Nazarin : L’Evangile selon Luis Buñuel

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Dans Nazarin (1958), Luis Buñuel imagine une vie de Jesus, du moins ce qu’elle aurait pu être, ce qu’elle serait dans notre monde, et non dans le monde évangélique des apôtres. Il ne dénonce pas directement, comme à l’ordinaire, l’hypocrisie de l’église, qui prêche des valeurs qu’elle ne respecte guère en tant qu’institution, il s’attache à décrire les malheurs qui s’abattraient dans le monde réel sur qui respecterait vraiment les valeurs évangéliques. Le prêtre Nazario (Francisco Rabal) mène sa vie conformément aux enseignements sévères du Nouveau Testament. Pauvre, il est réprimandé par les notables de la ville, qui lui reprochent de donner une mauvaise images de l’église, pilier de l’ordre social mexicain. Refusant le rôle de juge (dévolu à Dieu), il héberge une prostituée accusée d’un meurtre, ce qui scandalise la ville. Défroqué et prêt à travailler pour rien, il provoque l’ire de salariés lui reprochant de faire le jeu d’un patron, provoquant un règlement de comptes. Soucieux de donner les derniers sacrements dans un village ravagé par la peste, il est éconduit par une femme, se faisant signifier son inutilité. Dans tout ce qu’il entreprend, Nazario échoue, en tant que prêtre et en tant qu’homme.

Le générique se compose d’illustrations qui prennent ensuite vie dans le noir et blanc sobre et peu contrasté de Gabriel Figueroa, comme si Bunuel nous contait une ancienne parabole relatant l’impossibilité de la bonté absolue dans ce monde (aporie dont le sujet était déjà celui de L’Idiot de Dostoïevski). D’alleurs, dans ce film tiré d’un roman de Benito Perez Galdos (le Balzac espagnol), maints épisodes n’appartiennent pas temporellement et culturellement au Mexique du dictateur Porfirio Diaz, et le reproche en fut fait à Bunuel, alors qu’il voulait précisément relater une histoire éternelle. Au début, il insère dans la trame réaliste de son récit l’image surréaliste d’un Christ riant aux éclats sur sa croix, comme s’il se moquait des hommes et de leurs bondieuseries, des croyances fantaisistes dans les miracles romancés de ses exploits, et en particulier de la prostituée Andara (Rita Macedo) qui se tort les mains de désespoir. Faut-il en déduire que Bunuel cède ici à une joie mauvaise, ricanant de la conduite de ses personnages, dont il a parfois fait des pantins dans ses films surréalistes ?

Nullement, et c’est ce qui fait la beauté particulière du film. Buñuel montre ici beaucoup de compassion pour ses personnages, davantage que de coutume. La pureté de Nazario, sa simplicité, sa droiture amènent certes des catastrophes, mais on continue d’admirer son intégrité et de le plaindre pour ses échecs, jusqu’à ce plan final très émouvant où le personnage semble céder au désespoir avant qu’un acte de charité ne préserve en lui une parcelle d’espérance. Bunuel ne croit pas en ce monde, mais il croit en la bonté de Nazario, une bonté individuelle et désintéressée, éloignée des velléités révolutionnaires et collectives du Christ de L’Evangile selon saint Matthieu (1964) de Pasolini. « Je suis chrétien de culture, sinon de croyance » disait-il. Il croit en son amour pour autrui, son tempérament de justicier don quichottesque (voir la scène où il s’en prend à un général insultant un paysan) et filme d’autres actes de générosité inattendus et étranges, tel cet amour sans espoir qu’un nain paraissant sorti d’un tableau de Velasquez porte à Andara, ou l’amour de Beatriz (Marga Lopez) pour Nazario (qu’elle aime en tant qu’homme avant d’aimer le prêtre), car il n’est qu’humain, trop humain. Contrairement à ce qu’on a longtemps cru ou enseigné, c’est au Mexique que Luis Buñuel a réalisé ses plus beaux film.

Strum

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9 commentaires pour Nazarin : L’Evangile selon Luis Buñuel

  1. Maux&Cris dit :

    Ton article donne super envie de voir le film ! Bravo !

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  2. Goran dit :

    C’est un superbe film…

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  3. eeguab dit :

    Je ne connais pas très bien Bunuel mais j’ai vu plusieurs fois Nazarin et je trouve que c’est un film magnifique.

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  4. J. R. dit :

    En ces temps de confinement il faut revoir L’Ange exterminateur : )
    ou bien Simon du désert, pour les solitaires.

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