Incassable de M. Night Shyamalan : humain, d’abord humain

unbreakable

Qui voudrait retracer l’histoire récente des blockbusters américains devrait évoquer, à des fins de contraste, cet anti-blockbuster que fut Incassable (2000) de M. Night Shyamalan. On se souvient que le film ne rencontra pas le succès commercial espéré par Disney. On connait la suite : le triomphe commercial de Spider-Man en 2002 sous licence Marvel, le rachat des studios Marvel par Disney en 2009, une série de films de super-héros plus ou moins interchangeables, construits autour de scènes d’action de plus en plus nombreuses, bruyantes, déréalisantes, improbables.

Incassable ouvrait une autre voie possible, un horizon alternatif, pour la figure du super-héros, hélas vite refermé par Disney. Les super-héros Marvel tels que portés à l’écran relèvent de fantasmes adolescents : s’inventer un destin hors normes, s’imaginer élu et costumé, transformer une différence ou un mal-être en super-pouvoir permettant de s’affranchir du commun des mortels, que valident des images « extra-ordinaires » montrant le résultat de cette transformation désirable. Le David Dunn (Bruce Willis) d’Incassable est tout autre. Il est homme avant d’être surhomme, faillible avant d’être héros, il a vécu toute une vie dans l’anonymat de sa fonction d’agent de sécurité d’un stade de Philadelphie. Nul ne songerait à vouloir vivre sa vie. Il est loin de ce surhomme nietszchéen dont on fit des icônes. Les pouvoirs que la nature lui a légués n’ont pas d’origine particulière. Il les ignore, les fuit comme un poids embarrassant, vit dans le déni de ce qu’il est ou pourrait être. Ce ne sont d’ailleurs pas des pouvoirs voyants, malgré ce fils qui idolâtre son père. Il faudra un homme aux os de verre pour le débusquer, pour lui révéler sa condition : Elijah Price (Samuel L. Jackson), qui s’avise que Dunn qui vient de survivre sans une égratignure à une catastrophe ferroviaire dont nul autre n’est sorti vivant, n’est pas un homme ordinaire. Elijah n’est pas un philanthrope. En révélant à Dunn sa condition de super-héros, il cherche à déterminer ce qu’il est lui-même, qu’il recherche depuis plusieurs années en lisant des comic books : les bandes-dessinées de super-héros comme hiéroglyphes contenant une vérité cachée, l’idée prêterait à sourire si elle n’était amenée par Shyamalan avec ce naturalisme posé d’où va sourdre peu à peu le fantastique qui rend chez lui ordinaire et acceptable l’extraordinaire.

Car si Incassable est construit, comme souvent chez le cinéaste, de telle manière que le sujet véritable du film ne nous est révélé que progressivement, c’est surtout par sa mise en scène que le film avance ses pièces : Philadelphie filmée lentement dans son prosaïque environnement urbain auquel Dunn ne peut échapper (ce « super-héros » n’est pas un monte-en-l’air), des plans séquences (plutôt que des champs-contrechamps) qui arriment cette histoire fantastique dans un crédible réalisme, des mouvements de caméra circulaires subjectifs (parfois un peu ostentatoires certes) montrant ce que Dunn voit et disant la sidération qu’il produit (ainsi quand il quitte indemne l’hôpital sous le regard des familles venues pleurer leurs morts) ; tout est filmé à hauteur d’homme, parfois partiellement, car Dunn longtemps n’a vu qu’une partie de lui-même. Cette mise en scène contient son propre objet, elle est environnée, alourdie, de ténèbres, car elle raconte l’histoire d’un homme aveugle qui voit soudain ; les deux « super-héros » du film sont des hommes souffrants et inconnus à eux-mêmes. Mais ce qui frappe surtout, rétrospectivement, c’est l’absence totale de scènes d’action. La seule scène où Dunn arrête un criminel est filmée en plan large, sans découpage, sans excitation, comme une douloureuse épreuve ne recélant nul pouvoir d’identification et dont la chute pose d’ailleurs une question morale : un héros a-t-il le droit de tuer un assassin ? Cette gageure du réalisme est tenue jusqu’au bout, Shyamalan se payant même le luxe au détour d’un dialogue de défendre son credo tout en semblant condamner par avance la lignée de marvelleries qui allait suivre : « la vrai vie ne rentre pas dans des cases de BD », façon de dire que rendre compte de vérités humaines à l’écran implique de découper un film différemment d’une bande dessinée et exige, a fortiori dans un récit fantastique, de tenir à distance les scènes d’action (car toute bagarre, tout assaut, est traumatisant dans la réalité), et surtout pas de les rendre excitantes par plus de couleurs, plus d’effets spéciaux, plus d’explosions, plus de morts. Tromperies sur la marchandise.

L’échec commercial d’Incassable ouvrait pourtant la voie, avec les encouragements du public, à cette autre manière de présenter les super-héros, fausse sur un plan psychologique sans même entrer dans des considérations physiologiques (les prouesses des superhéros marvel à l’écran les rendant inhumains). Shyamalan, quant à lui, rentrait dans le rang après le succès commercial de Sixième Sens (1999), ne pouvant reprendre le fil de son histoire de superhéros qu’en cachette, que par la tangente du film d’horreur qu’est Split (2017), comme Dunn prendrait une ruelle sombre pour ne pas se faire voir de ses concitoyens. Et comme on ne prête qu’aux riches, y compris au cinéma, c’est grâce à l’inattendu succès commercial de Split que Shyamalan peut enfin conclure son récit au long cours dans Glass, sorti récemment sur nos écrans et qui prolonge à la fois Incassable et Split.

Strum

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14 commentaires pour Incassable de M. Night Shyamalan : humain, d’abord humain

  1. J.R dit :

    J’avais aussi bien aimé ce film improbable pour les raisons que tu avances ici… Mais chez tous les super-héros il y a cette escroquerie qui consiste à transformer les êtres faibles en êtres forts… (hélas la vie est bien plus vache), même Superman a une façade de falot. Mais l’idée d’une super-résistance c’est génial…

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  2. 100tinelle dit :

    Bonjour Strum,

    J’avais beaucoup aimé Incassable à sa sortie, et je n’ai jamais bien compris pourquoi il avait autant de détracteurs. Je l’ai revu il y a quelques mois et je l’ai aimé tout autant. The visit signe pour moi le grand retour du réalisateur, mais je n’ai pas apprécié Split. Et je ne vois pas trop le lien entre les deux films (même si l’une des dernières séquences de Split l’annonçait). Il parle maintenant de continuation avec un troisième film mais j’y vois plus un argument commercial qu’autre chose. Je peux me tromper, bien sûr. D’autant plus que je ne l’ai pas encore vu. Mais mettre en lien le personnage de Split avec ceux de Incassable casse justement le mystère et la magie de ce dernier. Ceci dit, je le verrai quand même.

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    • Strum dit :

      Bonjour Sentinelle,
      A mon avis, Split et Glass sont surtout nés d’une frustration de créateur privé par Disney de la trilogie qu’il avait en tête en 2000. J’ai trouvé assez formidable qu’il parvienne à rattacher les bouts épars de deux films à la fin de Split en prenant d’une certaine manière sa revanche sur ce qui lui avait été imposé il y a 18 ans. PS : content de te lire, tu te fais rare ces temps-ci ! 🙂

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  3. Ronnie dit :

    Trop lisible à mon goût ….
    & Bruce Willis au pire de sa forme pour le casting. 😉

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  4. Pascale dit :

    Ah comme tu as raison. Un film hors du commun qu’hélas Shyamalan envoie dans le mur avec le pénible personnage de la Bête dans son ultime (?) Glass. Seule la présence de Bruce Willis, son personnage occupe le 1er quart d’heure du film (j’y ai cru), a maintenu mon attention.
    McAvoy et Jackson en tant qu’acteurs ainsi que leurs personnages sont INSUPPORTABLES.

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  5. 2flicsamiami dit :

    Comme à ton habitude, tu vises juste et rends parfaitement compte des mouvements intérieurs à l’œuvre dans ce film en tout point fantastique.

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  6. Benjamin dit :

    Je ne qualifierai pas la mise en scène de lisible ou en effet pour dire comme toi que c’est une qualité. Peut-être voulait-il dire prévisible mais Shyamalan ne l’est pas. La mise en scène comme dans Split et Glass est très habile et le refus de se vautrer dans un spectacle de la surenchère est une grande qualité de ce film et de cette trilogie. Incassable est à sa façon un des meilleurs films de super-héros qui soit.

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  7. ELias_ dit :

    Conquis dès sa découverte en salle (où l’on n’était guère nombreux), le qualificatif de chef-d’œuvre s’est imposé à moi. Shyamalan n’aura jamais fait mieux. Quelle gageure que d’avoir approché le genre du film de superhéros sans céder aux effets spéciaux ! Mais si le touche autant, c’est avant tout pour sa peinture d’une famille qui tente de se reconstruire, où je retrouve la même sensibilité et justesse que dans le très beau Sixième sens.

    J’ai développé ici :
    https://elias-fares.blogspot.com/2018/09/le-cinema-de-mnight-shyamalan-i-1999.html

    E.

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  8. Ping : Glass de M. Night Shyamalan : trait d’union et conclusion | Newstrum – Notes sur le cinéma

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