Les 39 Marches d’Alfred Hitchcock : en fuite

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Cela commence par un secret, comme il y en a presque toujours chez Hitchcock. Un secret vital pour la défense aérienne du Royaume-Uni en cette décennie 1930 où prospèrent les totalitarismes. On dit toujours, prêtant crédit aux propos du réalisateur, que le MacGuffin n’est que le prétexte du récit et qu’il n’a en réalité aucune importance. Mais cette manie du secret chez tant de personnages hitchcockiens n’est pas anodine ; elle révèle un paysage psychologique hanté par la peur de ses propres pensées. Dans Les 39 Marches (1935), le secret est dévoilé par une femme qui est en sait trop, pendante de l’homme du même nom, qui le confie à un certain Hannay (Robert Donat) ayant invité cette inconnue chez lui. Hannay, canadien de son état, devrait n’en avoir que faire. Mais le voilà qui prend la fuite, mû par une mystérieuse impulsion le sommant de se faire espion à son tour, au risque de passer pour coupable du meurtre de la jeune femme survenu chez lui. Inutile d’interroger la crédibilité du récit. Hitchcock se moquait des « vraisemblants » et confiait à son sens du récit la tâche de suspendre l’incrédulité du spectateur. L’imagination est le propre du cinéma et Hitchcock en possédait à foison, en particulier dans le domaine visuel. La décision d’Hannay est l’affaire d’une surimpression : le visage désormais fantômatique de la morte se superposant sur une carte de l’Ecosse, qui devient de fait le visage de l’avenir du héros, raccord liant le début statique et la suite échevelée où Hannay se lance sur les traces d’une mystérieuse organisation d’espionnage (les 39 marches du titre) dans la lande écossaise.

Car Maître du suspense, Hitchcock l’était aussi du raccord, y apportant un soin particulier dans les films de sa période anglaise, où l’écran était pour lui une surface de défilement des images, chaque raccord fonctionnant comme une dynamo convertissant l’énergie du récit en énergie cinématographique. Preuve en est ce raccord de son entre une femme ouvrant la bouche devant la découverte du cadavre de l’espionne et la sirène du train émettant son cri. Ainsi encore, ce raccord invisible entre l’habitacle de la voiture emmenant Hannay et Pamela (Madeleine Carroll) et le plan nocturne extérieur des sinueuses routes écossaises où se perd le véhicule, faux plan séquence anticipant ceux de Spielberg dans La Guerre des Mondes, et Alfonso Cuaron dans Les Fils de l’homme, qui reliaient eux aussi intérieur et extérieur d’un véhicule d’un seul trait et sur lesquels la critique s’était extasiée. En 1935, Hitchcock l’avait déjà fait.

Passé le prologue, le film est une suite de péripéties où Hannay, héros sans peur et sans failles, sûr de lui et de son emprise sur la gente féminine qu’il malmène quelque peu (outre-Atlantique, les héroïnes contemporaines de la screwball comedy ne se seraient pas laissées faire), échappe tour à tour à la police et au maître espion qui trahit son pays. Les scènes d’action s’enchainent sans trêves, sinon celle bienvenue de l’humour (formidable scène que celle où Hannay improvise un discours politique déclenchant des hourras ; et l’on s’amuse du piquant d’une balle arrêtée par un livre de prière volée à un écossais dévot dont Hannay a séduit l’épouse). C’est que les ressorts du découpage des 39 Marches relèvent davantage du dieu de la vitesse que des principes du suspense qu’approfondira le cinéaste durant sa période américaine. Il avait inventé la vitesse avant que ne commence l’époque de la véritable vitesse, la nôtre, à ceci près qu’aujourd’hui les images s’oublient quand celles d’Hitchcock restent. La vitesse pareille à un train filant sur une voie, train qu’il chérissait comme moyen de locomotion et symbole (Une Femme disparaît, L’Inconnu du Nord-Express, La Mort aux trousses), comme ces questions lancées de plus en plus vite au Monsieur Mémoire du film qui lui aussi ne peut s’arrêter de répondre, tel un pantin agité par quelque marionnettiste dans les coulisses, signant sa propre perte.

Mais si l’on peut dire ce que Les 39 Marches contient, ce qu’il est, l’épure d’une période et une des matrices toujours aussi prenante du genre moderne du film d’action et d’aventure, on peut aussi énoncer ce qu’il ne contient pas. Hannay est peut-être un peu trop d’un bloc. On ne retrouve ni l’ambiguité, ni l’étrangeté, ni a fortiori le sentiment d’attente, propres à La Mort aux trousses, quasi-remake américain sur le même thème du faux coupable aux prises avec le monde des espions, où Cary Grant, acteur autrement génial il faut dire, donnait vie à un personnage plus attachant. Nulle scène ici, réconciliant cinéma et art abstrait, aventure et vertige existentiel, d’un avion surgissant du néant pour fondre sur Hannay. En outre, le méchant bavard auquel manque une phalange du petit doigt déçoit si on le compare au portrait qu’en avait fait l’espionne au début, qui l’avait décrit comme un nouveau Docteur Mabuse aux douze noms, aux cent visages. Hitchcock saura peindre de plus étonnants portraits de méchants. Mais peut-être tenait-il justement ici à se situer en dehors de l’ombre tutélaire de Fritz Lang avec son atmosphère de tombeau. Car le cinéma d’Hitchcock c’est aussi une échappée hors du cadre urbain et expressionniste pour embrasser peu à peu l’espace, les détours et les recoins d’une existence, non pas en marche, fussent-elles 39, mais en fuite.

Strum

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16 commentaires pour Les 39 Marches d’Alfred Hitchcock : en fuite

  1. Hou la la, cela doit bien faire vingt ans que je n’ai pas vu ce film. Mais à lire ton post (et malgré la petite réserve finale), cela donne envie. Dans mon souvenir, j’avais bien aimé mais j’espère que j’aurais l’occasion de le revoir dans un de mes cinémas de prédilection pour me rafraîchir la mémoire.

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  2. princecranoir dit :

    Splendide texte, dont l’argumentaire se déploie à la vitesse du train filant sur les rails direction Nord (Nord-est ?)
    Une femme, un hommes, des enchaînés, un secret, un zest de polissonnerie, un faux coupable, un titre énigmatique, il n’en faut pas davantage à Hitch pour distiller l’argument bondissant du film d’action mené tambour battant. Le rapprochement germanique dans le style d’Alfred ( j’avais dans ma chronique également associé Murnau au titre de ses influences) est plus que pertinent. De plus, j’adore l’idée de la « dynamo du montage » que tu décris si bien.

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  3. Hyarion dit :

    Merci pour cette critique nuancée de ce long métrage d’Alfred Hitchcock, déjà excellent plus de vingt ans avant « La Mort aux trousses ».
    Personnellement, un autre moment d’humour du film qui me fait toujours rire, c’est le commentaire grinçant que fait Richard Hannay en passant la tête hors de la voiture, lors de l’arrêt nocturne forcé de celle-ci en pleine campagne, devant un troupeau de moutons : « Hello, what are we stopping for? Oh it’s a whole flock of detectives. » ^^

    Amicalement,
    Hyarion.

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  4. J.R. dit :

    Bonne idée de chroniquer ce film, l’ébauche de La Mort aux trousses, le charme en plus… j’aime beaucoup le coup des menottes.
    J’ai décidé par conviction de ne plus naviguer sur internet, hors des nécessités absolues : aujourd’hui on ne plus prendre un rendez-vous chez le médecin sans internet. Je travaille de plus, dans un milieu ou on ne peut pas se passer de la toile. Mais voilà, personnellement je m’extirpe de cette prison virtuelle, où je me sens comme Hannay arrimé à un train que je ne contrôle plus. Je refuse d’être un homme augmenté par la fibre. Je choisi le temps long, de la terre et des étoiles… et souhaite en même temps, longue vie à ce blog fabuleux…Adieu ; )

    The sun is sinking in the west
    The cattle go down to the stream
    The redwing settles in the nest
    It’s time for a cowboy to dream

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    • Strum dit :

      Eh, tu ne vas pas disparaitre comme ça quand même ! Même lorsque Bilbo part en chantant à travers champs, la nuit, dans Le Seigneur des Anneaux de Tolkien (le vrai), on finit par le retrouver ensuite. C’est vrai qu’Internet est à la fois une aubaine et la malédiction de notre époque et je me dis souvent moi aussi que je passe trop de temps devant les écrans. Se sevrer d’Internet de temps en temps est une nécessité car Internet nous diminue au lieu de nous augmenter. Mais quant à tes visites ici, tu n’as qu’à les ranger dans les « nécessités absolues » ! De sorte que je te dis : A bientôt ! 😉 PS : personnellement, je trouve plus de charme et d’intérêt à La Mort aux trousses.

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  5. Pascale dit :

    Je me souviens de la colline des marches et des silhouettes… et de la scène des menottes très drole.
    Je le reverrai, il est dans mon coffret.

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  6. Valfabert dit :

    Quel art du raccord, chez Hitchcock, en effet !
    Il est vrai que « Les 39 marches » possède de grands mérites et fut une matrice formidable, mais vous avez raison d’introduire un bémol dans l’appréciation de ce film, souvent encensé sans mesure.
    En matière d’ambiguïté, la carence est flagrante même par rapport à d’autres films de la période anglaise, à mon sens, comme « Chantage », très appréciable sur ce point.

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    • Strum dit :

      En effet, il me semble toujours utile quand on parle d’un classique de rappeler ses faiblesses, qui mettront d’autant mieux en valeur ses qualités. Encensé sans mesure, c’est souvent s’arrêter de réfléchir – ce qui peut m’arriver aussi certes. Je n’ai pas encore vu Chantage.

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  7. dasola dit :

    Bonjour Strum, j’ai revu ce film tout récemment et j’ai pris un grand plaisir devant les nombreuses péripéties et en particulier les menottes qui lient Hannay à Pamela. Pour l’époque, c’est d’un érotisme torride. Bonne journée et bon réveillon.

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  8. Tigger Lilly dit :

    Il existe une adaptation en jeu vidéo, qui part plutôt du roman me semble-t-il. The 39 steps : https://store.steampowered.com/app/234940/The_39_Steps/?l=french
    Un jeu très calme avec beaucoup de narration et de beaux paysages. J’avais appris l’existence du film d’Hitchcock lors de quelques recherches pendant que j’y jouais, il faudrait que je le vois maintenant. Chronique très intéressante en tout cas.

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