Parasite de Bong Joon-ho : discours dans un souterrain

parasite

Parasite n’est probablement pas le film le plus achevé de Bong Joon-ho, ni le plus à même de définir la singularité de son cinéma, mais il réussit ce même prodige de passer de la farce au drame qui caractérisait Memories of Murder et The Host. Si la tragi-comédie est un genre alors Bong en a inventé un nouveau, une sorte de comi-tragédie. Il en éprouve ici la pérennité dans le cadre d’une comédie noire plus populaire, du moins plus accessible, que ses précédents films. Cela ne va pas sans certaines facilités accessoires de la satire et l’on peut trouver que les membres de la famille de Ki-taek (Song Kang-ho, acteur fétiche) bernent trop aisément les candides parents (en particulier la mère au foyer) de la riche famille Park dans le premier tiers du récit, qui voit les premiers, fils, fille, père, mère, dans cet ordre, devenir employés dans la luxueuse demeure des seconds. Toutefois, la virtuosité du découpage de Bong, et son montage parallèle montrant d’un côté Ki-taek répétant son rôle de chauffeur attentif au bien-être de ses patrons, et le même jouant son personnage à la perfection pour faire embaucher sa propre femme en tant que gouvernante, déclenchent plus d’une fois l’hilarité du spectateur heureux de la réussite des personnages comme de celle du cinéaste.

A ce stade du récit, on est enclin à croire que l’on peut mesurer les limites de cette comédie sociale noire (poursuivant en Asie la veine de la comédie à l’italienne car il y a du Comencini ou du Monicelli ici, en plus inquiétant), qui semble nous dire, ce qui serait déjà beaucoup, que pour réussir dans la vie, il faut jouer un rôle (ainsi les Kim jouant le rôle de leur emploi), écrire le scénario de sa propre réussite, afin de finir par croire à son propre personnage. Celui qui réussit socialement serait celui qui après avoir écrit son propre rôle (comme le fils), ou après avoir mis en oeuvre son propre plan (comme le père), ne douterait plus de lui-même et de l’organisation juste de la société, ayant même oublié, comme le riche Park, que tout repose à l’origine sur une fiction, sur des écrits organisant socialement et économiquement la société. Si Bong parvient à surprendre ensuite son spectateur, ce n’est pas seulement parce que c’est un scénariste exceptionnel dont les films sont imprévisibles, mais aussi parce qu’il organise à l’intérieur du récit un partage visuel équilibré entre ce qui relève de la métaphore et ce qui relève du récit de surface. Ajoutons que les métaphores sont multiples et que chacune est l’écho d’un partage de l’espace à l’écran.

Le premier partage, et donc la première métaphore, est verticale : la famille Kim vit dans un souterrain étroit tandis que la famille Park habite cette immense demeure pourvue d’espace. Aux pauvres, le souterrain confiné où vivent les cafards, aux riches l’espace sans mesure à la surface de la société. Ce « partage du sensible » (comme dirait Jacques Rancière), Bong en rend très bien compte visuellement dans une scène ultérieure où après une inondation, la famille Kim dort dans un gymnase sans espace où s’entassent fripes et familles à la rue, tandis que suit immédiatement après l’image de la résidence aux grands espaces vides. Peu avant, les Kim avaient regagné leur souterrain pour en sauver ce qui pouvait l’être pendant le déluge et Bong avait filmé en plans très larges leur descente sous la pluie diluvienne au sein de la « ville d’en bas » en suivant une suite d’escaliers se frayant un chemin au milieu des ordures – une belle idée de cinéma car l’échelle de plan choisie pour filmer les personnages, vus alors en tout petits, les rend à leur état de cafards sociaux dès lors qu’ils sortent de la résidence luxueuse du dessus. Cette organisation de l’espace du bas vers le haut et du haut vers le bas, ainsi que la métaphore du cafard renvoient, à l’instar du ton très singulier trouvé par Bong dans The Host (pas tout à fait réédité ici), à Kafka et à son sentiment d’être coupable d’exister. Jouer sur les échelles de plan a toujours été un privilège de l’art baroque, au cinéma ou ailleurs, et Bong est un cinéaste baroque.

Le vitalisme des Kim, et la réussite comique initiale de leur entreprise, semblent pourtant bien peu kafkaïennes a priori. Pourtant, et sans trop en dire pour ne pas déflorer l’intrigue, Bong a l’idée géniale d’imaginer l’existence d’une autre famille pauvre, d’un autre souterrain concurrent, propre à diluer ce vitalisme en impuissance. La pauvreté touche diverses familles mais elle advient toujours dans un souterrain de la société, invisible aux yeux des plus riches qui restent à la surface sans connaître le passage vers le monde d’en bas dont l’accès leur resterait (littéralement) fermé. Et la concurrence au sein des souterrains de s’organiser farouchement pour la survie des uns et des autres.

La satire permet de dire certaines choses en forçant les plis du discours sans manichéisme, travers que l’on pourrait craindre à la lecture de ce qui précède. Bong y échappe grâce aux vertus de la satire et parce qu’il n’idéalise pas les Kim, qui n’ont que tardivement des scrupules, à moins que ce ne soit surtout des inquiétudes, lorsque leurs manigances tournent mal pour plus démunis qu’eux. A chacun son parasite (sans doute l’idée clé du film, chaque « possesseur » de la maison s’en trouvant ainsi affublé, les Kim compris), dans un jeu de renvois ou de contaminations sans fin dont la résidence luxueuse, symbole d’une richesse convoitée, est le centre. Visuellement, Bong filme aussi des couloirs qui peuvent être pris comme des portes d’accès entre la strate du bas et celle du haut de la société, des tables ou des lits sous lesquels les Kim ne cessent de se dissimuler dans la maison, ce qui redouble le discours sur l’invisible opposé au dicible (on peut cacher les pauvres mais non pas les empêcher de discourir par les ressources de la fiction ou d’essayer de se connecter au champ du savoir commun grâce à la Wi-Fi), greffant à son fait divers la doublure de la fable, tout en donnant corps à un discours sur la lutte des classes moins rigide, moins stérile et plus complexe, que celui de Snowpiercer où les wagons du train figuraient la société sur un plan horizontal.

Le dernier tiers du film trace un horizon qui ne semble avoir pour débouché que celui d’une révolte sociale improvisée à force d’humiliations (lesquelles passent par le confinement comme par le discours, ainsi Park parlant des mauvaises odeurs, ce qui ne manquera pas de faire penser à certains discours politiques). A cet égard, le film résonne avec l’actualité que nous connaissons, dans notre pays et dans d’autres, les métaphores devenant allégorie, le rôle du parasite devenant différent en fonction du point de vue selon lequel on se place dans la société. Pour autant, s’il accède à une forme d’universel, s’il devient film de notre temps, c’est d’abord en parlant des particularismes de la Corée. Car, et c’est une autre métaphore possible, le second souterrain du film, qui est un abri anti-nucléaire, de même que les lignes désignées par Park à son chauffeur comme ne pouvant être franchies, peuvent tout aussi bien s’appliquer à la division séminale qui prévaut encore aujourd’hui entre Corée du Sud et Corée du Nord, dont le leader est d’ailleurs cité et tourné en dérision dans le film. A cette aune, chaque coréen se retrouve contraint de ne pas dépasser certaines lignes, ce qui accentue le maillage de leur société. Bong a d’ailleurs affirmé qu’il réaliserait un jour un film sur la guerre de Corée.

L’émotion que dispense in fine le film, contre toute attente au vu de ses prémisses satiriques, est la preuve ultime de sa réussite, de sa capacité à entremêler plusieurs métaphores possibles sans entraver la conduite d’un récit souvent drôle (mais d’un drôle grinçant, comme le grincement d’une charnière de porte), sans peser sur le contour des personnages dessiné par le cinéaste. Du grotesque, Bong dégage le pathétique ; du pathétique, Bong fait voir la tristesse, comme à la fin de The Host. Sans doute, ce foisonnement peut créer ici un sentiment de trop-plein mais le jeu de massacre sans issue que l’on pouvait redouter à un moment n’advient pas, du moins pas sans morale. Car derrière la fable noire et drôlatique sur la lutte des classes, se lit une autre histoire, celle d’un fils qui veut réussir pour faire la joie de son père et lui promet qu’il y arrivera d’une manière ou d’une autre. Derrière l’allégorie, la vérité humaine. Quel sera le lieu qui sera le gage de cette réussite, quelle sera l’aune qui la déterminera ? Elle se mesurera en fonction d’un lieu, car c’est le lieu qui résume une vie (et en fonction de la fiction qui sera écrite pour dire le sens de la vie – ainsi le fils écrivant). Ce sera donc une maison, qui sera filmée par Bong avec la gestion de l’espace qui lui est coutumière et qui lui vient sans doute de la vision qu’il se fait de l’organisation de la société dont il rend compte depuis ses débuts. A cette maison un souterrain fera-t-il toujours écho, où l’on trouvera toujours un prisonnier oublié là depuis des années, comme un maillon indissociable, comme un enfer qui est la fondation du paradis, les deux, maison du haut et souterrain, étant pris dans les rainures de cercles superposés ? Il y a toujours une présence qui hante les films de Bong. Le dernier plan, qui fait écho au premier et éclaire d’une autre lueur ce qui précède, donnant au film la configuration d’un récit se répétant possiblement à l’infini, nous donne un début de réponse. Si les métaphores du film sont multiples, la position du parasite (le titre au singulier le dit) est une. Mais comme souvent chez Bong, la clé de l’énigme pour sortir du cercle reste introuvable, de même que demeure insondable cette étrange pierre plate portée par le fils et qui s’attache à lui comme une malédiction.

Strum

PS : Parasite a reçu la Palme d’or au festival de Cannes 2019. Une consécration méritée pour ce grand cinéaste.

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17 commentaires pour Parasite de Bong Joon-ho : discours dans un souterrain

  1. princecranoir dit :

    J’aime cette idée que Bong développe, au regard de la logique de l’économie de marché qui a prévalu à l’essor du pays, qui consiste à écrire son destin, quitte à le fictionner, quitte à gruger la société. Les mondes souterrains ici décrits participent à cette logique du surgissement, qui peut vriller autant qu’il peut élever socialement. Il y a quelque chose d’habité dans le cinéma de Bong Joon-ho, voire de hanté (déjà Memories mais aussi Mother). Il exprimé ici toute sa puissance car, contrairement à Snowpiercer (dont le style lorgnait davantage sur grotesque absurde à la Gilliam), il n’est pas ici contraint par une œuvre source.
    S’il n’est le meilleur Bong Joon-ho a ce jour, il se place parmi ses réussites incontestables.
    Superbe article Strum, je me retrouve dans l’ensemble de tes arguments solident étayés.
    Juste une chose : sauf erreur, Ki-taek est le prénom du père. La famille je crois sappelle Kim (mentionnée au tout début du film).

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    • Strum dit :

      Merci ! C’est vrai, il y a quelque chose de hanté dans son cinéma, par une présence indicible que l’on retrouve souvent. Tu as tout à fait raison, la famille de Ki-taek s’appelle Kim et je vais préciser cela.

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  2. Félix dit :

    Très chouette article, Strum !

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    • Strum dit :

      Merci Félix, c’est sympa ! 🙂

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      • Félix dit :

        J’aime que tu finisses par mettre en avant cet aspect-là : « derrière la fable noire et drôlatique sur la lutte des classes, se lit une autre histoire, celle d’un fils qui veut réussir pour faire la joie de son père et lui promet qu’il y arrivera d’une manière ou d’une autre. »

        Le film ne m’ayant pas beaucoup touché, bien qu’il soit extrêmement plaisant à voir (on comprend aisément l’emploi du terme « jubilatoire » dans ce cas présent), j’aime me raccrocher à cet aspect qui, notamment parce que le film se termine là-dessus, me semble sans doute un point essentiel. Ça me rend toute cette histoire plus poignante.

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        • Strum dit :

          Exactement. Je ne suis pas très amateur des fins successives en général, mais ici l’épilogue est très beau et éclaire tout ce qui précède d’une autre manière (notamment le premier plan vu du souterrain et le dialogue au gymnase entre le père et le fils). Du coup, on sort du film en pensant à cette fin poignante sans laquelle le film n’aurait pas cette force.

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  3. Pascale dit :

    Je suis d’accord les Park se laissent un peu trop facilement berner mais on l’oublie.
    Je crois que les riches ne veulent pas voir le monde d’en bas et d’ailleurs ils ne le voient pas. Je trouve le « Ça a fait du bien cette petite averse » de la mère, encore plus méprisant et méprisable que les remarques du père avec sa ligne à ne pas franchir et ses odeurs…
    J’espère que ceux qui n’ont pas vu le film ne détecteront pas tes multiples spoilers souterrains…
    Merci de parler longuement de cette scène que je trouve sublime (visuellement) et où je trouve que les Kim boivent leur honte (Il me semble). Ces escaliers, cette course, cette lumière… magnifique.

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    • Strum dit :

      Moi aussi, j’aime énormément cette scène ù les Kim descendent les escaliers sous le déluge. C’est formidablement filmé. C’est la première fois qu’on les voit rentrer chez eux et tout est dit par la caméra. Sinon oui, j’ai essayé d’éviter au maximum les spoilers en faisant des allusions plutôt que des révélations.

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    • princecranoir dit :

      Sans parler du « faites moins de bruit, il dort encore » dans ce plan formidable de contre-plongée dominé par le tipi du gamin !
      La scène de l’escalier est monumentale, et particulièrement marquante car pour la première fois peut-être dans le film, Bong peut retrouver son sens des échelles de valeurs (qu’il avait si bien utilisé dans « The Host », cf l’excellent article de Strum, de mémoire) après un long temps de confinement dans le vivarium des Park. Ki-woo qui s’arrête, qui contemple le torrent qui dévale sous pieds en même temps que leur plan dégringole, c’est à la fois pathétique et touchant. Il est le personnage le plus sensible du groupe.

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      • Strum dit :

        Oui, en fait, la scène des escaliers est peut-être « la » scène (plus encore que celle précédente de la « découverte ») qui fait basculer le film dans une autre dimension.

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        • Pascale dit :

          Rien que pour cette scène prodigieuse j’ai envie de revoir le film. Non seulement visuellement c’est une splendeur mais en plus les Kim qui viennent de se sortir d’une situation humiliante ne parlent pas tout de suite (je crois), n’évoquent pas cette nouvelle galère.
          Et cette fin !!! J’adore quand on nous montre ce qui n’est pas encore arrivé.

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  4. Carole Darchy dit :

    Merci pour cette très belle critique…. Je vais aller voir le film … j’attendais ton avis pour me décider 😉
    Sur ta page Facebook il me semble (mais je me trompe peut-être) que tu as écrit que c’est la meilleure palme d’or depuis longtemps ?
    Le Kore-Eda de 2018 n’était pas mal du tout … En tous les cas, le cinéma extrême-oriental est à l’honneur !

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    • Strum dit :

      Merci Carole. A vrai dire, en écrivant cela sur Facebook, j’avais complètement oublié le Kore-eda qui n’est pas moins bon que le Bong ! Ce sont en revanche deux films, et deux cinéastes, fort différents. Curieux de connaître ton avis sur le Bong qui est un cinéaste assez unique, ne faisant pas toujours dans la finesse, mais au talent fou.

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  5. Très belle critique ! La force de ce film est bel et bien sa « vérité humaine », qui surgit sans crier gare dans l’épilogue. Bong mélange les genres avec une facilité déconcertante, et c’est bien là qu’il nous surprend le plus, en nous faisant passer de l’hilarité à l’effroi, pour finir par nous dévaster émotionnellement. Quel grand cinéaste, quel grand film !
    Merci pour ton passage sur mon blog, à très bientôt ! 🙂

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  6. Ping : Parasite | Malaise chez les Park – Le dragon galactique

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