Cléo de 5 à 7 d’Agnès Varda : ne plus avoir peur

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Errer dans la ville en confiant son destin au hasard était une des formes prises par les récits de la Nouvelle Vague dont Agnès Varda fut la seule femme réalisatrice. Au début de Cléo de 5 à 7 (1962), la chanteuse Cléo (Corinne Marchand) croit qu’elle va mourir. Une cartomancienne lui annonce qu’elle est malade alors même qu’elle attend les résultats d’un examen médical. Mais contrairement à ce que l’on pourrait croire de prime abord, Cléo de 5 à 7 n’est nullement un film sur la maladie d’une femme qui serait au crépuscule de sa vie. C’est au contraire un film qui célèbre la vie, la vie en général, et celle de Cléo en particulier qui n’en est qu’à son commencement.

Croire aux cartes, aux coïncidences, croyance qui était au coeur du surréalisme comme l’expliquait Breton au début de Nadja et qui nourrit ensuite les jeux de la Nouvelle Vague, c’est d’une certaine façon faire défection face à la vie. C’est ne plus croire en soi, en laissant le hasard décider de tout. En filmant durant le prologue les cartes de la cartomancienne en couleurs, Varda rend compte de l’emprise qu’elles ont initialement sur Cléo, dont la vie s’écoule en noir et blanc le long des façades grises de Paris. Pour elle qui est superstitieuse, pour nous qui nous laissons aussi berner, même les devantures des magasins aux noms de mauvaise augure (Deuil, Bonne santé, Horloge) paraissent scander ses dernières heures.

Pour échapper à cette crainte de la mort, voici Cléo qui chemine dans la ville, à pied ou en voiture. Au gré des rencontres, s’échafaudent diverses stratégies propres à dissiper sa peur de la mort. Cette dernière est d’autant plus tenace que des miroirs hantent maints plans, à dessein sans doute. « Se regarder dans un miroir, c’est voir la mort au travail » affirmait Cocteau dans Orphée, cinéaste chéri, avec d’autres, par la Nouvelle Vague. Ces stratégies, le film les met en oeuvre successivement. Il y a d’abord celle consistant à fractionner le temps. C’est la mise en scène qui en signale l’ébauche : en alternant les points de vue dans les scènes par le biais d’un montage agile et rapide (champ montrant Cléo, multiples contrechamps sur une série d’individus regardant Cléo), en insérant dans les scènes d’autres conversations de groupe, en s’autorisant des jump cuts, Varda ne rend pas seulement compte du bouillonnement de la vie, elle éclate les points de vue (redoublés par les miroirs), elle fractionne le temps du film, qui se divise alors en instants. Plus les instants sont courts et nombreux, plus ils peuvent conjurer la peur de la mort en donnant l’impression qu’elle ne viendra jamais. C’est le paradoxe d’Achille et la tortue de Zénon appliqué au cinéma : en fractionnant les temps de courses d’Achille en espaces de plus en plus courts, on peut faire croire qu’il ne rattrapera jamais la tortue qui marche. Henri Bergson a montré la fausseté de ce raisonnement dans son Essai sur les données immédiates de la conscience. Aussi, l’angoisse de Cléo perdure.

D’autres stratégies pour éluder la mort sont ensuite passées en revue par Varda. Celle d’une visite amoureuse l’après-midi (de 5 à 7) est rapidement évoquée : un bellâtre vient voir Cléo chez elle mais il est trop occupé par son travail pour lui consacrer une attention suffisante. Vient ensuite la musique avec l’apparition chez Cléo de Michel Legrand lui-même qui écrit des chansons pour la chanteuse. La musique est un vecteur d’oubli car elle vous emmène ailleurs dans une durée longue. La scène où chantent les entrelacs des accords au piano de Legrand le montre : pendant cet intervalle, le spectateur ne pense plus à la maladie de Cléo. Mais elle-même continue d’y songer car les paroles de la chanson de Legrand la ramènent à sa condition de mortel. Pour que la musique fasse son oeuvre de délivrance, il faut que Cléo regarde en même temps les autres au lieu de s’apitoyer sur elle-même.

Car ce qui finit par la libérer de son angoisse de la mort, ce qui lui montre que derrière les superstitions percent nos vanités, notre propension à nous regarder, c’est d’observer les autres à travers la caméra d’Agnès Varda. Celle-ci filme la forme mouvante de la ville, traversée du nord au sud, les visages des parisiens et des parisiennes, les pompons de marins, le parc Montsouris, les conversations du temps qui tournent autour des « évènements d’Algérie », tel cinéma qui affiche Elmer Gantry avec Burt Lancaster. Tout ici témoigne de l’inclination de Varda pour une approche documentaire du cinéma qui court le long de son oeuvre (la silhouette presqu’irréelle de Cléo au milieu du Paris réel étant un autre paradoxe du film). Parler avec ses amis, s’intéresser aux autres, à leurs idées, recevoir dans le for de sa conscience le monde dans toute sa diversité et tous ses ensoleillements, se promener avec ce calme soldat qui lui n’a pas peur de mourir alors qu’il s’apprête à partir pour l’Algérie où il verra la mort d’encore plus près que Cléo, voilà qui remet les choses en perspectives. Cléo peut être « heureuse » comme elle le proclame elle-même alors que sa maladie s’avère peut-être guérissable – du moins est-ce ainsi que je choisis d’interpréter les propos du médecin car c’est alors le sens des images. Le cinéma est un instrument puissant propre à nous faire oublier que nous allons mourir un jour ou l’autre. Face à lui, « il n’y a pas de maladie qui tienne », on peut quitter ses habits noirs, ceux de Cléo, pour se mirer dans la lumière de ses projecteurs. Agnès Varda se fait le chantre de cette vérité, de cette leçon d’optimisme, qu’elle célèbre avec ses amis de la Nouvelle Vague qui font ici de brèves mais réjouissantes apparitions : outre Michel Legrand, Jean-Luc Godard, Anna Karina, Jean-Claude Brialy, Eddie Constantine, Samy Frey et même Georges de Beauregard qui produisit ce superbe film, l’un des plus beaux de la Nouvelle Vague. Résistant lui aussi au passage du temps par la vertu de son optimisme, il n’a rien perdu de son pouvoir de séduction.

Strum

PS : On souhaitera à Agnès Varda de pouvoir continuer à célèbre la vie maintenant que pour elle le monde est vraiment devenu gris.

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23 commentaires pour Cléo de 5 à 7 d’Agnès Varda : ne plus avoir peur

  1. Jean-Sylvain Cabot dit :

    Bonsoir Strum. Bravo pour votre article Revu Cléo de 5 à 7 il y a quinze jours sur le cable alors que c’est un film de « ciné »-club » que j’ai déjà vu deux ou trois fois étant plus jeune. J’étais sans aucune prescience de sa disparition, dans une phase de révision de la carrière d’Agnés Varda.Je reste subjugé devant un film d’une « modernité » et d’une liberté intactes, à la mise en scène fluide et élégante, qui semble couler de source, qui épouse la déambulation légère de son héroïne à travers Paris avec une « grace  » qu’on souhaiterait à beaucoup. Quand on pense que c’est seulement son second film…Cette vision a renouvelé mon enthousiasme pour ce film miraculeusement indemne des blessures du temps. La sublime Corinne Marchand qui irradie la pellicule de sa beauté fatale de blonde hitchcockienne, y est aussi sans doute pour quelque chose.

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    • Strum dit :

      Bonsoir Jean-Sylvain et merci. Tout à fait, le temps ne semble pas avoir de prise sur le film alors même qu’il fait voir de manière presque documentaire le Paris du début des années 1960. Et Corinne Marchand est formidable en effet.

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  2. Nacer dit :

    Magnifique critique et sublime film .

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  3. princecranoir dit :

    J’ai prévu un rendez-vous avec Cléo dans le courant de la semaine. Je ne manquerai pas de revenir parcourir ton texte après la projection.

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    • Strum dit :

      Avec plaisir et bonne projection.

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      • princecranoir dit :

        « Moi j’aime pas lire les critiques. J’aime pas connaître l’histoire du film avant, ça me gâche. »
        Finalement, je suis comme Cléo.
        Mais je suis content de les lire après, surtout quand elles s’accordent à mon ressenti, quand elles m’ouvrent comme la tienne à d’autres lectures possibles. J’aime beaucoup le lien que tu fais d’ailleurs avec la mort (J.L. Bory écrivait comme toi que Varda filmait ici « la mort au travail »), la superstition, les cartes, Orphée, les miroirs, les surréalistes. As-tu justement remarqué qu’on joue « Un chien Andalou » aux Ursulines ?
        J’ai davantage été sensible à la course contre la montre, qui joue d’abord la vitesse, le sprint, puis qui passe sur un autre rythme dans la deuxième partie, comme un second souffle. Effectivement le film n’a pas pris une ride, impressionne sur la forme comme dans le fond (encore une affaire de course dis-donc). Evidemment, je reste comme chez Demy très perméable au romantisme, à la mélancolie et on sent bien d’ailleurs les liens qui rapprochent Cléo de ses équivalents à Cherbourg, à Rochefort ou bien à Nantes. Les comédiens passent de l’un à l’autre (comme Dorothée Blanck qui apparaît aussi dans « Lola », tout comme Corinne Marchand d’ailleurs), dans une parfaite fluidité des thèmes (n’est-ce pas Jacques que l’on aperçoit furtivement à l’entrée de l’atelier de sculpteurs ?) Reste que c’est bien l’autre amoureux qui a les faveurs d’Agnès ici, celui de « l’opéra-Mouffe », le papa de Rosalie. Il me fait penser à Guy, celui des « Parapluies ».
        Et puis derrière il y a tout de même Agnès, ce petit bout de femme qui se laisse porter par l’opérateur (cf la magnifique nouvelle affiche de Cannes), qui met tant de vie dans sa caméra et qui finit, ironie de l’histoire, emportée par le cancer.

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        • Strum dit :

          Merci pour ton commentaire détaillé. Cela ne m’étonne pas que d’autres aient parlé de la « mort au travail ». Le lien avec Orphée se fait naturellement avec l’usage des miroirs et on connait le goût de la nouvelle vague pour la formule de Cocteau (Jean-Pierre Léaud l’utilisait encore récemment). Effectivement, le film fourmille de références et de cliens d’oeil. Cela dit, si c’est bien Jacques Demy à l’entrée de l’atelier de sculpture, je l’ai manqué !

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  4. Martin dit :

    Encore une belle analyse, Strum, érudite et accessible !
    Je n’ai vu « Cléo de 5 à 7 » qu’une seule fois, mais mes souvenirs sont bons. Je me rappelle notamment l’envolée lyrique tout à fait inattendue sur la musique de Michel Legrand. J’évite d’en dire davantage pour ne pas contrarier celles et ceux qui doivent encore découvrir le film.

    Question sémantique : sais-tu si l’expression « 5 à 7 » a été inventée pour le film ? Ou si elle existait avant lui ? Je me dis qu’Agnès Varda aurait très bien pu l’imaginer.

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    • Strum dit :

      Merci Martin ! Une fois de plus, la musique de Legrand est belle en effet. Sinon, il est très probable que l’expression de 5 à 7 n’ait pas été inventée par Agnès Varda (les véritables inventeurs de ce genre d’expression sont généralement inconnus), mais cela n’a pas d’importance à mon avis.

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    • J.R. dit :

      À cause de cette expression je m’étais longtemps imaginé que le film racontait les rencontres de Cléo avec ses amants mariés… puis j’ai appris que ça correspondait au temps réel de la diégétique, alors là je me suis dis qu’elle devait marivauder pendant 2h… mais non c’était plus grave que ça.

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  5. Pascale dit :

    Avec Corinne Marchand notre chère Agnès célébrait la beauté et la vie.
    J’écoutais encore une de ses interviews récemment où elle disait ne pas se sentir appartenir à la nouvelle vague.

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    • Strum dit :

      En effet, une célébration de la beauté et de la vie. Agnès Varda était une franc-tireuse qui a tracé son propre chemin. Qu’elle ne soit pas sentie appartenir à la Nouvelle Vague, expression un peu générique qui désigne des cinéastes différents, n’est pas étonnant. Cependant, difficile de ne pas rattacher Cléo de 5 à 7 au mouvement tant il existe de liens entre le film et les différentes personnes ayant participé aux films de la nouvelle vague (producteur, acteurs, réalisateurs, techniciens, sources d’inspiration, etc.)

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  6. J.R dit :

    Salut,
    Je viens de voir le film, et un de ces aspects qui m’a semblé prégnant, et que tu n’évoques pas du tout, c’est que Cléo et plusieurs fois « traitée » d’enfant gâtée… Que tous les regards de la rue se retournent vers elle. Elle est clairement fimée par Varda comme étant supérieurement belle, et socialement privilégiée (le film ne s’appelle pas Cléo à l’usine de 8 à 18, et les Parisiens sont tous très moches, par rapport à elle)… quand à l’opposition entre le hasard matérialistes et le destin… lorsque votre médecin vous diagnostic un cancer vous n’êtes pas plus libre d’échapper à la mort en ne croyant en rien, les déterminisme biologiques n’ont rien à envier à ceux des planètes (d’ailleurs le film ne panche pas d’un côté ou de l’autre, le circonscrit de la fin croit en l’astrologie).

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    • J.R dit :

      Et encore désolé pour le français approximatif, maisxj’écris depuis un téléphone, et je ne peux rééditer les messages.

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    • Strum dit :

      Hello JR. Il me semble que c’est un des paradoxes voulus par Varda dans le film : cette femme très belle, presque irréelle dans la rue filmée de façon documentaire, cette ode à la vie alors qu’il est question de cancer. Sinon, conscrit ou circonscrit ? 🙂

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      • J.R dit :

        Conscrit : )
        Elle est pas mal celle-là de coquille.
        Bonne journée!

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      • J.R. dit :

        Oui, je penses comprendre où tu veux en venir, c’est une espèce de déesse qui doit affronter la tragédie de la vie… une déesse espérance. C’est plus un film contre le fatalisme que contre le destin. Et quelle femme que Corinne Marchand!
        C’était une découverte que ce film, pour moi, car je ne l’avais encore jamais vu. J’ai été impressionné par la qualité des cadrages et de la photo… Ici, on peut constater à quel point le Paris des surréalistes irrigue celui de la Nouvelle Vague (au sens large), celui de Rivette, de Rohmer, de Godard, d’Eustache et ici de Varda; et c’est cette dernière qui en fait peut-être le plus beau tableau… mais Paris, je ne t’aime plus, comme disait Ferré ; )

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