Poussières dans le vent de Hou Hsiao-Hsien: temps déréglé

Poussières

Dans Un Temps pour vivre, un temps pour mourir, Hou Hsiao Hsien convoquait les souvenirs de son enfance et les faisait tenir dans chaque plan. Dans Poussières dans le vent (1986), il ne s’agit plus de ses souvenirs mais de ceux de son scénariste Wu Nien-Jien, autre figure de la nouvelle vague taïwanaise, qui remonte le temps pour contempler les images de son passé, comme s’il était à bord de ce train qui traverse des tunnels dans le prologue.

Wu Nien-Jien se souvient de ses années de jeune homme, ces années charnières au sortir de l’adolescence où l’on découvre qui l’on est vraiment. Ah-Yuan, tel est son nom dans le film. Ah-Yuan, fils d’une famille de mineurs vivant dans un village de montagne à Taïwan dans les années 1960. Mais ni le patronyme, ni le lieu d’une enfance, ni les déterminismes sociaux et historiques ne suffisent à dire qui l’on est vraiment. C’est par la somme de ses actes que l’on se fait reconnaître et les actes d’Ah-Yuan sont grevés d’une secrète inquiétude. Ah-Yuan aime Ah-Yun, une jeune fille de son village, et leurs familles respectives sont si bien persuadées que ces deux-là sont depuis l’enfance destinés à se marier que les parents ont déjà décidé des bagues qui leur reviendront quand leur heure sera venue.

Comme dans Un Temps pour vivre, un temps pour mourir, chaque plan du village natal est un tableau où un temps immuable semble s’être fixé, le temps immuable de l’enfance que l’on peut retrouver par le souvenir. Cependant, contrairement à Un Temps pour vivre, un temps pour mourir, où l’on restait au temps de l’adolescence, le temps se dérègle lorsque Ah-Yuan et Ah-Yun quittent leur village pour Taipei, quittent le cadre rural de la campagne pour faire l’apprentissage de la vie urbaine et des premiers emplois, aide dans une imprimerie pour l’un, couturière pour l’une. Mais ce n’est pas la ville qui est à l’origine de ce dérèglement, c’est Ah-Yuan lui-même qui se révèle être, à l’aube de sa vie d’adulte, un homme inquiet, fébrile et jaloux. Souvenons-nous, ce sont nos actes qui nous révèlent à nous-mêmes ; il revient à chacun d’en prendre la responsabilité ou de changer. En ville, Ah-Yuan ne cesse de juger Ah-Yun. Il la regarde de façon soupçonneuse quand elle boit, quand elle chante, quand elle enlève un gilet de façon trop libre devant un autre garçon, lui reproche son mauvais goût. « Ne sois pas comme ça », lui dit-elle, triste, et d’une certaine façon tout est dit par cette phrase. Ah-Yuan n’est pas l’homme gentil et assuré qu’elle espérait. Et lui-même est trop introverti, trop attentif à lui-même pour ne pas s’en rendre compte. Ce film est l’histoire d’un homme qui se regarde rétrospectivement et se juge.  Ainsi dans cette très belle séquence où, mécontent de lui, il monte abruptement dans un train en abandonnant Ah-Yun seule sur le quai, pour errer ensuite sur une plage, plongé dans des réflexions auxquelles son visage buté nous ferme l’accès. Mais nous voyons l’image d’un cauchemar qu’il fait où son père mineur blessé au pied après un accident est ramené de la mine. Hou Hsiao-Hsien ne nous dit rien explicitement, mais ses images-tableaux filmés en plan fixe produisent leur propre langage, un langage doux et souterrain, et se lisent comme un livre.

Ce très beau film n’est donc pas l’histoire d’un rendez-vous manqué, ni une histoire d’amour contrariée par le destin, qui prendrait la forme du service militaire d’Ah-Yuan. Le rendez-vous a été pris, a eu lieu, maintes fois. Mais à chaque fois, Ah-Yuan n’a pas fait ce qu’il fallait, n’a pas dit ce qu’il pensait, n’a pas su exprimer ses sentiments, dressant un mur entre lui et Ah-Yun, qui attendait qu’il se déclare pourtant. La vie peut bien être la somme de blocs temporels se suivant sans se ressembler, ou un flux instable fait d’ombre et de lumière où nous serions tels des poussières dans le vent, en réalité, c’est nous qui décidons par nos actes et nos omissions de ses différents tournants, du sens du vent, de ce qui sera ombre et de ce qui sera lumière.

Ah-Yuan devra convoquer la lumière sur un papier ou à l’écran car il n’aura pas su la trouver dans la vie réelle ni y exprimer directement ses sentiments. Peut-être est-ce la raison de la délicatesse des images du film, elle est là pour conjurer la rudesse d’Ah-Yuan, en vain car il est trop tard. Les scènes se déroulant au sein du groupe artistique fréquenté par Ah-Yuan, où l’on projette des films dans la salle d’à côté qui sont les substituts de la vraie vie, annonçaient ce qui allait advenir.

Strum

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4 commentaires pour Poussières dans le vent de Hou Hsiao-Hsien: temps déréglé

  1. Pascale dit :

    Certains sont doués pour gâcher leur vie et celle des autres. Nul doute qu’Hou Hsiao Hsien le démontre avec délicatesse.

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    • Strum dit :

      C’est un film très délicat en effet et puis les images sont très belles par la seule vertu du cadre sans la joliesse un peu excessive et le caractère légèrement abscons de The Assassin.

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  2. Un très beau film, très sensible, aussi un film que je considère « de jeunesse » de maître Hou (ce n’est pas négatif, c’est juste que son style a changé à mon avis). La « joliesse » dont du parles existe aussi à mon avis dans Les fleurs de Shanghaï (un film sublime, le meilleur de Hou à mon avis) et aussi dans Three times.

    Sinon, tout a fait d’accord avec ta chronique, rien à ajouter 🙂 Un très grand cinéaste de toute évidence.

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    • Strum dit :

      Merci. 🙂 Son style n’a pas forcément changé en bien je trouve. Je préfère la beauté classique qui vient du cadre à la beauté baroque. Cela dit, je n’ai pas encore vu Les Fleurs de Shanghaï.

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