Scaramouche de George Sidney : deux duels et un bel enfant

Scara

Scaramouche (1952), c’est un duel de plus de six minutes (huit semaines de tournage, 110 plans, 87 passes d’armes), où deux comédiens, deux danseurs plutôt, ferraillent au théâtre devant un parterre interdit, jaillissant des loges, virevoltant dans le grand escalier, passant de l’orchestre à la scène. Le blanc d’un justaucorps ou d’un jabot tranche sur le velours rouge des fauteuils, le corps de l’un s’élance, tandis que la silhouette de l’autre plie sous l’assaut. Mais il ne rompt pas et riposte jusqu’à ce que ce duel, ce ballet veux-je dire, trouve son achèvement dans les coulisses du théâtre, dépassant l’ordinaire du film de cape et d’épée pour éblouir le spectateur en atteignant l’extraordinaire du mythe cinématographique. André Moreau (Stewart Granger) est un roturier, le Marquis de Maynes (Mel Ferrer) un noble, et chacun représente un camp dont l’autre a juré la perte dans le fracas de la Révolution française qui est le cadre historique du film. Pourtant, à l’issue du duel, sera révélé le secret du lien les unissant, qui dit symboliquement l’impossibilité pour une société de prospérer par la guerre civile.

Scaramouche, ce sont deux femmes, d’un côté, Aline de Gavrillac (Janet Leigh) au délicat profil et à la chevelure de neige, de l’autre, Eléonore (Eleanor Parker) une flamboyante comédienne rousse jouant dans la troupe de théâtre où se dissimule Scaramouche. Elles aussi se livrent à un duel, sentimental celui-là, dont l’objet est la possession d’André Moreau. Elles aussi appartiennent à des camps opposés, ceux de la noblesse et du Tiers Etat, mais aussi de la glace et du feu, de l’innocence et de la connaissance, quoique là également se soit noué un lien entre deux pôles par le soin qu’elles mettent de concert à empêcher que s’engage entre Moreau et de Maynes ce duel mortel qu’elles redoutent. Entre elles, Moreau a du mal à choisir et nous aussi.

Scaramouche, c’est un film d’aventure historique qui traite l’Histoire avec cette même légèreté, cette même fantaisie colorée, qui se montre lors du duel. La Révolution française y fait tapisserie (mais brodée d’un si beau fil), plus encore que dans l’excellent roman d’aventure de Rafael Sabatini dont le film est tiré où Moreau, personnage d’abord philosophe voire désabusé, devenait révolutionnaire convaincu pour honorer la mémoire de son ami Philippe de Valmorin tué par le Marquis de Maynes. L’éloquence de Moreau, qui galvanisait les foules, lui valait de devenir délégué de la ville de Rennes pour plaider la cause de la Révolution à Nantes en 1788 avant que Louis XVI ne décide, en janvier 1789, de convoquer les Etats Généraux en mai à Versailles. Rien de tel dans le Scaramouche de Sidney, où Moreau n’a qu’une obsession : tuer de Maynes pour venger Valmorin, les idées révolutionnaire n’étant pour lui qu’un accessoire, qu’un accessit utile pour assembler les fils de son entreprise. Scaramouche est par conséquent construit comme un film de vengeance, avec le serment du héros devant le corps mort de son ami et la préparation patiente du coup qui mettra de Maynes à terre, sous le couvert de la troupe de théâtre où Moreau se cache derrière le masque de Scaramouche, ce personnage type de la commedia dell’arte. Le scénario prend plusieurs libertés avec le livre, mais l’adapte intelligemment, en inversant certaines données de départ (par exemple, dans le livre, Moreau connait déjà Aline avec laquelle il a été élevé à l’inverse du film, ce qui parait plus propre à respecter la morale hollywoodienne), en écartant les passages historiques pour se concentrer sur les rapports au sein du quatuor Moreau-de Maynes-Aline-Eléonore. Sabatini, cet écrivain anglais d’origine italienne a toujours eu de la chance avec les adaptations de ses romans, puisque Hollywood adapta aussi avec réussite L’Aigle des Mers et Captain Blood avec Errol Flynn.

Scaramouche, c’est ce récit d’une vengeance marié à un formidable sens du spectacle qui en fait une fête pour les yeux, un plaisir pour les sens. Ce n’est pas faire injure à George Sidney que d’y voir la patte du génial Cedric Gibbons qui assure la direction artistique de l’ensemble comme il le fit sur plusieurs films de Minnelli. On ne s’étonnera pas, dès lors, que Scaramouche, où les personnages portent de sublimes costumes drapés évoquant les reflets du soleil sur la nature, fasse penser plus d’une fois au credo minnellien qu’André Moreau semble avoir fait sien : « le monde est une scène ». Du reste, la Révolution française y est représentée comme une tragi-comédie parlementaire en plusieurs actes qui n’a plus grand-chose à voir avec la réalité historique. Les émeutes populaires caractéristiques des journées révolutionnaires, auxquelles même Sabatini faisait droit dans son roman, sont totalement absentes du film où l’opposition entre la noblesse et le Tiers Etat semble être l’affaire de quelques duels tirés à l’aube entre gens de bonne compagnie. Une scène où de Maynes était tué par la foule parisienne en furie avait bien été tournée mais ne fut pas intégrée au montage final. Qu’importe, ce n’est certes pas du cinéma que l’on doit attendre un enseignement de l’Histoire et comme le disait Dumas, « on peut violer l’Histoire à condition de lui faire de beaux enfants ». Or, l’enfant est ici très beau et peut même prétendre au titre de plus beau film de cape et d’épée du monde.

Scaramouche, c’est le Capitaine Fracasse de Théophile Gautier (intrigue proche d’un héros qui rejoint une troupe de théâtre et d’un lien fraternel secret) ré-imaginé conjointement par Sabatini et Hollywood. C’est la quintessence du cinéma de cape et d’épée : le chatoiement des couleurs, une fête de l’action et de l’humour (le clin d’oeil à Napoléon) et une splendide musique de Victor Young (écoutons cette préparation musicale du duel final qui redouble chaque battement de coeur des deux femmes craignant l’irréparable). Les acteurs se fondent véritablement dans leur personnage – Mel Ferrer (ailleurs parfois un peu pâle) et Eleanor Parker (belle et émouvante) n’ont jamais été aussi bons, et dans les yeux de Stewart Granger brille la lueur du vengeur aux deux visages, aux deux ascendances qu’est Moreau. Quatre années auparavant, une très bonne adaptation des Trois Mousquetaires de Dumas, toujours avec les magiciens des équipes techniques de la Metro-Goldwyn-Mayer, avaient servi de répétition à Sidney et Gibbons avant qu’ils ne donnent ici leur pleine mesure.

Strum

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13 commentaires pour Scaramouche de George Sidney : deux duels et un bel enfant

  1. Marcorèle dit :

    L’un de mes films de chevet. 🙂

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  2. jlionel dit :

    j’ai le souvenir d’un film virevoltant et exaltant dans la France pré révolutionnaire, même si j’ai eu du mal à adhérer au duel final, trop long trop spectaculaire,trop pompeux à mes yeux,

    j’ai eu l’impression de retrouver l’ambiance d’une pièce de Beaumarchais avec l’action en plus,

    le personnage d’André Moreau est vraiment réussi : sorte de joyeux fêtard insouciant, entrant en conflit involontaire avec l’aristocratie comme bousculé par le meurtre de son ami,

    et l’apparition anachronique de Napoléon au final confirme une ironie bien assumée de la réalisation, où le lyrisme d’Hollywood s’encombre peu de la réalité de l’ancien régime …

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    • Strum dit :

      Virevoltant et exaltant, exactement, le duel final compris pour moi. Il est certes très spectaculaire, « pompeux » je ne vois pas, c’est surtout très beau, ces couleurs et ces mouvements de danseurs filmés en plans larges. André Moreau est un personnage très bien écrit en effet, un héros opportuniste, ce qui est assez rare dans le genre. Je n’avais pas pensé à établir un lien avec Beaumarchais mais pourquoi pas.

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  3. eeguab dit :

    « The Duel », somptueux. Il y a un autre duel de cinéma que j’adore et on ne le voit pas, c’est celui de Charles Boyer et Vittorio de Sica à la fin de Madame de…

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  4. Jean-Sylvain Cabot dit :

    Un chef d’oeuvre du film de cape et d’épée qui a gagné ses galons de classique grâce à Patrick Brion (Cinéma de Minuit) qui a du bien le passer 30 fois (lol) et qui signait du pseudo d’André Moreau ses chroniques de films dans Télérama. Toute une époque !

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  5. Voilà un site qui va me permettre de rattraper ma culture cinéma ! Merci !

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  6. Martin dit :

    Très belle remise en perspective (et en mémoire) de ce chouette « Scaramouche » !
    La question reste posée : will he do the fandango ?

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  7. Ping : Les Vikings de Richard Fleischer : « Odin !  | «Newstrum – Notes sur le cinéma

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