Cet Obscur objet du désir de Luis Buñuel : possessions

cet obscur

Jusqu’au bout, Luis Buñuel sera resté fidèle au mouvement surréaliste, comme en témoignent les derniers films qu’il tourna en France. Cet Obscur objet du désir (1977) adapte La Femme et le pantin de Pierre Louÿs en introduisant dans sa narration des références constantes aux attentats commis par les groupes d’extrême-gauche et d’extrême-droite durant les « Années de plomb » en France et en Espagne. Le film ne raconte plus seulement l’histoire d’un homme qui essaie de posséder une femme indécise et changeante comme chez Pierre Louÿs et ses précédents adaptateurs, mais celle d’un bourgeois essayant d’acheter une femme pauvre, la possession physique se doublant d’une possession économique. Le surréalisme, sous la plume ostentatoire de Breton, s’était défini comme un mouvement prônant une révolution poétique mais aussi politique, compagnon de route du communisme, et Buñuel s’est toujours inscrit dans cette lignée, dénonçant tour à tour dans ses films la bourgeoisie, l’église, l’armée, les gouvernements, soit les institutions représentant les classes dominantes.

On se souvient aujourd’hui du film pour cette idée étonnante, née conjointement des esprits de Buñuel et du scénariste Jean-Claude Carrière, consistant à faire jouer Conchita par deux actrices, Angela Molina et Carole Bouquet, Fernando Rey jouant lui Mathieu Faber, le bourgeois vieillissant tombant amoureux de sa femme de chambre. Une idée surréaliste certainement, si l’on songe que les surréalistes voyaient les êtres comme portant des masques changeants (voir l’ouverture de Nadja de Breton). Buñuel pouvait ainsi faire jouer les scènes où Conchita se montre réservée par Carole Bouquet et celles où se révèle sa nature joyeuse et sensuelle par Angela Molina. C’est aussi une idée qui permet de faire comprendre que pour Mathieu, Conchita en tant qu’individu doué de raison et de jugement ne compte pas. Son visage peut bien changer, ce qui compte pour Mathieu, c’est d’abord de posséder son corps, au sens matériel, économique, du terme. Buñuel voit ce grand bourgeois comme un possédant, auquel appartiennent des maisons, des domestiques, qui tuent aussi en passant des souris et des mouches (la référence aux souris et aux mouches peut faire sourire, elle vient pourtant du film). Pour lui, Conchita est au départ une domestique et jamais il ne se permettrait avec une femme de son milieu les privautés dont il use avec elle quand il la rencontre pour la première fois. Les considérations politiques sont donc ici aussi importantes que celles ayant trait à la nature du désir, les unes n’allant pas sans les autres comme souvent chez Buñuel, désir dont le cinéaste eut à s’occuper dans plus d’un film, y compris les désirs les moins avouables et les plus obscurs comme dans La Vie criminelle d’Archibald Cruz. Le désir de Mathieu est si impérieux qu’il semble renvoyer à la célèbre définition de Hegel : « le désir est le désir du désir de l’autre ». « L’autre » serait alors toutes les femmes à posséder (autre raison pour faire jouer Conchita par plusieurs actrices). Mathieu désire non seulement Conchita, mais il aimerait en plus qu’elle le désire en retour, il veut posséder son corps et son esprit, et c’est pourquoi il attend si longtemps qu’elle se donne à lui. Coïncidence ou non : Hegel était un philosophe adulé des surréalistes car le marxisme dérivait de son matérialisme historique.

La frustration de Mathieu, qui est le moteur narratif du film, puisque celui-ci raconte l’aliénation progressive du personnage, entre Paris et Séville, n’est donc pas uniquement d’ordre sexuel. Plus Conchita se refuse à lui, y compris en revêtant une ceinture de chasteté, moins il supporte ce refus car en tant que possédant, il n’a pas l’habitude que les gens lui disent non. Il a l’habitude d’acheter l’assentiment des autres. Ainsi, la radicalité politique qui caractérisait Buñuel et qu’on oublie trop souvent, quoiqu’elle se teintait aussi d’humour, ne s’était nullement atténuée avec l’âge. Au contraire même, il retournait dans ses derniers films français, d’un intérêt d’ailleurs inégal (ainsi Le Fantôme de la liberté et Le Charme discret de la bourgeoisie), aux fondements du surréalisme tels que Breton les avait décrits dans ses Manifestes. A cet égard, La scène du train au début de Cet Obscur objet du désir est typique du point de vue de Buñuel sur la bourgeoisie et de sa capacité peu commune à mêler cinéma et jugement sur la société : Mathieu rencontre plusieurs personnes dans son compartiment qui s’avèrent toutes fréquenter le même milieu, les mêmes lieux, ou se connaître déjà, créant le sentiment d’un entre-soi où règne une solidarité de classe. Du reste, l’histoire que raconte Mathieu (le film est pour l’essentiel un long flashback) les passionne et ils lui donnent raison, quoi qu’il fasse.

On comprend mieux, dans ces conditions, la chute du film. Buñuel reprend certes à son compte, un peu avant, cette scène ignoble du roman de Louÿs, qui date d’un autre âge, où Conchita déclare à Mathieu qu’il l’aime enfin parce qu’il s’est décidé à la battre (« que tu m’as bien battu mon coeur »…). Passage obligé du roman qui devait se retrouver dans l’adaptation sans doute. Mais ce qui intéresse surtout Buñuel, c’est ce qu’il raconte ensuite, qui n’a plus rien à voir avec le roman, où il semble lier la possession de Conchita par Mathieu et la dépossession ou la fin de la propriété qu’appellent les anarchistes commettant des attentats, suggérant semble-t-il une relation de cause à effet, donnant en tout cas un cadre très précis à son histoire. Comme si à force d’abus, à force d’être témoin du pouvoir de l’argent et des excès parfois commis en son nom, ou au nom du désir, la société était, selon Buñuel, sur le point d’exploser. Quoiqu’on pense de ce point de vue, cette image de fin mettait un point final à la carrière du cinéaste avec une cohérence thématique et une maitrise cinématographique qui ne laissent pas d’impressionner. Même le lieu de la dernière scène n’était pas choisie au hasard : un passage couvert à Paris, ces lieux que les surréalistes aimaient tant. Le film est post-synchronisé comme cela était fréquent dans les années 1970 et Piccoli double Fernando Rey avec sa voix suave habituelle. Quant à la mise en scène, elle relève de ce faux naturalisme par lequel Buñuel entendait dévoiler ce qu’il percevait comme les vérités cachées du monde.

Strum

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10 commentaires pour Cet Obscur objet du désir de Luis Buñuel : possessions

  1. J.R dit :

    Je constate que tu as donc lu Nadja du coup …
    Sinon, moi je considère plus Buñuel comme un Surnaturaliste qu’un Surréaliste. Pour moi Buñuel c’est un naturaliste qui ajoute à la nature consciente, la nature inconsciente. D’ailleurs la photographie de ses films n’invite pas au subjectivisme! Non ?

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    • Strum dit :

      Ah pas pour moi. Bien sûr, il a eu une période marquée par le naturalisme au Mexique, mais c’est peut-être le seul surréaliste qui soit resté fidèle jusqu’au bout aux fondements du surréalisme tels que Breton les avait exposés dans ses Manifestes, y compris quand Breton donne des exemples d’actes surréalistes, alors que tous les autres ont fini par faire autre chose à la fin. La photographie des films de Bunuel tend vers le naturalisme parce qu’il est dans une démarche de dévoilement de certaines vérités sur la société et le monde qu’il estime cachées. Bunuel était un pessimiste. PS : cela m’embête de le dire parce que je sais que tu as de l’affection pour le livre, mais je n’ai pas beaucoup aimé Nadja. J’ai trouvé le style de Breton extrêmement lourd et le ton pédant. Et le style pour moi, c’est essentiel en littérature. Peut-être que je l’ai lu trop tard et que j’aurais réagi différemment plus jeune.

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  2. J.R. dit :

    « cela m’embête de le dire parce que je sais que tu as de l’affection » : je suis absolument contre les brigades du goût, donc pas de soucis.. Et puis je n’ai pas lu Breton depuis 20 ans. Dans ma jeunesse j’avais préféré L’Amour Fou. Concernant le style, je n’étais pas assez mûre, comme lecteur, pour réellement avoir conscience de son côté affecté (j’aimais le côté alambiqué). Mais Breton était quelqu’un de très affecté et de foncièrement « bourgeois » (j’ai l’impression d’une discutions datée!) : selon une personnalité qui a fréquenté beaucoup de beau monde à l’époque, Breton relisait, l’après-midi, les bonnes critiques qu’il recevait dans son bain.
    Concernant les Surréalistes, si Breton écrivit un second manifeste, c’était dans le but de faire respecter une orthodoxie (Desnos s’était permis d’écrire en vers, dis-donc!). Concernant Buñuel j’insiste, mais ce serait long à argumenter… mais il va de soi qu’il est amarré au mouvement, ça ne fait aucun doute. Le Chien Andalou et L’Âge d’or sont de très loin les deux films purement surréalistes les meilleurs… Il faut voir ce qu’à produit Man Ray ou Antonin Arthaud (et Germaine Dulac). Breton est-il encore lui-même fidèle au surréalisme lorsqu’il écrit ses romans ? car il inscrit un récit (très construit) dans une réalité objective, le surréalisme est mis-en-scène. J’ai lu de vrais romans surréalistes, comme La Liberté ou L’Amour De Desnos, ou un autre de René Crevel… Eh bien, ils vous tombent des mains. Quant à moi ça fait bien longtemps que je ne m’intéresse plus au surréalisme, et je n’en garde aucune nostalgie.

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    • Strum dit :

      Tout à fait pour Breton. ll y avait une part de provocation, de fiction, de pédanterie dans le surréalisme, lequel devient bien peu sympathique quand Breton prétend effectivement faire respecter une certaine orthodoxie dans son second manifeste que j’ai lu et qui est un texte autant politique que littéraire. Pour le reste, il faudrait distinguer le fond et la forme, mais quand Bunuel met en scène dans ses derniers films français, de manière verbatim, les exemples d’actes surréalistes donnés par Breton dans ses manifestes, il s’inscrit dans une démarche surréaliste nonobstant le (faux) naturalisme de sa mise en scène.

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  3. Jean-Sylvain Cabot dit :

    Bonjour Strum. Détestant profondément cet auteur surestimé qu’est Luis Bunuel, je ne dirais donc rien de positif sur sa dernière période, à partir du Charme discret de la bourgeoisie, qui est d’une platitude minutieuse. Son surréalisme de pacotille (aidé en cela par le fat et creux Jean-Claude Carrière) fait à peine sourire et on est loin d’un Chien andalou ou l’Age d’or de toutes façons. Plus jeune j’ai pu aimer des films comme El, La vie criminelle d’Archibald de la Cruz ou encore Belle de Jour mais c’est un cinéaste qui m’ennuie d’une manière générale, dont je trouve les films très pauvres à tout point de vue (forme et fond) et dont je ne m’expliquerai jamais la renommée chez les cinéphiles.

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    • Strum dit :

      Bonjour Jean-Sylvain. Effectivement, vous ne l’aimez guère. Je pense que la renommée de Bunuel chez les cinéphiles peut s’expliquer assez facilement, notamment pour les raisons suivantes (bonnes ou mauvaises, cumulatives ou non, et dans le désordre) :
      – une maitrise narrative évidente qui lui permet de raconter des histoires avec beaucoup d’efficacité tout en donnant son avis sur l’organisation de la société.
      – une longévité artistique vraiment étonnante vu les obstacles rencontrées dans sa carrière.
      – une radicalité dans son positionnement politique (plusieurs de ses films sont de vraies diatribes contre les institutions) qui attire la sympathie des plus à gauche des cinéphiles ou de ceux qui estiment que la pensée en art doit être sans concession, et qui reflète les débats intellectuels polémiques du XXe siècle.
      – Une imagination débordante qui fait naitre des idées étonnantes, surprenantes, et surprendre le spectateur n’est pas donné à tous les cinéastes. J’aime le cinéma où l’on trouve des idées.
      – un itinéraire et une carrière hors normes, compagnon de route de plusieurs grands artistes, de l’Espagne à la France, en passant par le Mexique, sans compter ses bisbilles avec le franquisme, sa renonciation à la nationalité espagnole, etc.
      – le caractère mystérieux de plusieurs de ses films dont on peut donner plusieurs interprétations sans en épuiser la signification (cf L’Ange exterminateur)
      – le fait que Bunuel symbolise avec d’autres cinéastes des années 1960-1970 une époque révolue où l’on pouvait à la fois faire des films d’auteurs exigeants et rencontrer le succès commercial.
      – la richesse de son oeuvre. Elle est inégale (il y a plusieurs de ses films que je n’aime guère), mais on y trouve quand même beaucoup de films divers, chaque amateur pouvant avoir une période préférée différente, même s’il reste un auteur très cohérent par ses thèmes et ses obsessions.
      Reste ce style assez plat effectivement, surtout vers la fin, un faux naturalisme un peu théâtral mais qui est parfaitement cohérent avec sa recherche du dévoilement de certaines vérités sur la société qu’il estime cachées, un peu comme chez Chabrol.
      Bref, on peut évidemment cordialement détester Bunuel (on a tous nos marottes et nos cinéastes détestés) mais reconnaitre je crois qu’il existe certaines raisons qui font que d’autres vont le trouver digne d’intérêt.

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  4. Jean-Sylvain Cabot dit :

    Merci Strum pour cette longue réponse. J’accorde naturellement, et heureusement, à chacun le droit d’aimer ce que je n’aime pas (et vice-versa). C’est bien normal. Je vais aller voir la chute de l’empire américain de Denys Arcand. bonne fin de soirée.

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  5. Je n’aime pas vraiment Bunuel non plus, précisément pour sa « fidélité » sans faille au surréalisme. Le surréalisme est une doctrine à mon avis très datée, mise en avant par des gamins à l’égo boursoufflé, dont je pense qu’elle est intéressante pour l’histoire des idées (en fait des « non-idées ») mais sans plus.

    J’ai vu ce film là il y a très longtemps, J’ai revu Belle de jour plus récemment, je n’arrive pas à accrocher à cette descente en règle de la bourgeoisie mâtinée de fantasmes sexuels racoleurs.

    Voilà, un commentaire peu constructif (vraiment désolé !) mais ça défoule !

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    • Strum dit :

      Parfois cela fait du bien de se défouler ! A vrai dire je n’aime pas spécialement le surréalisme en tant que mouvement d’ensemble non plus. Bunuel lui a emprunté ce qu’il a de meilleur je trouve. Sinon, Belle de jour est un des Bunuels que j’aime le moins. Ce n’est pas très fin et je n’aime pas beaucoup quand il cherche surtout à provoquer. Je préfère de loin sa période mexicaine à sa période française (j’aime bien cet obscur objet du désir, mais je n’aime ni Le fantôme de la liberté, ni Le charme discret de la bourgeoisie). Mais des films comme L’Ange exterminateur, La vie criminel d’Archibald de la cruz, qui sont des purs films d’idées, quasi-borgésiens, extrêmement originaux, waouh. Los Olvidados est très beau aussi.

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