Brève méthodologie critique

En complément de mon inventaire des différentes approches de la critique cinématographique, j’énumère ci-dessous trois postulats pouvant servir de bref fondement méthodologique à une critique de cinéma.

Bonne foi du réalisateur et du critique

Le premier postulat, c’est que le réalisateur est de bonne foi, au sens où il livre, consciemment ou inconsciemment, sa vision du monde à travers son film (ou sa vision du récit, ce qui revient au même), sans la travestir. L’image parle pour lui. Dans cette optique, le film est moins une interface avec le monde concret nous entourant, qu’une représentation du monde intérieur de l’artiste à laquelle il nous donne accès. Cela autorise le critique à s’aventurer dans le film afin d’y déceler la vision, le point de vue, de l’auteur, son empreinte.

A cette bonne foi du réalisateur, posée en principe, devrait répondre la bonne foi du critique (dans la mesure du possible), qui accordera du crédit au réalisateur à la lueur de son style, en menant une sorte d’enquête pour en trouver la trace. Il n’y a pas lieu de condamner un film par avance sous prétexte qu’il s’agirait d’un film commercial ou réservé à une poignée de fidèles. Le critique doit se garder des procès d’intention en imaginant trop hâtivement des intentions malignes ou déplaisantes du réalisateur. Il doit se défier de lui-même plutôt que du réalisateur. Ce qui n’interdit pas au critique de tenir compte de ses propres sentiments. Au contraire : tout en pouvant observer objectivement certaines données techniques se rapportant au film, le critique doit reconnaitre le caractère subjectif des sentiments que le film fait naître en lui et s’en servir pour nourrir le ton de sa critique, ton qui renseignera le lecteur sur ses propres intentions. Au diable la suspicion qui caractérise notre temps.

Transparence du film

Le second postulat, c’est la transparence du film, au sens où le résultat atteint correspondrait aux intentions initiales du réalisateur. Ce point est plus difficile à justifier car il relève d’une hypothèse dont la véracité n’est pas acquise. Il n’est pas certain que tous les réalisateurs parviennent à se faire comprendre avec une exactitude exempte du hasard né de la rencontre de l’image et de l’idée. En tant qu’oeuvre d’art, un film est davantage un moyen d’expression qu’un outil de communication, même si l’un n’exclut pas l’autre. Des maladresses formelles peuvent brouiller les intentions du réalisateur, créer un vide où ces dernières se dilueraient sans atteindre leur destinataire. Enfin, on a beaucoup écrit sur le régime esthétique de la présence selon lequel le film, en entrant en résonance avec un monde dont il va faire partie, acquerrait une autre signification non anticipée, dans tous ses termes, par le réalisateur.

Cependant, ces réserves relèvent surtout du travail du philosophe et ne doivent pas empêcher l’analyse critique d’un film. Le critique doit tenter de saisir par transparence les intentions du réalisateur, à la lumière de sa filmographie, en faisant la part des choses entre ce qui lui semble réussi et ce qui lui semble inachevé, en cernant le style du réalisateur qui est la forme visuelle de son monde intérieur. Car au critique est confiée la tâche de trouver le sens du film ou d’en proposer une interprétation.

Part obscure et éternel recommencement

Il y a des films qui résistent pour partie à l’analyse ou qui se donnent eux-mêmes comme questionnement sans réponse. C’est la part obscure du cinéma, reflet de la part obscure de l’humanité. Pour autant, le critique reste confronté au défi, renouvelé de visions en visions (parfois du même film), de proposer sa propre interprétation. C’est son pari à lui. Pari aux conséquences limitées : aucune réponse n’épuise jamais une question, de sorte qu’aucun critique ne dira jamais le fin mot d’un film. Tant mieux pour le cinéma, qui sera toujours notre présent, tant mieux pour la critique de film, qui n’en sera toujours qu’un modeste compagnon y puisant sa source de joie.

Strum

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16 commentaires pour Brève méthodologie critique

  1. Mercredi dit :

    Intéressant… Mais… et pour les films sans auteur ?
    votre regard a l’air basé sur le postulat qu’un film correspond forcément à la vision d’un auteur unique et tout-puissant.

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    • Strum dit :

      Merci ! En effet, ça fait partie de mes postulats, un peu arbitraires comme tous les postulats : les films que j’aime et que j’ai envie d’analyser ont un auteur. Et si j’ai l’impression que ce n’est pas nécessairement le cas ou qu’ils n’ont pas assez de personnalité, souvent je passe mon chemin.

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  2. Jean-Sylvain Cabot dit :

    Bonsoir Strum. votre postulat premier nous ramène à la bonne vielle politique des auteurs, que je croyais morte et enterrée. Du coup, vous excluez 80 % des réalisateurs travaillant dans le système Hollywoodien qui étaient avant tous des techniciens au service d’une histoire. Michael Curtiz, Henry Hathaway, Richard Fleischer, Stanley Donen, George Cukor et bien d’autres ont ils une « vision du monde » ? Je ne sas pas. Ont-ils fait pour autant de mauvais films ?
    Mais qui est l’auteur d’un film ? le réalisateur, le scénariste, le producteur ?
    Je suis, pour ma part, revenu des « visions du monde » et du culte de l’auteur, qu’on nous sert à tous les coups se derrière lequel se cachent souvent des incapables et surtout des gens qui ne sont pas des cinéastes.. Qui est l’auteur des films Carné-Prévert ? Carné a -t-il une vision du monde, contrairement à Duvivier, qu’on a toujours pris pour un technicien et rien d’autre.. Ce genre de postulat est à double tranchant. Vous y découvrirez certainement de grands et nouveau futurs auteurs du cinéma mais vous passerez à côté de bons films..parce qu’ils ne sont pas signés a-priori par un ‘auteur »…Eternel débat de la critique… bonne soirée.

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    • Strum dit :

      Bonsoir Jean-Sylvain. Je ne vois pas pourquoi il faudrait absolument « enterrer » la « politique des auteurs ». Comme toute « politique », il convient de ne pas en abuser, mais je m’intéresse au cinéma en raison de ses auteurs, de même que pour les autres arts. Par ailleurs, il s’agit ici de mes propres postulats critiques. Autant dire sans détour en effet ce qui m’intéresse dans l’exercice critique : retrouver la trace de l’auteur dans le film, alors même que le cinéma est aussi, en effet, un art collectif et une industrie. Cela ne signifie pas que je diminue ces aspects là du cinéma, ni que je vais « passer à côté de bons films » comme vous dites, cela veut juste dire que lorsque j’écris sur le cinéma, je préfère écrire sur des cinéastes qui ont du style et une personnalité reconnaissable, ni plus ni moins. Sinon, je suis persuadé que plusieurs des réalisateurs que vous avez cités ont bel et bien une « vision du monde » que l’on peut déceler dans leurs films en cherchant bien. Je leur ai d’ailleurs consacré plusieurs chroniques sur ce blog. Bonne soirée également.

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  3. princecranoir dit :

    J’aime beaucoup ces pauses épistémologiques sur l’art critique (encore que cet art n’a rien d’une science exacte par essence) interrogeant le bien fondé de nos nos avis et parti-pris, de nos disputes parfois. Les trois axes ici définis aident en effet à garder un cap objectif, invariablement biaisé des que l’indispensable affect entre dans la ronde rédactionnelle. La question de l’auteur et de ses intentions devient alors caduque dès lors que l’on s’empare de l’œuvre, la faisons nôtre ou bien qu’on la rejette. Difficile en effet de distinguer Jean-Luc Godard de Max Pecas sur le seul plan de l’intention artistique, sinon qu’elle n’aspire sans doute pas aux mêmes ambitions, ne suit pas la même boussole créatrice. Tim Burton effleurant joliment l’idée à travers la rencontre d’Ed Wood et d’Orson Welles dans son film, jonction improbable de deux auteurs empêchés et pourtant si éloignés l’un de l’autre.

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    • Strum dit :

      Disons que l’on peut s’amuser à enquêter dans les films pour remonter à la source des intentions du réalisateur tout en sachant que le résultat diffère parfois de ce qui était initialement prévu ou voulu. L’idée est d’accorder du crédit au réalisateur à la lueur de son style. Peut-être qu’on imagine parfois des intentions « qui s’accordent à nos désirs », mais en définitive c’est bien en raison de son style et de son ton (et le style et le ton expriment quelque chose) que l’on aime un réalisateur et qu’on a envie de le suivre de film en film, tout comme on suivrait un écrivain de livre en livre.

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  4. Jean-Sylvain Cabot dit :

    bonsoir. Évidemment, s’il s’agit d’écrire sur le cinéma, alors nous sommes d’accord. Autant se faire plaisir dans l’exploration de la filmographie d’un cinéaste et l’étude des fils qui les rattachent les uns aux autres. Et si c’est un « auteur », c’est encore mieux. J’avais du « zapper » qu’il s’agissait d’écrire sur le cinéma. Sorry.

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  5. Valfabert dit :

    Votre article est d’autant plus utile que foisonnent dans la presse ces jugements péremptoires, révélant l’inaptitude de leurs auteurs à percevoir le film dont ils parlent. Il faut dire que l’affaire du critique n’est pas aisée en soi puisque ce dernier doit éviter deux écueils de nature opposée : d’une part, passer à côté de la substance propre d’un film en confondant celle-ci avec des éléments extérieurs à l’oeuvre bien circonscrite qu’est le film, d’autre part, faire du film en question un système clos sur lui-même, travers issu d’une certaine tendance du structuralisme (épinglée d’ailleurs par Bertrand Tavernier en mai dernier, dans un bref passage de son blog).
    La méthode consistant à s’intéresser aux intentions du réalisateur a un grand mérite. Elle prend en compte d’emblée le fait que l’oeuvre réalisée, qu’elle soit géniale ou nullissime, procède d’une volonté créatrice et que, partant, elle possède un certain degré d’unité et de singularité. Ce qui s’accorde parfaitement avec le caractère multiple des influences héritées et des significations possibles. Je partage ainsi tout-à-fait votre avis sur l’importance décisive du style et du ton. « Accorder du crédit au réalisateur à la lueur de son style », comme vous le dites, me semble une excellente devise. Les cas particuliers où le film est réalisé par un duo (frères Coen, frères Taviani, etc) ne remet d’ailleurs nullement en cause le principe d’une unité de la vision créatrice, comme le proclamait avec audace la célèbre formule « written, produced and directed by Michael Powell and Emeric Pressburger ».

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    • Strum dit :

      Merci. Tout à fait d’accord pour dire que la méthode structuraliste prétendant écarter l’auteur de l’analyse (Barthes ayant même annoncé « la mort de l’auteur ») est une aberration. Non seulement c’est la porte ouverte à la mauvaise foi, mais en plus cela diminue voire déligitime le figure du réalisateur en tant qu’artiste au profit de soi-disant « maitres à penser ».

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  6. Salut Strum.

    Moi aussi j’aime beaucoup ces posts de « méta-blog » qui consistent à « analyser nos analyses », c’est assez stimulant. Cependant, et à supposer que j’aie bien compris ce post assez ardu, je ne suis pas entièrement d’accord avec toi.

    Tu insistes sur le fait qu’un réalisateur a sa vision, qu’il veut faire partager au travers de son oeuvre et que le rôle du critique est du lui donner ce crédit et de parler de son film en se mettant dans sa peau à lui ou quelque chose comme ça ?

    Si c’est cela, je ne suis pas vraiment d’accord. Comme Borges ou Paul Valèry, je pense qu’une oeuvre d’art – roman ou film – cesse d’appartenir à son créateur à partir du moment où elle est lue par un lecteur ou vue par un spectateur. De la même façon, dans les arts plastiques, je suis très sceptique vis à vis des mouvements pour lesquels il faut lire un manifeste d’une vingtaine de pages pour comprendre ce que l’artiste à voulu dire. Pour un revenir au cinéma, un beau film est pour moi un film où un réalisateur a exprimé quelque chose et où j’ai ressenti ce qu’ils voulaient exprimer, voire – plus rare mais cela existe – j’ai ressenti quelque chose de différent mais de tout aussi fort. Dans ce cas, c’est un grand film et cela justifie une critique laudative.

    Dans le cas contraire, c’est un film raté ou pour faire dans l’euphémisme « qui passe à côté de sa cible ». Dans ton deuxième point « Transparence du film », il me semble que tu absous le réalisateur et blame le critique de ne pas « comprendre » ce qu’a voulu exprimer le cinéaste. Tu as d’ailleurs, dans tes chroniques (et dans nos échanges) critiqué négativement des réalisateurs qui avaient une vision du monde très poussée et personnelle mais à laquelle tu étais hermétique (au hasard, Antonioni ou certains Bergman comme Cris et Chuchottements). Est-ce que cela ne contredis pas ton deuxième point ?

    Je n’ai pas théorisé aussi profondément que toi, ma critique est une critique archi-subjective mais représente ma personnalité et, comme je ne suis pas un faiseur d’opinion, je ne souhaite pas en changer car je me mentirais à moi-même. Je me contente de poser quelques garde-fous lorsque je critique des immenses réalisateurs que je n’ai pas aimé (emploi de la première personne « je n’ai pas aimé ») mais je peux me lâcher (à la troisième personne « c’est nul ») pour des réalisateurs que je considère comme mauvais ou – pire ! – surfaits. Je ne sonde les intentions du réalisateur qu’en deuxième partie de l’analyse souvent pour essayer de racheter un film que je n’ai pas aimé et je pense personnellement que « essayer de comprendre » ne devrait intervenir qu’en second après avoir jugé le film sur notre première impression après son visionnage.

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    • Strum dit :

      Hello there. Merci d’alimenter le débat. Chacun va retenir d’un film quelque chose qui lui est cher en particulier en effet mais cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas essayer de comprendre ce que le réalisateur me dit. Ca reste « son » film même si chacun le verra différemment. C’est ma conception du rôle du critique, que l’on peut contester bien sûr. Par ailleurs, quand je parle de bonne foi et de transparence, je ne veux pas dire bien sûr qu’il faut s’obliger à aimer un réalisateur avec lequel on ne se sent pas d’atomes crochus. La bonne foi, c’est d’essayer de comprendre le réalisateur et aussi de dire honnêtement ce que l’on pense. Comprendre n’est pas synonyme d’aimer. S’agissant d’Antonioni, puisque tu le cites, je pense comprendre ce qu’il veut dire à travers ses films (du moins ai-je essayé), mais dans la mesure où j’ai peu d’atomes crochus avec sa vision du monde (ou ce que j’en perçois), en effet je revendique le droit de ne pas la partager et donc de ne pas l’aimer beaucoup en tant que cinéaste. Ce qui ne veut pas dire (on en revient à la bonne foi) que je vais détester tous ses films. J’ai beaucoup aimé L’Avventura par exemple.

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  7. Tigger Lilly dit :

    Merci pour ce partage de ta vision de la critique.
    J’essaie aussi d’appliquer cette approche d’essayer de comprendre ce que le film veut dire. Je me réserve cependant le droit de passer à côté ou de trouver la façon de faire nulle (de façon certainement très subjective).

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  8. ornelune dit :

    Pour peut-être un peu répéter un des commentaires ci-dessus, de mon côté, je m’autorise aussi à écrire sur un film et adopter un point de vue qui n’essaiera pas forcément de comprendre l’intention du réalisateur. En fait à te lire, je comprends que j’adopte selon l’envie au moins deux postulats, 1- tenter de comprendre où le film veut en venir, son intention, ce qui a justifié sa production en quelque sorte et gouverné à sa réalisation (que l’intention ou l’impulsion vienne du réalisateur, du producteur ou du scénariste… ou de l’éclairagiste ?) ; le problème de la démarche induit en effet un minimum de recherches documentaires (les anecdotes de tournage allocine) et d’autres fois un maximum (quelques critiques, un bouquin ou s’enfiler des rayons de bibliothèque selon notre propre intention de rédaction… et le temps accordé à l’oeuvre) + 2- tenter de cerner ce qui m’est davantage personnel, prendre le film et me l’approprier complètement, sans me préoccuper de l’intention de départ, et là peu importe ce que je peux raconter dessus, faire du film le miroir d’un banal moment de ma vie, une oeuvre-d’art absolue qui donne un sens à l’existence, ou le simple point de départ d’un délire critique. Et puis il arrive que des critiques éclairent différemment les oeuvres… Tu donnes là une superbe matière à réflexion !

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    • Strum dit :

      Merci Benjamin. J’ai la faiblesse de croire qu’il faut tâcher de deviner l’intention à partir des images du film (d’où mon idée d’enquête pour remonter à partir de là à la source) plutôt qu’à partir des anecdotes ou du récit du tournage, qui peuvent être utiles mais ne remplacent pas le résultat, sans compter le manque de temps pour regarder ces à-côtés. Et pour rebondir sur ton deuxième point, le cas de figure le plus fécond ou le plus exaltant est quand le film rejoint ou explore une préoccupation ou un thème qui nous est cher.

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