération de l’obsession de l’or et des valeurs matérielles qu’il symbolise, écartés d’un grand éclat de rire par Howard et Curtin, non le rire d’un dieu du destin, mais un rire d’homme. La malédiction si tant est qu’elle existât était attachée à l’or, pas aux destinés humaines. Bogart, Huston et Holt sont ici très bons. Le premier a toujours excellé dans les rôles de personnages proches de la folie, comme dans Le Violent (1950) de Nicholas Ray. On raconte que Walter Huston convainquit son fils John de lui offrir le rôle de Howard en enlevant son dentier. Le film adapte un roman du mystérieux B. Traven. D’autres adaptations, d’autres tournages en dehors des Etats-Unis (Huston tourne au Mexique, sur les lieux de l’action, un des premiers à le faire), d’autres aventures hustoniennes allaient suivre, témoignant d’un goût toujours plus prononcé pour les voyages et les épiphanies qu’ils enseignent.

Strum

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11 commentaires pour Le Trésor de la Sierra Madre de John Huston : morale de l’aventure

  1. lorenztradfin dit :

    un film qui m’a hanté dans ma jeunesse…. pas revu depuis un siècle. Mer’ci !

    Aimé par 1 personne

  2. J.R. dit :

    J’aime bien également, en complément de ta fine analyse, celle de DVDClassik
    As-tu été gêné par les premières scènes en transparences (et la doublure de Bogart) et par les quelques images d’archives ? Simple question de curiosité

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    • Strum dit :

      Pas vraiment non. C’est vrai que certains sont visibles, mais je me disais que c’était inhérent à un tournage en extérieurs au Mexique avec ce que cela implique ensuite de reshoots / plans additionnels en studio. De manière générale, les plans en transparence ne m’ont jamais gêné donc je ne sais pas si ma réponse est très probante. Les transparences, par exemple chez Hitchcock, posent beaucoup plus de problèmes aux jeunes générations. Cela dit, j’ai revu le film avec un Strum Jr et il a beaucoup aimé.

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    • Strum dit :

      PS : merci pour le lien vers la critique sur Classik que je viens du coup de lire. En effet, l’approche en est fort différente de la mienne et donc elle la complète bien.

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  3. princecranoir dit :

    Remarquable approche pour ce film qui ne l’est pas moins. Il y a effectivement dans cette fable une morale très dure sur la corruption des âmes. Une vision de l’homme qui traverse l’œuvre d’un cinéaste qui pourtant, à bien des endroits, n’était pas des plus vertueux. Voilà en tous cas l’angle d’attaque dont on aurait sans doute aimé se souvenir davantage dans le film de Jacques Audiard mais qui, hélas, tend à s’envoler tel le sable de cette Sierra Madre.

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  4. ELias_ dit :

    Pour moi l’une des réalisations les plus irrésistibles de Huston. Un film spectaculaire à tous points de vue, notamment parce qu’il échappe à l’exotisme de pacotille hollywoodien. J’y retrouve un peu la même fièvre que mettra quelques années plus tard Clouzot dans son Salaire de la peur.

    E.

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  5. Vs dit :

    Un film vu il y a longtemps, dont je me souviens peu, mis à part le trio de personnages. J’aime beaucoup ton analyse. Elle donne envie de le revoir avec un œil neuf.
    Mes meilleurs vœux pour cette année 2019.

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