Le Traître de Marco Bellocchio : l’homme d’honneur

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Dans Le Traître, Marco Bellocchio raconte tout à la fois une page de l’histoire de l’Italie et le destin d’un homme, Tommaso Buscetta, mafioso repenti qui permit au juge Falcone de mener à bien l’instruction ayant conduit au « maxi-procès » de Palerme en 1986, dont on crut alors qu’il allait porter un coup fatal à Cosa Nostra. Les révélations de Buschetta contribuèrent à la condamnation de 366 membres de la mafia, dont le Parrain Toto Riina, arrêté en 1993, non sans avoir auparavant commandité l’assassinat du juge Falcone – invraisemblable dynamitage de l’autoroute reliant Palerme à son aéroport qui détruisit les voitures blindées censées protéger le juge. L’alliance entre Buscetta et Falcone devait cependant échouer à faire tomber l’ancien premier ministre Andreotti, faute de preuve, alors que la mafia n’avait pu prospérer qu’avec l’assentiment, sinon davantage, d’une partie de la classe politique italienne.

Pour raconter cette histoire qui court sur plusieurs décennies, Buscetta étant entré dans la mafia à 16 ans, Bellocchio ne s’embarrasse pas de plans de transition, ni de scènes explicatives. Des noms, des chiffres, des dates, apparaissent sur les images, qui nous renseignent sur les scènes appartenant déjà à l’Histoire (formidables séquences de procès) comme sur celles se déroulant dans ses coulisses. Après une entame un peu confuse (on prend le récit en vol), la sûreté du découpage permet à Bellocchio de dire beaucoup sans en montrer trop, seule façon d’appréhender dans l’espace d’un film de deux heures et demi une telle densité narrative. La maitrise de la narration assure aussi un équilibre entre la grande masse semi-immergée de l’Histoire et la dramaturgie propre à la fiction où se jouent les destins individuels. Bellocchio filme de la même façon, avec une caméra impudique qui ne s’interdit aucun plan, sans prendre gare à la joliesse, l’Histoire et l’intime, peut-être parce que pour lui, les deux sont inséparables, ne peuvent se comprendre qu’ensemble, d’où ses derniers films qui les mélangent. Il en résulte un film peut-être un peu long, mais il fallait bien cela.

Aussi bien l’Histoire que l’intime sont subsumés par les regards que filme Bellocchio, qui sont le fil conducteur du récit : le regard haineux et fixe de Riina, le regard triste de Buschetta, le regard inquiet de sa femme brésilienne Cristina, le regard visqueux de l’assassin des fils. Tel que retransmis à la télévision, le maxi-procès était sans regard, notamment parce que Buschetta n’était vu que de dos, faisant face au juge. Alors, Bellocchio filme de face les visages pendant le procès, vissant sa caméra dans les yeux des protagonistes, pour en faire un jeu de regards s’affrontant, s’évitant, regards qui cachent la vérité ou la révèlent. La réalité seule ne suffit pas car elle est insondable. Il faut le cinéma, dit Bellocchio, pour montrer le jeu de dupes, pour conjurer les simagrées des accusés voulant détourner l’attention lors des audiences (l’un se cousant la bouche, l’autre mimant une crise d’épilepsie), pour faire bien voir ce que le maxi-procès entendait révéler, pour faire éclater le mensonge de la mafia comme famille, pour révéler le mensonge de cette hypocrite photo de famille du début, paravant pour les crimes à venir.

Le plus frappant dans tout cela, c’est la tristesse terrible de la vie de Buscetta, la solitude à laquelle il se voue en parlant à Falcone. Ce n’est pas seulement qu’il devient un paria, renié par sa soeur et la plupart des siciliens, contraint de mener une vie d’exilé aux Etats-Unis avec Cristina, c’est qu’il se condamne à passer le reste de sa vie à attendre qu’un tueur dans l’ombre, envoyé par la mafia, vienne l’éliminer, car une fois lancée, une sentence d’exécution devient irréversible. Son futur, c’est la peur de la mort, assis sur une chaise à regarder l’ombre, reflet de cet homme qu’il était lui-même chargé de tuer dans sa jeunesse et qui l’attendait – tous deux pièce d’une histoire se répétant dans un cycle à la Borgès. Son passé, c’est le remord inextinguible, le poursuivant de ses cauchemars, d’avoir laissé la mafia assassiner les deux fils qu’il n’a pas voulu emmener avec lui au Brésil. Il est pris entre le marteau et l’enclume. Un traître, grince le titre trompeur, voilà le mot qui le résumerait. Alors qu’en réalité, Buscetta est une sorte de héros, malgré ses propres ambiguïtés, nullement dissimulées, un homme d’honneur, précisément parce qu’il a dénoncé Riina et le clan des corléonais (du nom du village de Corleone où est né Riina), qui ont ensanglanté toute la Sicile de leurs meurtres. Riina voulait le pouvoir pour lui seul, et comme tous les fous autocrates et paranoïaques, ne pouvait le concevoir qu’au prix de la mort de tous. La quête du pouvoir ne peut mener qu’au déshonneur, voilà la vérité, et Buschetta la connait, qui ne veut pas du pouvoir. Avec Riina, affirme Buscetta, Cosa Nostra, le vrai nom de la mafia, n’assurait plus la défense d’une cause collective (la Sicile démunie, soi-disant), mais devenait la cause d’un seul, ou d’une poignée, s’enrichissant sur le dos des autres.

Par un détail significatif, Bellocchio nous fait voir la différence entre Buscetta et les autres mafieux. Lors de son arrestation au Brésil, il ne se cache pas derrière un nom d’emprunt, il reprend même avec crânerie ce policer qui prononce mal son nom, alors que tous les autres, Riina le premier, gémissent, prétendent qu’il y a erreur, qu’ils s’appellent en réalité un tel. Lorsqu’il parle à Falcone, l’étrange surnom de « boss des deux mondes » de Buscetta prend une teinte prémonitoire, car il enjambe alors par ses révélations, le monde de la mafia et notre monde, révélant leurs sordides secrets ; dans les deux, il est un Prince mutique et désinvolte, en même temps qu’un profiteur et un trafiquant de drogue, comme si les « deux mondes » se subdivisaient en lui-même. Car lui aussi s’est enrichi du trafic de drogue et le film n’en fait pas un chevalier blanc. Mais de cela, il a fini par en avoir assez, et s’il a parlé c’est aussi pour rejoindre sa femme et ses enfants – la vraie famille, pas la fausse famille de la mafia. Dans le rôle titre, Pierfrancesco Favino, à la fois massif et désemparé, est excellent. Son visage buriné rend compte de sa détermination, ses yeux voilés racontent sa tristesse. Une très belle réussite.

Strum

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25 commentaires pour Le Traître de Marco Bellocchio : l’homme d’honneur

  1. Un grand film (chronique à venir sur mon blog) et grand cinéaste qui n’a toujours pas été récompensé à Cannes ! Sans faire de bruit, c’est peut-être là son plus grand « tort », Bellocchio construit depuis près de 60 ans une filmographie remarquable dont il va bien falloir reconnaître un jour l’extrême qualité.

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  2. J.R. dit :

    Occasion idéale pour signaler que mercredi 06 novembre à 23h55 Arte diffuse
    Les Poings dans les poches, un film puissant et sans scories, beau comme la fin du monde, et qui m’a fortement marqué.
    Avec Lou Castel, que j’ai déjà qualifié ici de James Dean radical, et Paola Pitagora, que je ne peux simplement pas qualifier en public ; ) Elle m’a brisé le cœur….

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    • Strum dit :

      Merci de le signaler – un film que je n’ai jamais réussi à voir. Il faudra que je répare cet impair – tu m’en donnes très envie d’ailleurs.

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      • J.R. dit :

        Je vais aller voir Le traître demain soir, si je l’annonce c’est parce que la dernière fois où je suis allé au cinéma c’était pour voir Un homme intègre, de mémoire…je ferai un retour, après une lecture patiente de ton texte.

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        • Strum dit :

          En effet, cela remonte à un bout de temps. Personnellement, j’aurais du mal à me passer de l’atmosphère d’une salle de cinéma malgré ses inconvénients par ailleurs. Tu me diras ce que tu as pensé du film !

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  3. J.R. dit :

    Concernant les récompenses, le mieux c’est peut-être de les ignorer, tout simplement.
    Laurent Cantet a une palme, cet imbécile de Michael Moore aussi, Bellocchio n’en a pas…CQFD.

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  4. Eeguab dit :

    Un film passionnant de bout en bout. Un cinéaste italien que je connais mal à part Viol en première âge (si je ne fais pas erreur) et le très bon Vincere. Les breloques je m’en fiche un peu

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  5. Ronnie dit :

    Pierfrancesco Favino crève l’écran rien à redire, bon j’ai trouvé l’ensemble un poil longuet, une seconde partie plus intéressante qui ne suffit pas à m’enthousiasmer pour autant.

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  6. Pascale dit :

    Un grand film passionnant.
    Des scènes de procès uniques.
    Un grand acteur.

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  7. dasola dit :

    Bonjour Strum, je n’ai pas vu le temps passer, un bon film avec du rythme, assez passionnant. J’ai regretté que l’on ne voit pas assez les échanges entre Buscetta et Falcone. Bonne après-midi.

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  8. ideyvonne dit :

    Pour avoir vu le documentaire de ce « fameux procès », j’ai très envie de voir le film MAIS, pour le moment, il n’y a qu’une seule salle ciné qui le passe et c’est en VOSTF.
    Je vais donc attendre un peu 😉

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  9. J.R. dit :

    Donc vu… et vraiment rien à dire de plus. Rien à ajouter, ou à retrancher à ta chronique en tout cas. Sans crier au chef d’œuvre, j’ai vu un film réussi avec pour point d’orgue les séquences du Maxi-Procès. L’interprétation est l’un des points forts du film, et je ne parle pas que du principal interprète.
    C’est vrai que contrairement aux américains, les italiens, à travers leurs films, de proposent jamais une image séduisante de la mafia. N’allant plus au cinéma, j’ai eu un peu de mal avec les scènes tournées en numérique. Je ne connais pas bien le cinéma contemporain italien, mais j’ai l’impression que Il Divo a fait école.

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    • Strum dit :

      Merci. Content que tu aies aimé. J’ai été moi aussi gêné par la caméra numérique au début du film. Et puis, on se laisse prendre par le récit. La mise en scène est différente d’Il Divo où la caméra de Sorrentino, plus affectée que celle de Bellocchio, bouge plus et pas toujours à bon escient.

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  10. Ping : Le traître | Coquecigrues et ima-nu-ages

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