Promenade avec l’amour et la mort de John Huston : sens d’un récit du moyen-âge

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Promenade avec l’amour et la mort (1969) est une curiosité dans la carrière de John Huston, témoignant de sa versatilité. Le film relate le périple d’un étudiant, Héron de Foix, dans une France minée par une guerre intérieure qui ne dit pas son nom au temps de la Grande Jacquerie, ce soulèvement paysan qui suivit en 1358 les troubles parisiens survenus à l’instigation d’Etienne Marcel pendant la mal-nommée Guerre de Cent Ans.

Huston s’y met lui-même en scène en vieux Seigneur rejoignant le parti des paysans. Et c’est sa propre fille Anjelica qui joue Claudia de Saint-Jean, fille d’un intendant du Roi assassiné par les paysans, dont Héron va tomber amoureux. Le récit oppose selon une dialectique assez simple l’amour pur de Claudia et Héron et la mort qui est à l’oeuvre dans tout le pays. Cette mort a contaminé plusieurs corps de la société : l’église, dont les représentants se sont réfugiés dans une religiosité mortifère condamnant la chair et les femmes ; les chevaliers qui tuent les paysans en guise de représailles. Tous, à leur façon, aiment la mort. Les uns aiment souffrir au nom de Dieu ; les autres aiment faire souffrir au nom de la mort.

Ce sont ces différents avatars de la mort qu’Héron et Claudia vont croiser au cours de leurs mésaventures. Héron avait entrepris son voyage pour « trouver la liberté », croyant que la mer qu’il n’a jamais vue pourrait la lui apporter. S’il n’était pas si candide et ignorant du monde, il pourrait être un de ces intellectuels du moyen-âge sur lesquels Jacques Le Goff a écrit, pèlerins du savoir qui traversaient les frontières. A défaut de voir les rivages de l’océan, Héron trouvera l’amour en rencontrant Claudia. Le récit entend démontrer que cet amour pourrait les protéger spirituellement des vicissitudes du temps, qu’il serait une forme d’absolu à l’instar de la liberté. C’est leur façon de se rebeller contre leur époque.

Le film se déroule pendant la Guerre de Cent Ans mais on a parfois l’impression que Huston y évoque indirectement les manifestations estudiantines de 1968, bien qu’adaptant un livre de Hans Koningsberger précédant les évènements. A cet égard, il n’est probablement pas innocent que le cinéaste se soit donné le rôle d’un Seigneur rebelle reniant sa caste pour rejoindre la cause des paysans, lequel affirme que les nobles, en exploitant si durement ces derniers, ont trahi un ordre du monde où chacun avait auparavant sa place, une juste place. Discours que l’on a entendu à plus d’une époque différente et presque anachronique dans le cadre du film mais qui fait le lien avec le moment de l’Histoire (1968) où Huston tourne son film, et même avec l’actualité que nous connaissons diront certains.

La mise en scène du film n’est cependant pas à la hauteur de ses prémisses. Il y a bien quelques belles visions soutenues par une photographie embrumée, mais le film se situe dans un entre-deux, au confluent de deux périodes de la carrière de Huston, la première où primaient l’action et les rebondissements du récit, la seconde plus introspective qui culminera dans son chef-d’oeuvre : Les Gens de Dublin (1987). La structure du récit demeure picaresque (une série de rencontres faites par Héron et Claudia) mais ses péripéties sont filmées avec un manque de rigueur ou d’inspiration dans les cadrages et le découpage, comme si ce n’était plus le récit de surface qui intéressait Huston mais déjà ce qui se trouve au-delà du récit. D’aucuns y ont vu une mise en scène poétique à force de sobriété et surtout, ce qui est vrai, une façon plus juste de filmer le moyen-âge après le technicolor hollywoodien. Mais si l’on compare le film avec Le Septième Sceau de Bergman par exemple (comparaison un peu injuste certes car les sujets des deux oeuvres sont différents), qui est aussi une promenade avec l’amour et la mort dans un moyen-âge au bord du gouffre, la supériorité du film du cinéaste suédois est patente du point de vue de la mise en scène. L’interprétation d’Hassaf Dayan et Anjelica Huston n’est pas non plus exempt de reproches et l’énergie dont fait preuve Huston dans la scène où il apparait fait par contraste rejaillir la mollesse de jeu de ses jeunes partenaires d’écran.

Strum

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23 commentaires pour Promenade avec l’amour et la mort de John Huston : sens d’un récit du moyen-âge

  1. J.R. dit :

    J’ai découvert ce film insolite l’année dernière et je partage complètement ton point de vue. Mais en me promenant cet après-midi je pensais justement à John Huston et à son impressionnante filmographie, passionnante à chaque décennies. Et au fond j’ai presque envie de dire qu’il y a une vraie cohérence thématique dans ses films, mais qu’il n’avait pas vraiment de style… Moby Dick, Reflets dans un œil d’or, Quand la ville dort, La Nuit de l’Iguane (que personnellement je n’aime pas beaucoup), Le Malin, Gens de Dublin, Key Largo, Dieu seul le sait… autant de films, autant d’impressions éclectiques. Cette Promenade se rapprocherait un peu « esthétiquement » de son adaptation de La Bible je trouve… mais n’a rien à voir The Misfits (sans doute mon Huston préféré aujourd’hui, je trouve en revanche L’homme qui voulut être roi, assez surestimé : mais j’ai beaucoup de mal à ne pas reconnaître les lieux de tournages : les Alpes, le Djebel et les vieux berbères du Kafiristan).

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    • Strum dit :

      Je suis d’accord, il n’a pas vraiment de style, lequel en tout cas a beaucoup évolué avec les années. En revanche, la cohérence thématique, l’intelligence du récit et des thèmes qu’il charrie, sont certains. A défaut de style, il a du coeur. J’aime beaucoup L’Homme qui voulut être roi. Il faudrait que je le revois pour le chroniquer.

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  2. princecranoir dit :

    J’ai le souvenir en effet d’une réalisation très terne, qui tient peut être à une certaine désinvolture propre au caractère versatile du réalisateur. J’en garde néanmoins le souvenir de cette première et émouvante collaboration entre père et fille, effectivement renouvelée dans ce magistral chant du cygne dublinois.

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  3. Jean-Sylvain Cabot dit :

    bonsoir Strum. Comme toujours votre analyse sublime un film d’une sobriété quasi-Rohmerienne , relativement médiocre et trés mineur dans la filmographie imposante, et inégale, de John Huston. Pour le Moyen-Age à l’écran, et sa représentation, je vous renvoie au magnifique et méconnu Le Seigneur de la Guerre de Franklin Schaffner que j’aime particulièrement.

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  4. Vs dit :

    Un film que j’ai vu. J’aime beaucoup John Huston mais je me souviens d’avoir été déçu. Était-ce la sobriété ou un trop petit budget pour un film comme ça ? En même temps, je me rappelle pas d’un film bâclé, comme cela a pu arrivé à Huston.

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  5. ELias_ dit :

    J’en ai vanté toutes les qualités dans ma chronique pour DVDClassik. C’est un film qui m’émeut beaucoup, à la fois par son propos, ce désir d’émancipation contrarié par l’époque, et par sa représentation du Moyen-âge, loin du stuc hollywoodien. Même si Huston savait effectivement faire preuve de désinvolture à l’occasion, je pense que pour plein de raisons (et ça se sent), il a abordé ce récit avec cœur. Et puis la musique de Delerue.

    E.

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    • Strum dit :

      Oui, je me souviens que tu avais beaucoup aimé. C’est aussi pour cela que j’en attendais plus et que j’ai été déçu. Mais en effet, Huston a du coeur (on ne pourra jamais lui enlever cela) et sa représentation du moyen-âge tranche avec le (faux) spectaculaire hollywoodien.

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    • ornelune dit :

      Ce cœur mis en avant et visuellement dès le générique.

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  6. ELias_ dit :

    C’est un film qui a été rare pendant longtemps, et à ce titre qui donne envie d’en défendre le caractère atypique, voire fragile.

    E.

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  7. Frédéric Maurin dit :

    Ce qu’on devient exigent avec le temps.
    Je penserais la même chose aujourd’hui.
    Mais j’en ai le souvenir d’enfant, tombé dessus par le plus grand des hasards et j’étais totalement exempt de ces considérations artistiques. Juste fasciné par l’objet cinématographique et peut-être même fasciné par cet aspect « amateur » et peu reluisant de la mise en scène qui involontairement ou pas colle à ce contexte moyenâgeux.

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    • Strum dit :

      Bonjour, c’est vrai qu’on devient plus exigeant. On est aussi plus attentif aux différences, on veut nommer les choses avec plus de précision. Je suis sûr que si j’avais vu le film il y a vingt ans, j’aurais été moins difficile. C’est la raison pour laquelle d’ailleurs j’hésite parfois à revoir des films qui m’avaient fasciné enfant (ex: Le Corsaire rouge de Siodmak).

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      • J.R. dit :

        Si je peux me permettre : je pense que tu pourrais encore très bien apprécier Le Corsaire Rouge, avec un Burt Lancaster tout en dents et en muscles, mais qu’hélas tu ne pourrais vraiment plus être fasciné… à mon humble avis (en dehors bien sûr de la célèbre séquence, où l’acteur va de mât en mât ; ) )

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  8. Benjamin dit :

    Je vous envie d’avoir déjà vu ce film. J’ai mis longtemps avant de le dégoter. A présent je prépare la possibilité d’un moment dvd. Les mots de Jean-Sylvain Cabot n’épargne pas le film. J’espère y être sensible (pas comme La Bible). D’autant que ce moyen âge-ci promet d’être inédit.

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  9. ornelune dit :

    Tu fais un bel article. Héron n’est pas le Zénon de Duras, ou n’importe lequel de ces savants encyclopédistes que l’on sait avoir parcouru l’Europe ; en effet Héron est naïf, à peine libéré de la Sorbonne, tout juste venu au monde. Il ne court pas les bibliothèques mais aspire « seulement » à voir la mer. « Seulement » mais impossiblement ! Insaisissable liberté. Peut-être ce film manque-t-il de moments plus forts en terme de mise en scène, peut-être est-il trop sobre, mais les idées sont valorisées et ce lien qui unit malgré tout Héron et Claudia reste fort à l’esprit. Tu avais raison ce film ne m’a pas du tout laissé indifférent ! Ta comparaison avec Le septième sceau n’est pas inintéressante car les deux films sont riches en symboles. Les mises en scènes n’ont rien à voir c’est sûr, Huston jouant moins sur l’esthétique de tableaux que Bergman. Huston peut-être rend-t-il aussi son film plus sensible. Ou bien il est temps que je revois le Bergman.

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    • Strum dit :

      Merci ! C’est vrai que Héron n’est pas le Zénon de Yourcenar – une autre Marguerite. 😉 En même temps, Abélard, savant et philosophe, fut lui aussi très amoureux de son Héloïse avec les conséquences douloureuses pour lui que l’on sait. Quant au Septième sceau, si l’on reste sur cette idée du coeur, disons que dans le Septième sceau, c’est un coeur qui saigne, douloureux, qui a peur de la mort, alors qu’ici il se contente de plaisirs plus terrestres, c’est à dire juste le visage d’une jeune fille.

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