Asako I & II de Ryūsuke Hamaguchi : une amoureuse japonaise

asako

Asako I & II (2018) de Ryūsuke Hamaguchi est un film singulier, assez beau, observant les faits et gestes d’une jeune amoureuse japonaise à la manière d’une loupe grossissante. Est-ce le film qui est singulier ou les rapports amoureux dans la société japonaise ? Asako aime avec passion, mais une passion particulière faite de mièvrerie, d’abnégation et de réserve, Baku, un jeune homme de son âge. Un jour, Baku disparait sans laisser de traces, laissant Asako en plein désarroi. La naïveté de sa représentation de l’amour ne lui permet pas de comprendre à quel point Baku est égoïste et creux derrière son apparence romantique. Deux ans plus tard, à peine remise de cette peine de coeur, elle rencontre à Tokyo, Ryöhei, un garçon qui est par le caractère le contraire de Baku, à savoir gentil et attentionné, et par le physique son sosie. Leur rencontre se fait sous le signe d’un malentendu. Asako se figure l’aimer car il ressemble à Baku (en réalité elle aime une image), lui aime Asako pour ce qu’elle est. Cinq années plus tard, alors qu’Asako et Ryöhei sont sur le point de se marier, Baku réapparait.

D’abord, éliminons une fausse piste : Asako I et II n’a que peu à voir avec le Vertigo d’Hitchcock, contrairement à ce que laissent croire certains raccourcis critiques. Il ne s’agit pas pour un homme malade de faire revivre l’image d’une morte, mais pour une jeune ingénue japonaise d’entrer difficilement dans la réalité en rejetant derrière elle les illusions et les fausses vérités de sa vision fantasmée de l’amour. En revanche, Asako I & II s’avère être une très intéressante description des rapports amoureux au Japon doublée d’un portrait sensible de son héroïne. Il faut voir pour le croire le premier diner entre Asako et son ami comédienne d’un côté et Ryöhei et son collègue de travail de l’autre. Un formalisme raide, une gêne terrible, entravent au début leurs relations, comme s’il était difficile de trouver les mots et les attitudes appropriés en japonais pour dire doucement ou de manière nuancée les choses, pour briser la glace des relations humaines entre hommes et femmes. L’ami de Ryöhei s’en prend d’abord violemment à la comédienne avant de lui demander pardon en s’agenouillant. De manière générale, tous les rapports du film sont empreints de ce hiératisme gestuel, de ces embardées de coeurs hésitant entre l’emportement et la réserve, entre départ et foyer, qui vicient les rapports humains.

Surtout, bien que cela ne soit pas dit expressément, l’imaginaire amoureux d’Asako est asservi à l’image faussement idéale de Baku, qui l’empêche de vivre pleinement son bonheur avec Ryöhei. Cette image a sur elle un impact si grand que lorsque Baku réapparait, pendant quelques minutes, le spectateur n’est pas sûr de savoir si Asako rêve, devient folle, ou si Baku est vraiment revenu. Brève oscillation entre rêve et réalité qui participe de l’intérêt d’un film où le vrai mystère n’est pas celui des disparitions de Baku mais celui du coeur d’Asako et plus largement de la société japonaise. « Le coeur a ses raisons que la raison ne connait pas » écrivait Pascal mais il n’est pas certain que l’auteur des Pensées permette d’élucider le mystère du coeur d’Asako. Pas seulement parce que Pascal parlait en fait (et curieusement pour nous) de la foi en Dieu en évoquant la « raison du coeur« , mais aussi parce que le coeur simple d’Asako est ici impropre à reconnaitre son véritable amour comme si son cerveau et ses sens superposaient l’image d’un idéal biaisé sur la réalité. D’une certaine façon, c’est elle qui se conduit comme un fantôme, silencieuse et les yeux fixées sur ses pensées. D’ailleurs, l’actrice Erika Karata avec ses yeux perpétuellement grands ouverts ressemble à une poupée de porcelaine mutique.

L’aveuglement presque hypnotique d’Asako donne parfois au récit des allures de feuilleton mièvre qui pourrait en rebuter certains. Pourtant, on trouve aussi dans ce film une séquence de tremblement de terre et un aparté presque documentaire où Asako et Ryöhei viennent en bénévoles aider des victimes du séisme, autre manière d’oscillation entre amour adolescent et observations sociologiques qui fait l’intérêt du film. Ce n’est pas le moindre de ses mérites de donner paradoxalement envie de se rendre au Japon pour vérifier de ses propres yeux ce qu’il en est de la vie là-bas, si véritablement les images d’on ne sait quel idéal empoisonne les rapports amoureux et s’ils oscillent ainsi entre raideur et flottement, entre Tokyo et Osaka.

Strum

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10 commentaires pour Asako I & II de Ryūsuke Hamaguchi : une amoureuse japonaise

  1. Pascale dit :

    En effet, j’ai lu ce parallèle avec Vertigo. J’ai bien cherché le rapport. Parfois les encartés veulent étaler leur culture mais ça n’a ici aucun sens. J’ai quand même perdu mon temps à tenter de chercher le rapport.
    C’est un beau film et le personnage exaspérant d’Asako n’est même pas une réserve car malgré son mutisme et son air hébété cela ne gâche rien. En fait elle est aussi vide et creuse que son beau Baku. Elle n’aime que le physique très avenant de ses partenaires.
    Quelle surprise de voir ce que ce mystérieux traîne savates (on ne dit pas traîne tongs) de Baku devient ! L’apparence avant tout…
    Ryöhei est un personnage infiniment attachant.

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    • Strum dit :

      Elle est un peu écervelée en effet, vivant dans ses rêves de jeune fille plutôt que dans la réalité. Mais le film est très intéressant dans sa description des rapports femmes-hommes au Japon. Ce qui te parait « exaspérant » tient peut-être aussi aux différence culturelles entre nos deux pays.

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      • Pascale dit :

        Je ne pense pas que ce soit les différences culturelles. Les amies d’Asako sont beaucoup plus bavardes et « vivantes » quoique très japonaises. ça m’a toujours agacée les attitudes évanescentes et éthérées des actrices ou personnages qu’on confond souvent avec du mystère. En fait Baku a également cette attitude mais comme on le voit peu il n’a pas eu le temps de me taper sur les nerfs 🙂

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        • Strum dit :

          Oui, mais le réalisateur décrit à dessein à mon avis un certain type de japonaise naïve éprise d’une image romantique loin de la réalité. Tous les aspects culturels du film sont très intéressants je trouve.

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    • kawaikenji dit :

      ah oui, toi tu ne risques pas de l’étaler…

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  2. J.R dit :

    Je ne connais absolument pas le film dont tu parles… mais Vertigo est le plus japonisant des films d’Hitchcock. On se rappellera surtout le palier de Scottie avec la rambarde qui dessine des idéogrammes japonais… Si mes souvenirs sont bons, selon Chris Maker, ils seraient le signe d’un double amour (de l’art du détail, un peu comme le jeux sur les caractères d’imprimerie dans Liberty Valance ….)

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  3. Carole Darchy dit :

    Je viens de voir le film et j’ai retrouvé tout le Japon que je connais avec tous ses codes de conduite et de comportement, ce manque de naturel, cette mièvrerie, cette raideur, comme s’ils voulaient tout contrôler, être parfait, n’offusquer personne. Toute cette politesse n’a rien d’obséquieux ( ils sont ainsi). Idem pour les infléchissements de salutation, …les excuses à répétition avec quand il le faut quelques larmes.
    Pour moi, le Japon est un pays qui oscille entre gentillesse et cruauté (aucune pitié pour les personnes âgées, les SDF pourtant pleins de dignité, les prisonniers célèbres ou inconnus ! …)
    Strum, il faut te rendre dans le pays du soleil levant. 😔 : je suis sûre que cela te plaira tant c’est désarmant les premières fois 🙃
    Ceci étant dit, je suis très très mitigée sur le film… Je suis habituée au Japon donc l’effet « différences culturelles » qui est très prégnant dans le film, a été réduit à néant.
    C’est le genre de film tout simplement où j’ai beaucoup de mal à accrocher. Je préfère 1 milliard de fois Kore-Eda. Et je n’ai même pas pensé à Vertigo qui n’a rien à voir avec ASAKO, de mon point de vue.

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    • Strum dit :

      Merci Carole ! Je suis content que tu confirmes ce que je soupçonnais, à savoir que le principal intérêt du film réside dans ses aspects sociologiques, cette description des codes du Japon. Moi aussi je préfère Kore-eda, mais c’est ici un type de cinéma très différent par sa mise en scène. Sinon, j’aimerais bien visiter le Japon en effet, merci de m’encourager. 🙂 Et en effet, aucun rapport avec Vertigo (ah ces clichés critiques qu’une certaine presse professionnelle reproduit sans recul parfois…).

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