Images de la réalité, images de cinéma

notre dame

Le dernier édito des Cahiers du Cinéma (de mai 2019) nous enjoint de considérer l’image de Notre-Dame qui brûle comme une image de cinéma, en lui cherchant des significations, en la mettant en rapport avec d’autres signes de notre tumultueuse réalité. « Il faut faire des rapports, c’est ce que nous a appris le cinéma ». Ou encore : « …l’image est magie. Elle oblige au montage. » Cette mise en équivalence des images de la réalité et du cinéma, qui repose sur un postulat, n’est pas sans soulever des difficultés. Un film donne à voir un ensemble de signes limités faisant sens dans un monde clos dont les bornes ont été posées par un cinéaste. C’est pourquoi chaque image d’un film est finie et peut s’interpréter au regard du sens global du récit imposé par le réalisateur, dans le cadre d’un réseau de significations internes bornées dans le temps et l’espace. Le cinéma est récit visible de l’extérieur par nous spectateurs. La réalité est tout autre qui représente une infinité de signes contradictoires, dans un espace nullement borné, dont nous sommes parties prenantes, sans possibilité de l’apercevoir de l’extérieur. Chacun n’a accès qu’à une infime partie des signes, des lieux, des situations, des contraintes, des êtres existant de la réalité, en fonction du monde qu’il côtoie (qui n’est lui-même qu’une infime partie des mondes juxtaposés représentés par les vies des uns et des autres). Chacun ne peut donner du sens ou une direction à son monde, à sa vie, qu’au prix d’une extrême simplification, en se fermant par défaut à toute une série de signes qui lui sont inaccessibles.

Le cinéma et son art du récit nous apprennent à interpréter des films, ils ne nous apprennent pas à interpréter la réalité qui n’a pas de fin(s) qui nous soient connues. Et les émotions, bonnes conseillères au cinéma, sont parfois mauvaises conseillères dans la réalité. L’incendie de Notre-Dame est un accident, l’image de Notre-Dame brûlant est une image de la réalité, qui n’est pas « magie », à moins de céder à la tentation du mystique ou à l’attrait trompeur des coïncidences, en voulant à tout prix donner un sens à tout. Ce n’est pas une image de cinéma, sauf à vouloir la manipuler, lui injecter un sens venu de circonstances extérieures à ses causes. Qui se livrera à ce recyclage, à cette exploitation, quelle que soit sa vision du monde, ses intentions ou ses idées politiques, le fera au nom d’une présomption voire d’une fiction (considérer que c’est une image de cinéma exploitable) et, ce faisant, deviendra alors lui-même réalisateur, mettant en scène une représentation mentale racontant une histoire en ayant monté des images de la réalité comme si elles étaient des images de cinéma, mais qui n’en sera jamais qu’un reflet orienté et partiel ayant avec elle les mêmes rapports qu’un film. On peut trouver discutable cette façon de se servir du cinéma, de s’en prévaloir. Une fois de plus sur ce blog, référons-nous à la sagesse des cinéastes classiques : « The difference between life and the movies is that a script has to make sense, and life doesn’t », disait Mankiewicz.

Strum

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18 commentaires pour Images de la réalité, images de cinéma

  1. lorenztradfin dit :

    Merci de mettre des mots sur ce que j’ai ressenti à la lecture de ce numéro cannois !

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  2. Je n’avais pas entendu parler de cette considération mais j’ai trouvé ton article très instructeur merci !

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  3. princecranoir dit :

    Heureusement, la sagesse et le recul qui inspirent ta plume (trempée dans l’encre de Mankiewicz ce qui ne gâche rien) te permettent de modérer sérieusement l’emballement politique d’un Stéphane Delorme qui a visiblement respiré trop de fumées toxiques et de lacrymo. Son édito rageur sur ce Paris qui n’est plus à lui, s’etourdit en voyant le monde qui change, à tort ou à raison, un monde qui se met la tête à l’envers mais que l’occident à tant appelé de ses vœux durant décennies de luttes bipolaires, où il est désormais bon ton d’être conservateur et réactionnaire.

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    • Strum dit :

      Cela fait plusieurs numéros que Stéphane Delorme écrit des éditos politiques qui n’ont plus grand-chose à voir avec le cinéma. Celui-ci m’a donné envie de réagir (d’autant que j’avais des fourmis dans la plume, ne trouvant pas le temps de regarder des films en ce moment).

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      • princecranoir dit :

        Tu as très bien fait.
        Ceci dit, il suit une ligne tracée dès les années 60, lorsque les Cahiers militaient déjà à gauche de la gauche. Il tente de retrouver cette flamme lyrique perdue, en soufflant sur les braises du complotisme qui n’a pas besoin de ça pour faire florès. C’est regrettable car par ailleurs j’aime bien ses analyses.

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  4. J.R. dit :

    Je ne pensais pas qu’on pouvait encore lire Les Cahiers du cinéma…
    Si je partage une partie de ton analyse, concernant les images numérique de Notre Dame en feu, je dirais cependant qu’elles ne sont qu’en partie des images de la réalité, au sens où elles sont cadrées par un opérateur et diffusées dans des médias qui tentent d’ordonner la réalité, lui donner du sens, et pour les chaînes d’infos en continue, à la rendre spectaculaire. En ce sens ce sont des images de cinéma. Aussi parce qu’elles font appel à l’émotion et à l’imaginaire. La construction de l’image issue du cinéma n’est pas neutre dans notre contemplation de Notre Dame en feu… selon moi! En un mot les généreux donateurs ont davantage étaient motivés par les images de Notre Dame en feu que par le fait lui-même. Auraient-ils tant donné, s’ils ne les avaient pas vu en direct ?

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    • Strum dit :

      On trouve encore de très bonnes critiques dans les Cahiers d’aujourd’hui qui valent bien mieux que cet édito. C’est comme pour tout, il faut trier le bon grain de l’ivraie. Les images de Notre-Dame ne sont pas automatiquement des images de cinéma. En gros, je conteste cette automaticité dans l’article. Pour en faire des images de cinéma au sens que leur donne Stéphane Delorme, il faut les investir d’un sens venu de l’extérieur et les insérer dans un récit.

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  5. Pascale dit :

    Une revue qui m’est toujours tombée des mains.
    Certains s’écoutent parler d’autres se regardent écrire.
    Pas envie de me faire une opinion en lisant cet article capillotracté.

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    • Strum dit :

      La revue m’est souvent tombée des mains aussi. La qualité des articles a beaucoup varié en fonction de l’équipe rédactionnelle. Depuis quelques années cependant, la revue a retrouvé d’excellentes plumes. En l’occurence, l’édito de Stéphane Delorme est écrit dans une langue très simple, même si je le trouve discutable sur le fond.

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  6. Valfabert dit :

    Très juste analyse ! Compte tenu de la profusion des images filmées, il est salutaire de rappeler cette distinction de fond. Par ailleurs, si toute image « appelle au montage », existe-t-il une version « director’s cut » de la réalité ? C’est la question qu’on pourrait poser à Stéphane Delorme. La réponse se trouve peut-être chez Philip K. Dick.

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    • J.R dit :

      « existe-t-il une version « director’s cut » de la réalité ? »
      Étrange retournement, car si aujourd’hui on considère les réalisateurs comme les véritables auteurs des films, c’est grace aux Cahiers du Cinéma…
      Je me méfie en général des versions « coupées par le réalisateur » parce qu’elles sont souvent hissues de films remontables à l’infini façon Apocalypse Now, La Porte du Paradis, La Horde Sauvage, Il était une fois en Amérique…

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    • Strum dit :

      Merci. Autant je ne suis pas toujours amateur des directors’ cut de film, autant j’aime bien cette idée d’une version director’s cut de la réalité ! Un sujet pour une nouvelle de Borges ou pour Philip K. Dick en effet.

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  7. 2flicsamiami dit :

    Bien que n’ayant pas lu l’édito des Cahiers du Cinéma auquel ton billet sert de commentaire, l’analyse faite des images de Notre Dame en flamme par son auteur me parait sous l’influence du traitement qu’a su réserver le cinéma (américain) à d’autres évènements qui ont marqué notre histoire récente : l’attentat des Tours Jumelles, mais aussi et surtout l’assassinat de JFK, en particulier le fameux film de Zapruder – j’ai encore en mémoire l’essai de Jean-Baptiste Thoret sur le sujet. Considérer immédiatement ces images de la destruction par le feu de la cathédrale parisienne comme des images de cinéma me parait donc prématuré. Laissons donc le cinéma faire son travail.

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    • Strum dit :

      Hello Miami. Prématuré, c’est le mot. Ce que dit l’édito des cahiers est un peu différent, puisqu’il fait des images de Notre-Dame, le symbole d’une France qui brûle. Il leur assigne donc un sens qui dépasse les circonstances de leur naissance, sens qui ne pourrait être donné que par un cinéaste.

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