Le Château du dragon de Joseph L. Mankiewicz : s’échapper du décor

dragonwyck

C’est avec Le Château du dragon (Dragonwyck) (1946), que le scénariste Joseph L. Mankiewicz commença sa carrière de réalisateur et l’on peut d’ores et déjà y déceler sa façon de raconter l’itinéraire d’un personnage dans un monde hostile. Le récit rappelle partiellement Rebecca (1940) d’Hitchcock, tiré du roman de Daphné du Maurier, qui avait elle-même puisé son inspiration aux sources de la littérature gothique anglaise du XIXè siècle et des romans des soeurs Brontë. Du reste, l’intrigue du film se déroule en 1844, date précédant de peu la publication en Angleterre de Jane Eyre (1847) et Les Hauts de Hurlevent (1848), et le château, avec ses tours menaçantes et crénelées, semble appartenir davantage à la vieille Angleterre gothique qu’à l’Est des Etats-Unis (bien que le statut de patroon du film, propriétaire terrien aux droits exorbitants héritier des colonies néerlandaises d’Amérique, ait réellement existé).

Mais peu importe ce cadre semi-gothique, peu importe même le château du film éclairé d’entrelacs ténébreux (belle photographie d’Arthur C. Miller), car comme souvent, ce n’est pas le décor qui intéresse Mankiewicz mais ses personnages qui tentent justement d’y échapper. De personnages, il y en a pour ainsi dire deux : Miranda, une fille de fermiers, et Nicolas Van Ryn, un patroon imbu de ses privilèges, soit Gene Tierney et Vincent Prince. Au début du film, Miranda est invitée par Van Ryn à séjourner dans son manoir pour s’occuper de sa fille et l’on pourrait imaginer que le récit va s’articuler autour de ce déplacement dans la condition sociale de Miranda, dont l’objet serait de savoir si elle va s’acclimater à son nouvel environnement ou si les préjugés et les moeurs de l’époque seront vainqueurs et la condamneront à retrouver sa condition d’origine. C’est bien l’enjeu de départ du film, mais de manière inattendue, Mankiewicz va porter une égale attention, voire une égale compassion, à la figure de Van Ryn. C’est pourtant un personnage qui possède toutes les caractéristiques du héros gothique maléfique, résidant dans une tour haut perchée, persuadé d’avoir un droit divin sur les paysans travaillant sur son domaine, obsédé par la nécessité d’avoir un fils afin de perpétuer des privilèges remontant à 200 ans, obsession qui lui fera fomenter un piège diabolique. Ce personnage qui vit dans le passé va se trouver confronté aux exigences d’égalité du présent et Mankiewicz semble comprendre sa souffrance. C’est que Nicolas est aussi un élégant beau parleur, figure vis-à-vis de laquelle le cinéaste a souvent fait preuve d’ambiguïté.

Le film organise donc une étrange double confrontation : Miranda devant trouver sa place dans l’univers de Van Ryn (afin d’échapper à un environnement fermier austère et religieux ne lui convenant pas), lequel est tombé amoureux d’elle mais se défend lui-même contre l’invasion du présent dont est issue Miranda. Deux rêves se fracassant sur la réalité, idée qui annonce plusieurs films du cinéaste (nous ne sommes pas ici chez le Minnelli de Lame de fond, qui date de la même année et où le personnage de Katharine Hepburn trouvait un rêve de substitution). Il en résulte une atmosphère tout à fait originale qui transcende l’univers littéraire voire littérale du matériau de base (un roman d’Anya Seton), dont on trouve encore la trace dans le premier tiers du récit où les personnages sont décrits de manière assez tranchées. C’est comme si Mankiewicz ne cessait de vouloir arracher ses personnages aux décors du film et à son atmosphère gothique pour les ramener à lui, pour raconter leur difficile cheminement dans le monde, et c’est cette contradiction, pas toujours résolue certes, dont procèdent le charme et l’intérêt du film, sans compter ses péripéties qui ne manquent pas.

Assez ironiquement, Nicolas s’extasie plusieurs fois sur la distinction de Miranda et l’on a en effet du mal à imaginer Gene Tierney en fille de fermiers du Connecticut ayant travaillé aux champs, mais la sensibilité de l’actrice et sa beauté hors du monde (qui aurait fait d’elle une magnifique héroïne de récit gothique) lui permettent de franchir l’obstacle de l’incrédulité du spectateur, même si le rôle ne lui sied pas aussi bien que celui de Lucy dans le sublime Aventure de Mme Muir. Vincent Price incarne avec beaucoup de prestance et d’aisance Nicolas Van Ryn, roulant des yeux certes, mais le faisant avec à-propos.

Strum

PS : le coffret de l’édition DVD du film chez Carlotta contient d’intéressants bonus, dont une analyse assez fine de Pascal Mérigeau, plus à son affaire que lorsqu’il parle de Renoir.

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8 commentaires pour Le Château du dragon de Joseph L. Mankiewicz : s’échapper du décor

  1. princecranoir dit :

    Je ne connaissais pas ce titre de Mankiewicz, je pensais qu’il avait débuté la réalisation avec « Chaînes conjugales ». Encore article solidement bâti qui invite à faire le siège devant ce Château. 😉

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  2. Pascale dit :

    C’est vrai qu’il est moins connu et moins renversant que Mrs Muir mais vaut pour son couple star et leur environnement.
    Mais le scénario est mince avec la belle amoureuse de l’amour et le beau accroché à sa terre…
    Tu as raison la beauté gothique de Gene me fait du coup penser à celle d Eva Green qui elle aussi semble enfermée dans sa beauté surhumaine.
    Mankiewicz remplaçait Lubitsch sur ce film. Je ne sais si ça a un intérêt.

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    • Strum dit :

      Effectivement, Lubitsch était pressenti pour réaliser le film au départ et on peut imaginer qu’il en aurait fait autre chose tant l’atmosphère du film est éloigné de sa manière. Je trouve que la beauté de Gene Tierney a quelque chose d’émouvant alors que je ne dirais pas la même chose d’Eva Green que je trouve un peu lisse.

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  3. ideyvonne dit :

    Le fameux laurier rose…
    Oui, il y a des ressemblances avec Rebecca mais le personnage de Vincent Price est bien plus machiavélique. Je pencherai, par conséquent, plutôt pour le film « Hantise » d’Hithcock aussi, où Charles Boyer manigance contre la pauvre Ingrid Bergman 😉

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