Voyage à deux de Stanley Donen : résister au malheur

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Voyage à deux (1967) est un film qui résiste au malheur. C’est l’histoire d’un couple qui se déchire, qui s’est toujours déchiré, qui s’est aimé dans une sorte de déchirement permanent où tout était sujet à dispute. Stanley Donen sait pourtant comme nul autre ce que c’est que le bonheur : il en a donné dans Chantons sous la pluie (1952) une des plus belles définitions que le cinéma ait vue. C’était un bonheur pétillant et éclatant. Dans Voyage à deux, il ne pleut pas, il fait même très beau, mais le couple formé par Johanna (Audrey Hepburn) et Mark (Albert Finney) ne veut plus chanter. La Côte d’Azur a perdu pour eux ses attraits. Elle n’est plus que le décor familier de leurs disputes.

Le titre ne ment pas car le film entier raconte un voyage, et même plusieurs. Cinq lignes temporelles se chevauchent, se côtoient, se brisent durant le récit : la semaine où Johanna et Mark se sont rencontrés il y a plus d’une décennie, une deuxième passée avec un autre couple après leur mariage, une troisième au cours de laquelle Johanna a annoncé sa grossesse, une quatrième où leur petite fille est devenue le prétexte d’incessantes disputes, et le présent où leur divorce semble inéluctable. Les changements de coiffures et de vêtements marquent les différences entre chaque époque alors que s’opposent progressivement le désir de liberté du couple et son désir d’aisance matérielle.

C’est cette vie à deux, car la vie est un voyage, que raconte Donen avec un sens du montage assez époustouflant lui permettant de ne pas perdre son spectateur alors que s’entremêlent parfois en l’espace d’une minute trois lignes temporelles. C’est une très juste représentation de la mémoire, qui ne connait pas la linéarité du temps – parfois, on se croirait presque chez Resnais. Donen dissocie plusieurs fois les dialogues (qu’on entend en voix off) des images (qui se succèdent rapidement) selon une technique également en vogue à l’époque dans la nouvelle vague française, en particulier chez Godard. Ce n’est pas seulement pour le réalisateur une manière de reconnaitre l’ascendance européenne du film, cela traduit fondamentalement ce qui se passe dans une vie de couple : les images s’enchainent, mais les mots restent, se séparent du cadre qui les a vus naitre. Ils ont souvent une portée plus longue que les images, et l’on se souvient longtemps de certains mots dits.

La vie de couple de Johanna et Mark a ceci de particulier qu’ils n’ont jamais vraiment connu cette période de béatitude où le temps disparait pour un couple, où le reproche, le froncement de sourcil, n’existent pas encore. Ils ont d’emblée toujours résisté au bonheur (même si leur première semaine fut aussi pleine de merveilleuses surprises) : lui, trop mufle pour reconnaitre ce que sa femme lui apportait (à moins que ce ne soit Albert Finney qui soit un peu raide dans son jeu), elle trop prête à céder aux caprices de son compagnon tout en ayant conscience de ses défauts (à moins que ce ne soit le charme irrésistible d’Audrey Hepburn qui opère). Donen nous a donné tant de bonheur dans Chantons sous la pluie qu’il n’en a plus guère en réserve pour son couple qui préfère s’aimer dans la douleur. Leur enfant n’est par exemple jamais source de joie à l’écran – et que dire de cette autre famille qui vit sous la férule d’une petite fille tyrannique, effrayante vision de la parentalité ? Par son ton confinant parfois à la résignation, son portrait sans illusions ou sans promesses exagérées d’une vie de couple, Voyage à deux, film beau et grave, annonce peut-être déjà le Nouvel Hollywood. Accès de pessimisme ou lucidité ? C’est à chacun d’en juger. Ophuls affirmait déjà que le bonheur n’était pas gai et Donen s’y connait en bonheur, qu’il soit contrarié ou non.

Mais c’est peut-être précisément cette route cabossée qu’ils ont suivie au cours des années qui prémunit Johanna et Mark contre le vrai malheur et contre la séparation. Ils ne sont pas mélancoliques car ils ne se leurrent pas sur ce qu’était leur passé. Pour autant, ils ne peuvent vivre l’un sans l’autre, de même qu’ils ne considèrent pas la vie autrement que comme une succession de voyages en voiture au son de la musique d’Henry Mancini. La voiture est d’ailleurs primordiale dans le film. Nous sommes en 1967 : elle est alors symbole de liberté et d’indépendance, une deuxième maison sur roues, permettant à ses passagers d’aller où bon leur semble sans rendre de comptes à personne. Les temps ont bien changé qui la voient aujourd’hui comme une nuisance certes parfois nécessaire mais polluant nos vertes prairies et nos villes encrassées de particules fines et de dioxyde de carbone. Belle photographie de Christopher Challis (que n’entâchent pas des zooms intempestifs au début), ce vieux maitre des couleurs qui enchanta plusieurs films de Powell & Pressburger.

Strum

PS : On souhaitera à Stanley Donen d’avoir gardé pour lui une partie de ce bonheur qu’il nous a donné dans ses films pour le voyage sans retour qu’il a entamé en quittant ce monde le 21 février dernier. Albert Finney, qui a pris la même route, aura quant à lui sûrement oublié son passeport, comme dans le film.

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13 commentaires pour Voyage à deux de Stanley Donen : résister au malheur

  1. Jean-Sylvain Cabot dit :

    bonjour Strum. Un film magnifique, moderne (le montage) que j’adore. Audrey Hepburn est formidable, comme souvent, et son duo avec Albert Finney, qui n’a pas la suavité de Peter O’Toole, est un choix qui s’impose malgré tout. On n’est plus dans la comédie rose, ca grince mais ca fonctionne grace à l’intelligence du script et la précision de la mise en scène.Mon Stanley Donen préféré après Chantons sous la pluie.

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    • Strum dit :

      Bonjour Jean-Sylvain. Audrey Hepburn est formidable en effet (quand ne l’est-elle pas d’ailleurs ?). Moins convaincu par Finney qui est pour moi le point faible du film. Oui, ça fonctionne, je dirais même que ça fonctionne de mieux en mieux au fur et à mesure car au début, le montage surprend.

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  2. dasola dit :

    Bonsoir Strum, un film que je dois découvrir. Je note que Stanley Donen et Albert Finney sont décédés à 2 semaines d’intervalle, l’année commence mal. Bonne soirée.

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    • Strum dit :

      Bonjour Dasola, comme je le disais, un film beau mais grave. A voir pour Audrey Hepburn et le regard maintenant résigné de Stanley Donen. Le montage en fait cependant un film particulier, différent de ce que tu connais de Donen.

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  3. Pascale dit :

    Bel hommage à deux disparus.
    Tu donnes TRES envie de voir ce film.
    Tu me l’envoies ?

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  4. eeguab dit :

    Chef d’oeuvre de gravité sous le masque d’une certaine fantaisie. Magnifique. Coup sur coup on perd Finney et Donen. Mauvais jours.

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