Douleur et gloire de Pedro Almodóvar : temps suspendu

douleur et gloire

Douleur et Gloire (2019) est un film suspendu entre le passé et le futur. Longtemps, on croit que le film est fait d’une alternance entre images du présent et souvenirs du passé, que se remémore le cinéaste Salvador Mallo (Antonio Banderas), avant de s’apercevoir que ce que l’on croyait être des capsules du passé surgissant dans le présent annonçaient en réalité l’avenir. L’idée centrale du récit, c’est que l’art, ici le cinéma, peut réconcilier un homme avec son passé en transfigurant ce dernier. Pedro Almodóvar, à travers son alter ego Salvador, donne une autre issue, apaisée, à ce passé, car on peut supposer que le retour inespéré de son amant Federico pour une soirée dans le film n’est jamais advenu dans la réalité.

La douleur dont parle le titre est non seulement physique, conséquence d’une lourde opération au dos, mais aussi existentielle. C’est la douleur de ne pouvoir recoudre les blessures subies au cours d’une vie, y compris certains regrets du temps de la Movida, au début des années 1980 à Madrid. La longue cicatrice que l’on voit dans la scène d’ouverture a donc valeur métaphorique. Elle annonce aussi par la ligne rouge qu’elle dessine sur le dos du cinéaste telle une route sur une carte, et que longe la caméra, la narration de tout le film, qui suit un cheminement avançant par association d’idées et de scènes : la rencontre avec Cecilia Roth amène Salvador à retrouver son ancien acteur Alberto (première réconciliation), lequel incite le cinéaste à lui confier pour un monologue de théâtre un texte où il raconte l’addiction à l’héroïne de son ancien amant Federico, lequel monologue sera entendu par Federico qui ira trouver Salvador (deuxième réconciliation). Ce dernier pourra alors vaincre sa dépression en se ré-appropriant son passé grâce au cinéma, en décrochant enfin le temps suspendu dans son ciel intérieur pour en faire un présent pleinement vécu et désiré (troisième réconciliation, avec lui-même). La seule personne avec qui Salvador ne pourra tout à fait se réconcilier, c’est sa mère (Penelope Cruz, qui montre une fois de plus qu’elle n’est jamais meilleure que dirigée par Almodóvar). Lui, le cinéaste aux couleurs rouges de la Movida, lui, le petit homme homosexuel aux cheveux dressés, n’est pas tel qu’elle l’aurait voulu quand il était enfant sage et prodige, le destinant a priori à devenir prêtre, ou du moins préférant pour lui ce chemin plutôt que celui qu’il a pris. Il serait devenu prêtre « pour la gloire de Dieu », il n’aura eu que la douleur de l’artiste. Sic transit gloria mundi (ainsi passe la gloire du monde). Dès lors, peut-être que le mot « gloire » du titre parle moins de la gloire du cinéaste que d’une autre vie possible. Reste cette réconciliation avec le passé imaginée par le film, un passé transformé par le filtre de la fiction, certes, comme le révèle le dernier plan. Dans 8 1/2 de Fellini, Guido, autre cinéaste, se réconciliait avec son présent.

Au début du film, l’eau assure la transition entre les époques, figurant le temps. Un plan de femmes faisant la lessive en chantant auprès d’une rivière a même une patine renoirienne. Puis, c’est la musique, dont l’écoulement a quelque chose de liquide, qui ouvre les vannes de la mémoire, où se nichent les images du passé. Cependant, on n’aperçoit plus guère, par la suite, de trouvailles de mise en scène. Almodovar filme frontalement, dans des compositions de plans simples et colorés (les couleurs vives sont indissociables de son style, comme un afflux de vie espéré), les situations du film où abondent les scènes de dialogue, les mots étant l’autre façon de panser ses plaies (les mots que l’on n’a pas dit et que l’on aurait voulu dire rétrospectivement). Mais on ne retrouve pas les inspirations formelles soudaines qui faisaient le prix du magnifique Julieta, film qui trouvait un équilibre entre foisonnement et épure, associant les deux aspirations du cinéma d’Almodóvar (on se souvient encore de ce prodigieux raccord temporel dans la salle de bain). Est-ce à cause du caractère apaisé et semi-autobiographique de ce film qui parait rechercher avant tout la réconciliation, en tendant la main à des êtres de chair et d’os, et à des fantômes, de l’autre côté de l’écran ? « Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille » admonestait les Fleurs du mal. Peut-être, mais la conséquence en est, au regard du sommet annoncé par la presse et des attentes que l’on pouvait concevoir, que l’on ne peut s’empêcher de ressentir une certaine déception au sortir de ce beau film, auquel manque, au moins en partie, la flamboyance ou l’étonnement formel suscité par certaines oeuvres passées. Antonio Banderas est cependant très bien.

Strum

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20 commentaires pour Douleur et gloire de Pedro Almodóvar : temps suspendu

  1. dora gent dit :

    pourquoi spoiler la fin dès le début de votre papier?

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    • Strum dit :

      Bonsoir, parce que j’ai eu l’impression que j’en avais besoin dès le début du texte pour engager mon raisonnement. Mais vous avez raison, j’aurais pu faire plus attention au lecteur qui voudrait ne pas savoir. Du coup, j’ai supprimé quelques mots pour être plus allusif.

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  2. Pascale dit :

    Je n’ai pas parlé de la « pirouette » que je n’attendais pas et que j’ai trouvé prodigieuse. J’ai eu un grand sourire.
    Je ne suis évidemment pas d’accord avec ton avant dernière phrase. J’ai trouvé ce film très doux, très mélancolique et sans pathos. Ça m’a énormément touchée que ce soit tellement émouvant sans chantage à l’émotion justement. J’ai eu beaucoup de peine pour Pedro/Salva.
    La réalisation est splendide et Antonio Banderas, une voix, un corps, est beaucoup plus que très bien.
    J’ai revu Julieta cette semaine (grâce à Arte qui diffuse beaucoup de films de Pedro) que j’ai adoré à nouveau mais celui ci est beaucoup plus sobre malgré la douleur.

    par la film

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    • Strum dit :

      J’aurais voulu ressentir la même chose que toi à la fin du film. Ce n’est pas faute de l’avoir désiré. Je n’ai pas vu ton « par la film », où est-ce ?

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  3. Pascale dit :

    Oui dommage. Je regrette parfois aussi de passer à côté de ce que d’autres ont ressenti et que j’attendais.
    En plus, c’est tellement un film de Pedro et tellement différent.

    Reste cette réconciliation avec le passé imaginée par la film. Dans 8 1/2 de Fellini, Guido, autre cinéaste, se réconciliait avec son présent.

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    • Strum dit :

      Cela dit, ça reste un beau film, qui coule bien, et je ne serais pas fâché qu’Almodovar soit récompensé à Cannes. J’en attendais simplement davantage. PS : vu le « par la film », merci pour la relecture !

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  4. Paul Fléchère dit :

    Je me garde généralement de te critiquer ici mais je pense que tu es passé à côté du film, par ton souhait de regarder l’œuvre sans connaître en détails la vie de l’artiste. La maladie, la mort de sa mère, la dépression, ça date de 2008/2009 et c’est le tournage d’Etreintes brisées qui lui a permi d’en sortir. Ce film, Douleur et Gloire n’est autobiographique que par son souhait lointain de montrer comment il est devenu artiste, a connu la gloire et comment la douleur peut faire perdre l’inspiration. Le jeune Salvador est un enfant heureux qui s’émerveille (le ciel dans la cave, le feu d’artifice dans la gare.)..La Movida a été sa période de vie la plus heureuse. Y-a t’il eu un Federico camé dans sa vie à cette époque. Peut-être mais savoir s’il l’a retrouvé ou non est totalement de l’ordre de la fiction dans ce film.
    Julieta c’est avant tout la rencontre avec l’écrivain Didion en 2009, tatalement fracassée dans sa vie mais ayant gardé le courage d’écrire…et donc Étreintes brisées après. Puis un hommage à une femme totalement brisée qui parvient à reprendre vie. Et ici, pour moi, le seul très important véritable point autobiographique, c’est le jeune Salvador qui veut passer son savoir et son expérience . Almodovar rêvait de dire ce qu’il avait vécu et pourquoi, avant tout, il était un artiste: transmettre .

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    • Strum dit :

      Merci Paul. Je sais combien tu aimes Almodovar et tu as bien fait de réagir. Je ne le prends pas du tout comme une « critique » mais comme une manière d’engager le débat, ce qui fait partie de la cinéphilie. Il ne faut pas que tu hésites à partager un désaccord. Je ne peux que rendre compte de ma déception sans faire semblant d’avoir été bouleversé par ce film qui avait pourtant tout pour que je l’aime beaucoup s’agissant des thèmes abordés. J’ai l’intuition moi aussi qu’il y a beaucoup de choses de l’ordre de la fiction dans le film, y compris le retour de Federico (c’est pourquoi j’ai écrit semi-autobiographique et non pas auto-biographique). Je n’ai pas dit que la Movida était un temps qui n’était pas « heureux », mais la rencontre avec Federico qui exhale un relent de regret date de là. Je n’ai, il est vrai, rien lu sur le film ni sur Almodovar avant de le voir, mais je n’ai pas forcément l’impression d’être passé « à côté » (au sens où je crois avoir compris le film), j’ai simplement eu l’impression qu’il manquait quelque chose dans la mise en scène pour me le faire aimer vraiment, pour éprouver les émotions ressenties devant Julieta.

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  5. Paul Fléchère dit :

    Et puis autobiographique, oui, mais par la fiction à 100%. Il n’a jamais vécu dans une cave (je me demande où cela a été filmé, dans le générique de fin il est indiqué Région de Valencia, je pense que c’est très au sud de cette région, dans le paysage de celle de Murcia, ou effectivement, beaucoup de gens vivaient sous le sol, région extrêmement sèche). Le séminaire, une blague. Même à cette époque en Espagne, on y entre après le bac. Il a juste été en lycée franciscain, et est parti à Madrid a 18 ans.
    Le Salvador gamin qui donne des cours très serieux a un jeune homme analphabète, ça je peux me tromper mais je trouve que ça ne s’invente pas sans un peu de vécu. Et « El primer deseo  » , sans doute une histoire totalement différente, mais pareil, ça ne s’invente pas.
    Mais surtout, ce qui ne s’invente pas, c’est la mort d’une mère sans véritable réconciliation. Ça, qu’elle que soit son hisoire perso et la fiction du film, je peux te dire qu’il passe un message autobiographique…qui fait pleurer quiconque a vécu cela.

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  6. Paul Fléchère dit :

    On s’est croisés 😉 Profitons en pour laisser passer la nuit et j’écrirai ou tu sais ma propre critique 🙂

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  7. ceciloule dit :

    J’aime beaucoup ta critique, ta manière d’analyser les choses, même si ce qui cause ta déception est ce qui m’a plu… justement, le flamboiement des films d’Almodóvar ne m’a pas du tout manqué, au contraire, je trouve que le côté épuré lui va plutôt très bien ! (Mon avis ici d’ailleurs : https://pamolico.wordpress.com/2019/05/29/desir-douleur-et-gloire-douleur-et-gloire-pedro-almodovar/ ;))

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  8. Un Almodovar en demi-teinte, dans lequel on se sent bien, comme dans nos propres souvenirs, mais qui ne parvient jamais à dépasser son concept. Tout est lisse, tout est propre, mais l’audace formelle manque cruellement à l’appel. Une proposition bien sage par rapport au reste de la filmographie d’Almodovar, et par rapport aux autres films en compétition à Cannes…
    Ma critique douce-amère par ici : https://airsatz.wordpress.com/2019/06/01/douleur-et-gloire/ !

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    • Strum dit :

      La sagesse du film se communique un peu trop à la mise en scène en effet. J’ai été déçu comme toi, alors que j’avais adoré Julieta. Mais je le reverrai peut-être un jour.

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  9. ornelune dit :

    J’ai vraiment adhéré au film. Et moi non plus je n’ai pas beaucoup lu sur Almodovar ; du moins pas à l’époque des Étreintes brisées, qui est un de mes films préférés. Je suis content d’apprendre par Paul ce qui correspondait à sa vie à l’époque des Étreintes. Et de toi Strum je suis content d’apprendre le lien avec 8 et demi que je n’ai pas vu.

    Maintenant, il me semble qu’il y a encore de belles idées de mises en scènes après la scène en bord de rivière. La maison caverne par exemple et en particulier le bain du peintre à la lumière de la cuisine. Son rapport avec le petit garçon est extrêmement troublant. Et ce trouble est à sa façon maintenu dans la peinture retrouvée de lui (l’image manquante comme l’amant manquant ?). La dernière scène pour tous ces regards portés et ces temps mêlés (thème que tu traites très bien dans ton article) est très belle.

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    • Strum dit :

      Merci Benjamin. Oui, il y a de belles idées, y compris sur le plan de la structure du film, mais c’est la mise en scène qui m’a déçu. Et à cause de son caractère plus illustratif que dans les meilleurs Almodovar, je ne me suis pas senti emporté par le film, je suis resté en retrait. J’en attendais sûrement trop.

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  10. Commentaire (tardif) sur ce film vu mardi : je suis d’accord avec ta conclusion : c’est bien mais ce n’est pas dément.

    Ce film est la preuve (après l’excellent Julieta – je partage ton avis là-dessus) qu’Almodóvar s’est assagi : c’est moins baroque, moins délirant moins dingue que ses films des années 90 et 2000, et en plus, il n’y a pas de drag queen.

    Et c’est tant mieux car le « style », la patte Almodóvar commançait à ma lasser et par tourner en rond à mon avis.

    En revanche, assagi … mais pas complètement. Je veux bien que le film soit autobiographique mais il est quand même très chargé: on a la panne d’inspiration de l’artiste, la dépression, les problèmes de santé, l’histoire d’amour de jeunesse jamais vraiment surmontée, la dépendance à l’héroïine, les querelles jamais soldées avec des autres artistes etc etc … C’est beaucoup et l’empathie pour le personnage principal, pour moi, a du mal à se focaliser sur un point précis.

    Sinon à part ça, Banderas est très bien comme tu l’as dit, tout comme l’ensemble du casting secondaire. Un film plaisant en fin de compte.

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