La Baie des Anges de Jacques Demy : passion inachevée

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Dans La Baie des Anges (1962), Jacques Demy entend décrire la lutte de deux passions concurrentes, le jeu et l’amour. Avant d’entrer dans le vif du sujet, il dépeint la vie comme le terne décompte de jours gris se ressemblant. Jean Fournier (Claude Mann), son personnage principal, est un employé de banque qui s’ennuie et parle d’une voix lasse, dénuée de passion, comme un personnage de Bresson. Un ami l’initie au jeu et sur un coup de tête il part à Nice après une dispute avec son père qui l’a prévenu contre ce vice. Il se lie avec Jacqueline (Jeanne Moreau), une femme dévorée par la passion du jeu qui consume sa vie dans les casinos. Jacqueline s’ennuyait elle aussi dans son ancienne vie, ayant quitté mari et enfant pour entrer dans le monde du jeu comme on entre en « religion ».

Chez Demy, l’ennui est le plus grand vice. C’est de lui que tout part, le goût du voyage, de la musique, du jeu, des amours contrariés. Tout de blanc vêtue, les cheveux peroxydés, Jeanne Moreau est pour Jean « comme une apparition » ; ainsi Mme Arnoux, plus âgée elle aussi, pour Frédéric dans l’Education sentimentale. Mais la comparaison avec Mme Arnoux s’arrête là. Malgré le titre se rapportant à Nice, malgré la blancheur de ses accoutrements qui tranche avec le gris des jours, Jacqueline n’est pas un ange. Elle n’est pas comme la Cléo d’Agnès Varda, dont la beauté irréelle, presqu’immaculée, faisait mieux ressortir la réalité du monde l’environnant. Jacqueline est moins belle, moins éthérée, toute de mouvements et d’émotions, faisant au contraire paraitre le monde encore plus terne, encore plus figé, aux yeux de Jean. Elle est certes esclave de son vice, prisonnière de lui alors qu’elle se croit « libre » et romanesque, mais au moins, croit Jean, elle n’est pas immobile, elle ne représente pas cette vie professionnelle et domestique écrite d’avance que Jean, tel L’Homme qui dort de Georges Perec, craint par dessus tout.

Il y a cependant un écart entre ce que semble percevoir Jean et ce que nous voyons à l’écran, que la mise en scène de Demy ne parvient pas à combler. Les situations du film où les personnages sont souvent assis à des tables de jeu participent d’un sentiment d’immobilité générale. Peut-être parce que le jeu, fausse passion et vrai vice, ne vaut en réalité pas mieux que l’ennui. Jacqueline croit lui avoir échappé, mais elle en reste prisonnière, plus Madame Bovary que Mme Arnoux décidément. La promenade des Anglais, la Baie des Anges, sont finalement peu montrées, le sentiment de la liberté peu suggéré, puisque l’on passe de la prison de la vie quotidienne à la prison du jeu sans vraiment ressentir l’afflux de liberté dont l’amour est prodigue, ou alors par intermittence. Jean se dit amoureux, mais toujours avec ce ton neutre qui retranscrit mal la fièvre de la passion. Et Jeanne Moreau joue si bien la joueuse invétérée et obsessionnelle que l’on a du mal à imaginer, en l’absence de signe de tendresse avant-coureur, qu’elle tombe amoureuse de cet homme bien plus jeune et dépourvu de personnalité qui est pour elle « un fer à cheval » lui portant chance dans ses mises. Tout ce qui relève de l’étude (de caractère, du vice) fonctionne, trop bien sans doute, tout ce qui appartient à l’amour peine à prendre corps, à acquérir une dimension charnelle, faute peut-être d’une alchimie entrer les deux comédiens.

Seuls ou presque la musique de Michel Legrand et les longs travellings d’entrée et de fin du film, ainsi que ce bref jeu de miroirs dans la scène finale, relèvent du territoire exalté de la passion pure pouvant échapper à la gravité des êtres et des choses, à l’immobilité fondamentale de la vie quotidienne. Ils ne sont que trop rarement utilisés, ce qui fait que l’on rechigne à croire à la chute heureuse. Ils laissent entrevoir ce que le film, qui déçoit après Lola (1961), aurait pu être, ils laissent deviner par les interstices figurés par les descentes de piano (premier thème) et les mandolines (second thème) de Michel Legrand ce que Les Parapluies de Cherbourg (1964) et Les Demoiselles de Rochefort (1967) seront. Chez Demy, la vraie passion sera musicale, aura besoin de l’appui de la musique. La Baie des Anges n’est que la promesse d’une passion à venir, ici inachevée, une parenthèse à une époque où Demy recherchait un financement pour ses Parapluies de Cherbourg. La promesse sera tenue : les films (en)chantés arriveront juste après.

Strum

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8 commentaires pour La Baie des Anges de Jacques Demy : passion inachevée

  1. princecranoir dit :

    Le film déçoit mais est-il pour autant repoussant. Je ne le crois pas. A propos de Nice, sa joueuse qui n’a en effet rien d’une 5 à 7 qui joue des hanches ou d’une danseuse qui plaît sans plaisanter, mais elle a néanmoins le charme des égarées de sa grande comédie humaine.

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  2. Martin dit :

    J’aime ce film, mais moi non plus, je ne crois pas à cet amour. Mais je me dis que Jean cherche peut-être plus une mère qu’une amante. Non ?

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    • Strum dit :

      Peut-être car le blond platine donne à Jeanne Moreau davantage que son âge, mais le problème c’est surtout que je n’ai pas cru à l’amour de Jacqueline pour Jean que rien avant la scène finale ne laisse présager.

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  3. TANK dit :

    Bonjour Strum;
    Excuse-moi par avance pour cette question qui n’a rien à voir avec ton article ci-dessus, mais j’aime beaucoup ton blog et tu es pour moi quelqu’un digne de la plus grande confiance, je me permets donc de t’interroger : y a t-il des bouquins sur le cinéma que tu conseilles comme lectures estivales pour un passionné de cinéma comme moi ?
    Je recherche des lectures pour les vacances donc pas forcément quelque chose de très très pointu ou difficile à lire, mais néanmoins pertinent et intéressant, divertissant pour le cinéphile quoi !
    Je pensais par exemple acquérir le livre d’entretiens de Nicolas Saada, « Questions de cinéma ».
    Merci à toi pour tes éventuels conseils !

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    • Strum dit :

      Bonjour et bienvenue ! Je ne sais pas si je suis le mieux placé pour répondre à ta question car je n’ai pas forcément lu beaucoup de livres sur le cinéma. Le livre de cinéma que je conseille toujours c’est le Truffaut – Hitchcock, une mine d’or et un livre très amusant à lire qui plus est. Je n’ai pas lu le livre de Saada mais ses entretiens sont sûrement intéressants car il a écrit quelques belles critiques. Il faut juste que tu t’assures que tu aimes bien les cinéastes interviewés.

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