Le Professeur de Valerio Zurlini : un homme en quête de pureté

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Le Professeur (1972) de Valerio Zurlini, qui a été présenté en version longue et restaurée à Cannes Classics cette année, est un film magnifique. C’est l’histoire d’un homme en quête de pureté. Au début du film, Daniele Dominici arrive à Rimini (la ville natale de Fellini) pour enseigner au Lycée. D’où vient-il, quel fut son passé ? On ne sait pas, du moins au début. Dominici a les yeux bleus d’Alain Delon, des yeux d’eau, l’eau d’une mer trouble et inquiète, une eau qui ne dort pas. Des yeux d’eau dans un visage d’ange fatigué, que paraissent se disputer dieu et diable. Si Delon n’avait pas si souvent porté le masque de la virilité (qui le conduisit à imposer une version écourtée du Professeur lors de sa sortie initiale en France), il aurait pu jouer des personnages dostoïevskiens, le prince Mychkine ou Stavroguine. D’ailleurs, au début du Professeur, Dominici s’intéresse à une jeune étudiante de sa classe qui porte le patronyme stendhalien de Vanina (Sonia Petrovna), parce qu’elle est très belle sans doute, mais surtout parce que c’est une femme répudiée, considérée comme souillée par les autres élèves et son entourage, qui a fait l’objet d’un marchandage, tout comme Mychkine prenait en pitié Nastassia Philippovna, cette femme-objet, au début de L’Idiot.

Si Dominici aperçoit chez Vanina une fêlure liée à son douloureux passé, un désespoir dont il tente de vaincre la néfaste influence, c’est parce que lui aussi cherche à dissimuler sa vie d’antan aux yeux des autres. Il cherche à l’oublier dans cette Rimini plongée dans un spleen hivernal. Lui aussi voudrait qu’on l’aime pour autre chose que ce que la vie lui a donné en héritage, non pour sa richesse et sa beauté, mais pour ses mots de poète, pour sa bonté, ce dont il se défend pourtant. Alors, et c’est cela qui est beau, il séduit Vanina avec des mots car il reconnait en elle une femme qui lui ressemble, dont il voudrait croire qu’elle pourrait renaitre, brûler son passé de prostituée forcée. Ces deux êtres beaux et princiers vont se comprendre autant par les mots que par le jeu des regards, que Zurlini cadre avec une attention, une compassion, merveilleuse, comme il le faisait déjà dans La Fille à la valise. A intervalles réguliers, il filme aussi une digue déserte de Rimini où déferlent les vagues, dont s’approchent, solitaires, les navires. Dominici et Vanina sont pareils à ces navires, voulant accoster inconnus à cette digue qui est la vie. A chaque fois que reviennent ces images poignantes de la mer et de la digue, imprégnée de la mélancolie de Rimini, retentit la superbe musique de Mario Nascimbene, un thème de jazz, joué à la trompette dans sa version lyrique, au saxophone dans sa version lasse.

A Rimini, Dominici va se faire des amis, Spider et Michele, joués par Giancarlo Giannini et Renato Salvatori, formidables seconds rôles italiens. Spider, qui développe une affection particulière pour Dominici, finit par deviner qu’il a un secret. Mais il ne le découvrira comme nous que dans la dernière scène du film, lorsqu’il sera trop tard. Trop tard car si Dominici ne veut pas être comme Gerardo, son double d’antan qui fait étalage de sa fortune, il veut surtout croire comme Mychkine que l’on peut être bon sans heurter les autres, sans devoir choisir entre deux femmes, ce qui est humainement impossible et ne peut conduire Dominici qu’au désespoir. Massari joue son épouse, malheureuse quand il est heureux, heureuse quand il est malheureux, toujours désaccordée avec lui. Delon est prodigieux de bout en bout. Dans ses yeux brille la lueur vacillante du désarroi, celui que ressentent ceux qui ne parviennent pas à vivre, qui ne parviennent pas à être là, qui sont éternellement ailleurs, qui voudraient fuir leur propre vie. Si Delon est si juste, c’est peut-être parce que ce personnage rencontrait chez lui des échos dont il prétendait chasser le son entêtant : il voulait qu’on l’aime pour autre chose que sa beauté, Dominici pour autre chose que sa richesse.

Après Le Professeur, Zurlini ne devait plus offrir au cinéma qu’un seul film, sa belle adaptation du Désert des Tartares (1976) de Dino Buzzati. Son talent aurait mérité plus de temps, plus de films, pour s’épanouir. Il y a du reste dans Le Professeur quelque chose qui fait penser aux nouvelles de Buzzati. Une secrète solitude, une réserve devant le « boom » économique italien des années 1960, devant ces gens qui font la fête et se pavanent en Ferrari, voitures de luxe que Spider et Gerardo aiment tant et dont Buzzati a montré le caractère vain dans plus d’un récit. Le très beau titre italien (La prima notte di quiete) est tiré d’un vers de Geothe, « la première nuit de quiétude« , évoquant la douce nuit de la mort pour qui souffre trop de vivre.

Strum

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4 commentaires pour Le Professeur de Valerio Zurlini : un homme en quête de pureté

  1. eeguab dit :

    Je partage à fond ton enthousiasme pour Le professeur (si beau titre original) et sur une certaine parenté entre Zurlini et Buzzati, ce qui ne te surprendra pas. La Rimini n’est pas tout à fait celle de Fellini. V.Z. a peu tourné mais quelques merveilles, Journal intime, Eté violent, La fille à la valise et l’impossible mais très estimable Désert… qui doit pas mal, je crois, à la ténacité de Jacques Perrin. Mais du Désert… j’ai déjà beaucoup parlé

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    • Strum dit :

      Oui, j’ai trouvé ça formidable. Quel talent, et quelle sensibilité, Zurlini. C’est sûr que ce n’est pas la Rimini d’Amarcord, même si ça reste la ville natale de Fellini.

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  2. Jean-Sylvain Cabot dit :

    Vu le film il a trés longtemps et j’en garde un souvenir vague..J’aimerai bien le revoir d’autant que j’adore Valerio Zurlini et son sublime Eté violent qui m’a extrêmement marqué.

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