Alice et le Maire de Nicolas Pariser : crise politique

alice

Alice et le Maire (2019) est à la fois un film sur la politique et un film politique. Non pas la politique des bruits de couloir, des ragots, de la vie privée, qui intéresse trop de journalistes politiques – le sujet du film n’est nullement la vie amoureuse de Gérard Collomb, maire de Lyon. Mais la politique en tant qu’engagement dans la vie de la Cité. C’est dire l’ambition du film.

De son propre aveu, Nicolas Pariser s’est inspiré de L’Homme sans qualités de Musil pour bâtir ce récit d’une normalienne qui vient travailler auprès du maire du Lyon afin de le nourrir « d’idées ». Alice (Anaïs Demoustier) est l’équivalent du personnage d’Ulrich, Paul Théraneau (Fabrice Luchini) celui du Comte Leinsdorf, et le comité Lyon 2500 du film censé célébrer la grandeur de la ville de Lyon selon une démarche prospective correspond à l’Action Parallèle du roman chargée d’organiser en 1913 un grand évènement intellectuel pour fêter le soixante-dixième anniversaire du règne de l’Empereur François-Joseph de Cancanie (soit l’Autriche-Hongrie).

Musil rendait compte de la crise de sens de la civilisation européenne puisque l’Action Parallèle s’avérait incapable de nommer les grands principes de l’Empire et plus largement de l’Europe – comme s’ils n’existaient pas vraiment, n’étaient que du vide. C’était une façon de dire leur fragilité. Prise d’un vertige existentiel, incapable de nommer sa propre civilisation, l’Europe était vouée à la destruction, par les armes (la première guerre mondiale) et par les idées (le totalitarisme nazi et communiste). Ulrich, personnage sans conviction, sans désir sinon celui d’une catastrophe par pure spéculation intellectuelle, ne pouvait que le constater lui-même.

Le film envisage les choses autrement. Premièrement, Pariser ne parle pas de la crise de la civilisation européenne. Il se contente (mais peut-être est-ce pour lui la même chose) de parler de la crise de la gauche qui ne connaîtrait plus les principes qui la fondent. Deuxièmement, contrairement à Ulrich, Alice a des idées affirmées sur ce que doit être la gauche, à savoir un mouvement politique ancré dans la réalité et proche des plus démunis selon la définition d’Orwell. Troisièmement, Musil évoquait un désarroi métaphysique et moral auquel allait se substituer le capitalisme d’Arnheim, Pariser décrit plus prosaïquement le quotidien politique de Théraneau comme déconnecté de la réalité, suite d’inaugurations et de discours creux, de projets conduits par des agences de communication armées de concepts vides, de mondanités, de réunions où les conseillers brassent de l’air à la recherche « d’idées ». Mais qu’est-ce qu’une « idée » dans le cadre de l’action politique, demande Alice ? C’est cette impression de vide qui saisit Théraneau dans le film, lui donne ces yeux tristes et las qu’arrondit si bien Luchini. Musil et Pariser parlent ici tous les deux de l’impuissance des intellectuels devant la réalité, quand ils savent tant qu’ils ne savent plus, et de l’impuissance des hommes et femmes politiques quant à l’action politique se substitue le cérémonial de sa mise en scène. La dénonciation d’une « novlangue » n’est pas nouvelle. Quatrièmement, pour Musil, l’horreur qui vient, c’est la première guerre mondiale. Pour Pariser, c’est Emmanuel Macron, ce qui n’est quand même pas la même chose.

Car c’est un film manifestement pensé contre Macron et ce qu’il représente aux yeux de Pariser, à savoir un représentant de l’élite intellectuelle ayant choisi la finance. Il est impossible de douter de ce prisme lorsque Théraneau envisage la possibilité de présenter sa candidature à l’élection présidentielle et qu’Alice lui écrit un discours où il feint de se demander pourquoi un énarque devrait devenir « banquier » au lieu de servir l’Etat, le mot banquier revenant d’ailleurs trois ou quatre fois. La politique-fiction organisée par Pariser, le temps d’une séquence, c’est l’idée qu’un autre candidat soutenu par la majorité des socialistes aurait pu s’imposer face à Macron.

Politique et cinéma ne faisant pas toujours bon ménage, on pouvait craindre que cet affichage politique non dissimulé ne nuise au film. Pourtant, il est loin d’être dénué de charme, notamment parce que sa mise en scène et son découpage sont clairs. Pariser parvient à trouver un équilibre entre sa description du « vide » (les conseillers municipaux courant dans les couloirs dans une amusante suractivité artificielle) et ce qui relève de ses convictions profondes (le personnage d’Alice), entre le réalisme (Théraneau renonce, comme le Bartleby de Melville, qui est cité) et l’optimisme (Pariser semble y croire encore). Et puis, même si tout était perdu, il resterait encore la littérature pour consoler ses personnages. La limite du film, qui fait qu’il est apparu « flottant » à certains, comme si le fond remontait à la surface, c’est que si Pariser décrit bien la mauvaise pratique de la politique (imaginer des concepts dans un monde clos), il s’avère incapable de décrire et même de suggérer, autrement que par des « idées » justement, car les convictions sont aussi des idées, ce que pourrait être sa bonne pratique dans le monde complexe et mondialisé d’aujourd’hui – ce n’est certes pas une mince affaire. Heureusement le film peut compter sur Fabrice Luchini, qui au fil du temps est devenu un des meilleurs acteurs français actuels, et Anaïs Demoustier, au sourire toujours aussi fin et mutin. Chacun incarne certes une représentation, l’homme politique d’un côté et l’intellectuelle de l’autre qui reconnaissent leur solitude respective, mais le fait avec suffisamment de présence pour lui donner un corps crédible auquel on peut s’attacher dans l’agitation stérile et le vide ambiant.

Strum

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17 commentaires pour Alice et le Maire de Nicolas Pariser : crise politique

  1. lorenztradfin dit :

    Toutafe d’accord avec toi.

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  2. J.R. dit :

    Attention à cette petite coquille au tout début du cinquième paragraphe : en ces temps troublés elle pourrait valoir un rappel au respect de l’ordre républicain…
    « Politique et cinéma ne faisant pas bon ménage, à quelques exceptions près, on pouvait craindre que cet affichage politique non dissimulé nuise au film »… je suis assez d’accord pour dire que l’affichable insistant peut nuire à un film, lorsqu’il ressemble à un tract posé sur un tourne disque rayé. Mais ce matin en regardant Au Nom du peuple Italien de Risi j’avais quand même une idée assez sûr de là d’où parlait Risi, et ça ne me gênait aucunement, tous les films peuvent être rattachés à la politique, car c’est un très vaste sujet. Le problème aujourd’hui c’est ce souci permanent d’irénisme, il faudrait même plus être de droite ou de gauche. j’ai d’ailleurs une théorie là-dessus : depuis que l’intellectuel de gauche s’est converti au libéralisme philosophique il n’aime plus la politique, il préfère payer moins d’impôts et militer pour les réformes sociétales ; ) Je comprends à mille% le désenchantement de ce film. Derrière la critique de « Macon » c’est la technocratie gestionnaire et le tout économique qui est visé.. le néant d’une époque à bout de souffle, qui n’a même pas d’alternative.

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    • Strum dit :

      Ma foi, à la relire, je ne suis plus trop sûr de la formulation de cette phrase, au-delà même de la coquille (merci) – je ne pensais plus à la comédie à l’italienne par exemple. Peut-être que je devrais écrire : ne font pas « toujours » bon ménage. Cela dit, Au nom du peuple italien de Risi que j’aime beaucoup ne me parait pas être le meilleur exemple de film politique unilatéralement engagé car le film est justement ambigu : son juge « rouge » envoie en prison un innocent. Sinon, je suis d’accord pour dire que derrière le bouc émissaire Macron, le film désenchanté de Pariser vise à une critique plus large. J’ai bien aimé ce film.

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  3. dasola dit :

    Bonjour Strum, j’ai trouvé le film légèrement ennuyeux par moment quand Luchini n’est plus à l’écran. Le discours qu’Alice et le maire écrivent à la fin en petit comité n’est pas assez mis en valeur et c’est dommage. Bonne après-midi.

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    • Strum dit :

      Bonjour Dasola, Cela m’a bien plus. Mais c’est un film assez intellectuel inspiré d’un livre lui-même difficile sur la crise de la civilisations européenne. Certains personnages tirés du livre (par exemple le couple d’amis avec l’écologiste hystérique) ne passent peut-être pas très bien la rampe de l’écran. Sinon, le fait que le discours final ne puisse être prononcé, c’est tout le sujet du film, qui parle notamment de l’impuissance des hommes/femmes politiques. Bon après-midi également.

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  4. Jean-Sylvain Cabot dit :

    Bonsoir Strum. Je sors de ce film que j’ai beaucoup apprécié, même s’il n’est pas parfait, mais il a beaucoup de charme, en effet. je trouve toutefois que le film manque de personnages secondaires forts, intéressants, d’une intrigue parallèle peut-être qui aurait étoffé le scénario car ça manque un peu de consistance, de corps…si vous voyez ce que je veux dire.Cela dit, j’ai passé un bon moment.

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    • Strum dit :

      Bonjour Jean-Sylvain. Oui, je vois très bien et je suis d’accord avec vous. Le couple d’amis par exemple n’a pas beaucoup de consistance alors que leur psychologie assez particulière fait l’objet de longs développements dans le livre de Musil.

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  5. Balthazar dit :

    Petite info: Anaïs Demoustier s’est faite refaire le nez il y a des années. Un chirurgien assez doué.

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    • Strum dit :

      Et bien, tant mieux pour elle.

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      • Balthazar dit :

        Le physique des actrices ne vous intéresse pas ?
        Pour ma part, il explique en grande partie ma cinéphilie, je dois l’avouer.
        Je suis Balthazar Kormakur, je viens d’Islande et je réalise aussi des films.

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        • Strum dit :

          Bienvenue. Le physique oui, les opérations de chirurgie esthétique, non.

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          • Balthazar dit :

            Je vous comprends et respecte votre point de vue.
            Pour ma part, je l’avoue, et je n’en suis pas fier : j’aime savoir quand il y a chirurgie ou non. Pour information, simplement. J’aime ce genre d’anecdotes. Surtout quand cela concerne des actrices que je ne soupçonnerais pas, car j’aime être surpris.

            En dehors de ça, je suis également lecteur assidu de votre excellent blog, que je consulte régulièrement.
            Il y a donc des dangereux maniaques lecteurs de votre blog, la vie est ainsi faite.

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          • Balthazar dit :

            Pourrais-je avoir l’outrecuidance de vous demander les actrices actuelles qui « vous font aller au cinéma » ?
            Si vous me répondez Gene Tierney, je vous rétorquerai qu’elle n’a plus très bonne mine et qu’un mot de ma question a été oublié. 🙂

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