Roubaix, une lumière d’Arnaud Desplechin : la lumière au début du chemin

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D’abord, et puisque le reproche a été fait à Arnaud Desplechin de parler d’une misère sociale qu’il connaîtrait mal, faisons justice du préjugé selon lequel un cinéaste ne pourrait parler que de ce qu’il connait intimement, que de ce dont il a fait lui-même l’expérience. Les vertus artistiques que sont l’empathie et l’imagination permettent à un réalisateur d’aborder tous les sujets, de mettre en scène tous les personnages. Le cinéma est par excellence le lieu où peut s’exercer cette liberté artistique. Depuis longtemps, du reste, Desplechin avait montré son goût des intrigues et des agents doubles, qui appartiennent au genre policier, bien que Roubaix, une lumière (2019) soit son premier vrai film de genre. Il continue de s’intéresser à sa ville natale (fidélité dont peu de cinéastes peuvent se targuer) et s’inspire d’un documentaire (Roubaix, commissaire central de Mosco Boucault), tout en transformant la matière du fait divers comme le faisait Dostoïevski pour ses romans. L’idée que Desplechin se confronte pour la première fois au réel, qu’il dépeint sa ville pour la première fois, est fausse. Le réel, tel qu’il le transformait par ses références littéraires, était toujours la source de son inspiration. Le réel ne se confine pas à des sujets sociaux ; il y a plusieurs réels, chacun le connaissant pour  sa part.

La première partie du film prend la forme d’une chronique plongeant dans les entrailles de Roubaix, où l’on suit de concert Yacoub Daoud, un commissaire bienveillant et éclairé (Roschdy Zen), et Louis Cotterelle (Antoine Reinartz), un jeune lieutenant qui fait l’apprentissage de son métier. Cette partie est le cadre de belles scènes, de l’ouverture où les fondus enchainés des lumières dans la nuit donnent à penser la porosité des mondes, l’attrait de la lumière, aux scènes d’errance nocturne où la voix off de Cotterelle, ancien séminariste, dit son désemparement face aux puissances de la nuit et de la misère, misère qui a englouti une partie de Roubaix. Desplechin, ne reniant pas ses inspirations littéraires, en appelle aux mânes de Dostoïevski et de Bernanos (Oh Mercy, réclame explicitement le titre international), pour dire l’incompréhensible scandale du mal et de la misère, et ses deux policiers sillonnent la ville comme deux prêtres, l’un sachant, l’autre doutant (à cet égard, Daoud n’a rien d’un « prince », interprétation hasardeuse de certains critiques). Un beau film est ici prêt à prendre son élan.

La deuxième partie du film est hélas moins convaincante, et le beau film entrevu ne remplit pas ses promesses. Desplechin y met en scène deux marginales qui ont tué leur voisine (Lea Seydoux et Sara Forestier), une vieille dame de plus de 80 ans. Il raconte leur arrestation, leurs interrogatoires, il reconstitue le crime sur les lieux du drame, avec la volonté de respecter le plus possible les véritables paroles des criminelles, telles qu’elles ont été énoncées dans le documentaire. On ressent alors un désaccord progressif entre la mise en scène de la première partie et ce que le film finit par raconter. Deux écueils y contribuent. D’une part, la musique, mélodramatique et utilisée avec trop de libéralité, s’avère en porte-à-faux par rapport à la sobriété de l’image, contrarie le caractère procédural des scènes. D’autre part, et surtout, ces deux personnages que nous avons suivis jusque-là, le commissaire bienveillant qui ne doute pas, le catholique qui doute, appartiennent à un autre registre esthétique, essentiellement romanesque, que celui du récit se rapprochant du documentaire que nous voyons maintenant à l’écran. C’est comme si plusieurs désirs, plusieurs films de nature différente, s’entrechoquaient alors, chacun minant le territoire de l’autre. Il y a bien un mystère en creux dans les déclarations des deux jeunes criminelles, qui est de savoir si l’une d’elle n’avouerait pas sa participation au meurtre uniquement pour rester avec la femme qu’elle aime, mais il est trop lointain pour épaissir le fil du récit procédural, bien qu’on l’aperçoive dans le dernier échange de regards des deux femmes. Par ses regards doux, par son appel à une confession lors des interrogatoire, comme le ferait un prêtre, Daoud est certes censé tenir les deux parties, prolonger la première dans la seconde, mais elles apparaissent trop dissemblables par le ton et la mise en scène. Dans la seconde, où la confession ne se fait pas par l’image mais par les mots, la véhémence des apostrophes des policiers contredit la douceur de Daoud.

La sincérité de Depleschin n’est pas en cause car c’est précisément ses scrupules et son souhait de respecter les mots du documentaire qui contraignent son film. Il s’agissait pour lui d’accéder, par le vérisme espéré de la mise en scène, à la vérité du fait divers et de ses scènes de confession, de retrouver la consistance interne de la réalité dans toute sa dimension humaine. Mais il me semble qu’il aurait été préférable, et j’émets cette hypothèse avec l’humilité que la position de simple critique requiert, de continuer à creuser la veine de la chronique policière initiale de Daoud et Cotterelle se confrontant à la nuit et à la misère revenant comme un inlassable ressac, un peu comme le faisait Fleischer dans son formidable Les Flics ne dorment pas la nuit. Le romanesque, Desplechin le sait fort bien pourtant, ouvre aussi un chemin vers la vérité, de même que l’image au cinéma (comme chez Dreyer où la confession s’obtient par les plans) et ce, souvent mieux que les mots. Il est vrai que chez Fleischer, le personnage de George C. Scott finissait par baisser les bras, se laissait engloutir par la nuit. Le commissaire Daoud, lui, est cette lumière qui résiste à la nuit, qui a toujours vécu à Roubaix et lui reste fidèle, qui puise une force, une sérénité, dans un lieu secret que nous ne voyons pas à l’écran.

Dans Crime et châtiment de Dostoïevski, le juge d’instruction Porphyre était de cette race de policier humain et accoucheur de vérité, qui devine instinctivement qui est coupable, qui ne l’est pas ; il finissait par contraindre Raskolnikov à avouer son crime, par le convaincre qu’au bout du chemin de la rédemption, il y a une lumière. Mais Porphyre est un personnage romanesque, presque devenu archétype – Dostoïevski le savait puisque les grandes scènes de dialogues entre le juge et Raskolnikov dans Crime et châtiment n’ont aucune prétention documentaire. Daoud, lui, a un pied dans les deux mondes, le monde romanesque du début du film (il vit seul, pareil à un saint, aime les chevaux comme des symboles de pureté), et le monde documentaire de la seconde partie (il fait partie du trio de policiers qui interroge) et ce grand écart rend le personnage parfois indistinct ou trop parfait dans sa trop grande infaillibilité. Daoud croit en Roubaix ; il y est arrivé à sept ans et c’est devenu sa ville. Il ne veut pas « retourner au bled » en Algérie comme les autres. Cotterelle, lui, est sur le point de perdre la foi et Daoud est celui qui va la lui rendre. La lumière, qu’incarne Daoud, est au début du chemin, non au bout. Mais peut-être que celui qui croit vraiment, c’est-à-dire celui qui veut croire qu’il existe des Daoud prêts à sauver sa ville de Roubaix, c’est Arnaud Desplechin croyant aux pouvoirs du romanesque. Cela seul est beau et louable (et non « paternaliste » car Desplechin, qui n’est pas son personnage, ne juge pas), à défaut de conférer au film une force de conviction sur toute sa durée. Le cinéma est toujours affaire de croyance.

Strum

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7 commentaires pour Roubaix, une lumière d’Arnaud Desplechin : la lumière au début du chemin

  1. lorenztradfin dit :

    Super – ton texte « m’explique » pourquoi je n’étais pas entièrement convaincu….. J’avais moi du mal avec ce « déséquilibre » du récit et un peu dérouté par la théâtralité de la confrontation des 2 femmes…. Formidable dernière phrase !!

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  3. Salut Strum, j’ai vu ce film ce soir (au festival du film français) et j’avais la même analyse que toi c’est à dire que les deux parties cohabitent mal dans le même film et que la deuxième est trop fluide, trop écrite pour être vraie.

    Cela dit, j’ai beaucoup aimé ce film. Ces défauts ne compensent pas les nombreuses qualités du film : la cinématographie, la lumière surtout que j’ai rarement vue aussi belle (on croirait Taxi driver !), le casting, les quatre acteurs principaux sont éblouissants – sans jeu de mots – et l’instantané qu’il nous montre de Roubaix (que je dois admettre j’ai pris pour argent comptant). Je suis soeti du film enchanté.

    Ah oui, et aussi, le fait que Desplechin – un cinéaste que je trouve un peu trop cérébral pour moi – s’aventure avec succès dans le cinéma de genre. Une bonne surprise en fin de compte.

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    • Strum dit :

      Hello. Je suis content que tu aies aimé car j’aime bien Desplechin. J’ai été déçu pour ma part, même si j’aime bien certaines scènes. Hâte de voir cela dit si Despleschin va poursuivre ou non dans cette voie.

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