Charulata de Satyajit Ray : la femme empêchée

charulata

Charulata (1964) forme avec La Grande Ville (1963) un magnifique diptyque de Satyajit Ray sur la place de la femme dans la société indienne, plus exactement bengalaise, avec l’actrice Madhabi Mukherjee. Dans La Grande Ville, son versant moderne, la femme s’émancipait par son travail, subvenant aux besoins d’un ménage dans la Calcuta des années 1960. Dans Charulata, son versant ancien, la femme est une épouse délaissée vivant dans une grande demeure patricienne de Calcuta à la fin du XIXe siècle. Le génie de Ray éclate d’emblée au début du film dans la manière dont sa caméra scrute Charulata brodant, observant les passants par la fenêtre, attendant un regard de son mari Bhupal, s’ennuyant de cette vie immobile. La caméra qui suit cette femme désoeuvrée, qui s’avance au devant d’elle, qui n’a d’yeux que pour elle, est comme un substitut mécanique de ce mari physiquement présent mais dont l’esprit est absent, qui néglige la femme qu’il prétend aimer. Conscient que sa femme s’ennuie, Bhupa demande à son cousin Amal de l’occuper. Mais Charulata tombe bientôt amoureuse de ce dernier, un jeune homme lettré, insouciant et joyeux.

Charulata n’est pas une Madame Bovary indienne. Elle n’est pas une femme naïve déçue de la vie, qui en attendait des occasions de fêtes et de mondanités. Elle est simplement déçue par un mari aveugle aux nombreux dons de son épouse. C’est que Bhupa est accaparé par le journal politique qu’il dirige. Il vit en esprit dans les hautes sphères de la politique anglaise, se demandant qui de Disraeli ou de Gladstone remportera les prochaines élections. C’est un de ces colonisés fascinés par son colonisateur, comme Ray en a décrit plusieurs dans son oeuvre, qui truffe sa conversation d’interjections en anglais. Charulata n’est pas un personnage flaubertien, mais Bhupa, lui, pourrait l’être, il pourrait être un Bouvard ou un Pécuchet indien. Si Ray avait un esprit caustique, il aurait pu faire de cet homme obsédé par son journal au point de donner l’impression de vivre ailleurs que dans sa propre maison, ailleurs qu’à Calcuta même, un personnage profondément ridicule. Bhupa croit la politique « réelle » mais il ne voit pas que la réalité première c’est son foyer. Il clame que la seule voie, c’est celle de l’honnêteté, mais à force de vivre au milieu de pensées abstraites, il en oublie l’honnête réalité première de sa vie. Il pérore en lisant à haute voix ses propres articles, mais les mots qu’il utilise pour décrire son éthique de journaliste (« devotion to duty, the capacity for self-sacrifice, unflinching regard for truth! ») sont précisément ceux qui ne s’appliquent pas à la façon dont il mène sa vie : il semble ne se croire investi que de peu de devoirs vis-à-vis de Charulata, il n’aurait pas l’idée de lui sacrifier son journal, il n’a aucune aptitude à reconnaitre la vérité. Non seulement il confie la trésorerie de son journal à un beau-frère malhonnête qui le dupera, non seulement il est incapable de voir que Charulata tombe amoureuse d’Amal, mais en plus il connait si mal sa femme qu’il ne réalise pas qu’elle possède le talent d’écriture qui le fuit et que lorsqu’elle dit qu’elle en a assez des descriptions de paysages en littérature et recherche la chair et le sang de personnages vivants, elle parle beaucoup mieux de l’Inde et de ses millions d’habitants que lui qui se démène dans l’imprimerie de son journal.

Car Charulata est une femme empêchée. Empêchée de donner sa pleine mesure. Certes, elle ne goûte guère les débats politiques qui enflamment le cerveau exalté de Bhupa. Mais ses goûts littéraires très sûrs, la beauté de sa plume, dépassent de loin le talent aimable mais superficiel d’un Amal. A une autre époque ou en un autre lieu que la Calcuta de 1879, elle aurait pu devenir un grand écrivain. Empêchée aussi d’aimer car il ne lui est même pas donnée, en guise de compensation, de tromper son mari : Amal est un garçon trop honnête ou trop veule (il n’est pas sans duplicité) pour trahir son cousin alors même qu’il ne réalise que trop bien que Charulata s’est éprise de lui. Trop lucide aussi sans doute sur ses propres limites face à cette femme si remarquable qui le dépasse intellectuellement bien que les deux partagent des affinités culturelles, des goûts communs (à cet égard, le film fourmille de références aux écrivains indiens de la fin du XIXè siècle, lesquelles échappent pour la plupart au spectateur occidental mais contribuent à son pouvoir romanesque).

Bhupa mériterait bien que des cornes lui poussent sur la tête pourtant. Mais l’humanisme n’est pas un vain mot chez Ray. Bien que déplorant sans doute la croyance de Bhupa selon laquelle c’est en s’intéressant aux élections anglaises qu’il aidera les travailleurs pauvres indiens, il ne condamne pas ce personnage sincère mais naïf. Ray ne fut pas l’assistant de Renoir sur Le Fleuve pour rien. Et si l’on retrouve dans Charulata une scène de balançoire qui fait écho à celle de Partie de campagne (gros plan identique sur le visage de la jeune femme se balançant, l’opérateur étant sanglé à même la balançoire ; d’ailleurs le chef opérateur Subrata Mitra a confirmé cette influence), ce que l’on retrouve surtout, c’est le « tout le monde a ses raisons » de Renoir, cette attention portée à chacun des personnages, cette douceur du regard posé sur les visages, qui est la véritable marque de fabrique de Ray qui poussa jusqu’à son terme sublime et humaniste la logique du crédo renoirien. De sorte que peu à peu, Bhupa recouvre la vue si ce n’est la raison et finit par découvrir qui est vraiment sa femme. Mais que de temps perdu, que de jeux négligés, de jardin abandonné, comme le jardin du film, qui n’est pas l’écrin de nature palpitant de désir de la Partie de campagne de Renoir mais un enchevètrement de lianes : Bhupa, tout à son journal, ne s’en occupe plus.

Charulata, cette femme empêchée qui en devient impérieuse avec ses serviteurs, fière dans son orgueil blessée, Ray la suit glissant sur le sol carrelé de sa demeure victorienne aux murs blancs. Il la regarde si bien qu’il nous semble à la fin du film qu’on la connait, qu’on la reconnait, elle qui cherche sa place et se désespère d’être rejetée de tous côtés, par un homme absent et par un homme qui veut rester insouciant. Elle qui nous regarde dans les yeux à l’occasion d’un regard-caméra qui n’a rien à envier à celui de Monika de Bergman, qui en dit long sur son orgueil et la conscience qu’elle a de sa valeur. A un moment donné, Amal lit une revue conservatrice qui prétend qu’une femme indienne qui lit « ne justifie pas son existence ». Nous sommes alors au coeur de ce film si beau, si pur dans la simplicité même de sa mise en scène servant d’abord les personnages, où la question est bien pour Charulata de savoir quelle doit être son existence. Servir éternellement le betel indien à son mari ou Amal en quêtant un regard absent qui justifierait son existence ? N’est-elle donc « rien », comme elle le demande elle-même, pour que non content d’être négligée par Bhapu même Amal n’ait pas la force d’être son ami de coeur à défaut d’être son amant ?

Dans les rôles de Charulata et Amal, Madhabi Mukherjee et Soumittra Chatterjee (le génial acteur fétiche de Ray) sont tellement justes qu’on n’imaginerait pas d’autres acteurs pour incarner ces personnages à la psychologie très finement ciselée, comme d’un ciseau de sculpteur, d’abord par Rabindranath Tagore, le grand écrivain indien, puis par Ray qui l’adapte une nouvelle fois. Madhabi Mukherjee, en particulier, dont Ray filme le visage sous de multiples angles, est prodigieuse dans le rôle de Charulata, habitant l’écran avec un vitalisme, une vigueur, qui rend son destin d’être empêché d’autant plus émouvant. Elle parvient dans certaines scènes à faire défiler sur son visage toute une gamme de sentiments successifs, comme on parlerait de gamme en musique, ce qui était l’objectif recherché par Ray comme il l’expliquait lui-même dans son très bel article Sous les yeux de l’occident (voir le recueil des articles de  Ray paru sous le titre J’aurais voulu pouvoir vous les montrer). Ray avait une passion pour la musique occidentale et en particulier Mozart. Charulata est probablement un des plus beaux portraits de femme de l’histoire du cinéma. Quand les images se figent à la fin, on a vraiment l’impression que le temps de ce film, on vient de lire un récit romanesque riche de détails, d’émotions et de personnages inoubliables, ce qui est le signe inimitable des grands films de Ray.

Strum

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9 commentaires pour Charulata de Satyajit Ray : la femme empêchée

  1. Jean-Sylvain Cabot dit :

    Quelle belle chronique Strum ! Merci. Un des meilleurs films de Satyajit Ray, en tout cas sans doute mon préféré. Un magnifique portrait de femme.

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  2. Un post magnifique et auquel je souscris totalement. Charulata est probablement un des plus beaux portraits de femme de l’histoire du cinéma : ça paraît grandiloquent, en fait c’est vrai.

    Je porterai la contradiction sur un seul point :je te trouve bien sévère Strum dans ton post sur les hommes du film (Amal et Bhupal), ce ne sont pas des lâches ou des minables, ce sont simplement des hommes de leur temps. Je ne crois pas que Ray ait voulu les présenter comme tels mais simplement ils sont victime de leur époque où tout simplement les femmes étaient traitées comme cela.

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    • Strum dit :

      Merci, on est bien d’accord concernant la beauté du film ! Je n’ai pas l’impression d’avoir été sévère avec les hommes du film, puisque je dis que Ray ne les condamne pas (là dessus je suis d’accord avec toi), plutôt d’avoir pointé leurs manques et par contraste les dons de Charulata.

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  3. Pascale dit :

    Et bien me voilà une nouvelle fois appâtée.
    Merci.
    Je craignais pour l’interprétation mais tu dis bien qu’elle est à la hauteur du reste.

    au devant elle,

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  4. lorenztradfin dit :

    Pas revu depuis 1989 – mon amie de l’époque l’avait étudié à l’université de Montpellier et avait tenu à ce que je le voie alors…. en effet, puissant – merci pour la belle chronique !

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