La Maison de bambou de Samuel Fuller : orient

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Certains volaient vers « l’orient compliqué ». D’autres succombent à ses attraits, aussi divers que ses pays. Il ne laisse en tout cas personne indifférent et certainement pas Samuel Fuller lorsqu’il filme le premier film hollywoodien intégralement tourné au Japon pour le compte de la Fox : La Maison de bambou (1955). Le pouvoir qu’exercent les lieux sur Fuller est manifeste dans sa mise en scène. Au lieu des plans serrés et nerveux qui sont habituellement sa marque (en tout cas dans ses meilleurs films), on trouve ici des plans d’ensemble en format CinemaScope ultra large (2,55:1) où les personnages sont souvent happés par l’environnement, intégrés à lui, vaincus par les traditions japonaises (les spectateurs les plus savants sauront ce qui relève du folklore hollywoodien et de l’anthropologie dans leur représentation). Le lieu est plus fort que l’homme, c’était une des leçons du Quatuor d’Alexandrie de Lawrence Durrell.

Dans La Maison de bambou, le sergent Kenner (Robert Stack) mène l’enquête à Tokyo pour retrouver les traces d’un gang auteur de hold-up qui a tué un soldat américain lors de l’attaque d’un train militaire. Se faisant passer pour l’ami d’un membre décédé, il parvient à infiltrer le gang, tout en nouant une relation avec Mariko (Yoshiko Otaka), la veuve du mort. C’est que Sandy Dawson (Robert Ryan), le chef de l’organisation criminelle, se prend d’affection pour Kenner, lui témoignant une confiance irraisonnée dépassant la sollicitude dont on peut entourer un nouvel arrivant, allant jusqu’à mettre à l’écart son habituel second. Si le style de mise en scène de Fuller ne résiste pas à l’attrait du Japon, ce n’est pas le cas de ce qui fait le cœur de son cinéma, à savoir les sentiments et les émotions. Comme à l’accoutumée chez lui (et notamment dans les formidables Shock Corridor et The Naked Kiss de la décennie suivante), se dissimule derrière le récit policier un récit sentimental qui commande au premier. Passé la mise en place de l’intrigue, le film repose sur deux relations sentimentales : d’abord celle réciproque qui unit progressivement Kenner et Mariko, la dernière tombant amoureuse (un peu facilement à vrai dire vu les circonstances) du sergent infiltré, ensuite, l’attirance homosexuelle unilatérale, d’abord masquée par l’intrigue et les convenances de l’époque, que Sandy éprouve pour Kenner. Fuller n’entend pas en faire mystère et le douloureux secret de Sandy éclate au grand jour dans une scène marquante où il rend visite à son second désavoué, remplacé faudrait-il écrire, et le mitraille alors qu’il prend un bain. Le monologue qui s’ensuit où il parle avec regret au mort ne laisse guère de doutes sur la nature des liens qui les unissaient. De ces liens amoureux croisés qui sous-tendent le film, c’est l’amour interdit qui est le plus passionné, qui rend aveugle, puisque Sandy se conduit de manière très imprudente, tandis que l’amour de Kenner pour Mariko ne l’empêche pas de mener très rationnellement sa mission. Robert Ryan joue d’ailleurs mieux sa partie que ne le fait de son côté Robert Stack en amoureux de Mariko craignant pour sa vie – son jeu manque d’expressivité.

La réussite moindre de l’ensemble par rapport aux meilleurs films de Fuller tient au fait que ces relations sentimentales ne trouvent pas tout à fait leur prolongement dans la mise en scène, efficace certes, mais plus statique que de coutume chez le réalisateur, plus éloignée émotionnellement des personnages du fait de l’usage de plans larges. Reste le plaisir de l’exotisme et une scène d’action finale dans un parc d’attraction fort bien agencée, où Fuller tire parfaitement parti de son format ultra large en termes de spectacle (photo), et qui s’articule autour d’une belle idée de mise en scène : un manège représentant un monde qui tourne sur lui-même, comme ces sentiments qui font tourner les têtes. Fuller reste Fuller.

Strum

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8 commentaires pour La Maison de bambou de Samuel Fuller : orient

  1. Je n’ai jamais vu de film de Fuller, j’imagine que c’est une lacune à combler ? Je ne l’ai vu que dans Pierrot le fou.

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    • Strum dit :

      Ah oui, si tu vois Shock Corridor, The Naked Kiss, Forty guns ou Le Port de la drogue, tu n’as pas beaucoup de chance de te tromper. Sympa son apparition dans Pierrot le fou d’ailleurs.

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  2. Jean-Sylvain Cabot dit :

    Curieusement, j’aime beaucoup ce Fuller là, davantage d’ailleurs que d’autres films plus connus.

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    • Strum dit :

      Ce que j’apprécie le plus chez Fuller, ce sont les émotions qu’il me fait ressentir devant ses films. Si j’ai aimé les images de Maison de bambou, je m’y suis senti moins investi émotionnellement que devant Shock Corridor, The Naked Kiss, Forty Guns ou Le port de la drogue.

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  3. cabot dit :

    C ‘est peut-être cette sobriété émotionnelle qui m’a séduit dans ce film. Plus jeune, j’adorais Fuller mais j’en suis « revenu » comme on dit. Je trouve parfois qu’il en fait trop et cela me gêne aujourd’hui. Je ne suis plus sensible à son style coup-de-oing et tape à l’oeil.. Fuller a été journaliste ne l’oublions pas et il ne rechigne pas aux effets. J’ai revu The Naked Kiss et Shock Corridor et je n’ai plus aimé ce »trop plein », cette sorte d’esbrouffe. Mais le Port de la drogue et 40 tueurs restent des films que j’aime beaucoup, entre autres.

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    • Strum dit :

      Il en fait parfois trop, c’est vrai, mais le plus important chez lui, ce sont les sentiments, que l’on ne compte pas. La vraie histoire de Shock Corridor, c’est l’histoire d’amour contrariée – même si c’est sans doute un film qui supporte moins bien les révisions que d’autres. Dans La Maison de bambou, le jeu très limité de Robert Stack (on ne croit pas beaucoup à son histoire d’amour) et la distance opérée par la mise en scène empêche cette mise en avant des sentiments – il y a un désaccord entre fond et forme.

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  4. J.R. dit :

    Assez d’accord avec @Cabot. J’aime beaucoup Naked Kiss, puis Violence à Park Row, Maison de Bambou et Shock Corridor. J’ai vu aussi La Baïonnette au Canon, J’ai vécu l’Enfer en Corée, Le Port du Microfilm, Au-delà de la Gloire, Les Maraudeurs attaquent, Le Jugement des flèches et Quarante tueurs… Et j’avoue ne pas être non plus renversé : son souffle baroque peut nuire à un film comme Quarante tueurs, comme ces plans filmés à travers le canon d’une carabine. C’est pas toujours du meilleur goût, et c’est trop frénétique pour moi.

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    • Strum dit :

      Je n’ai pas vu Quarante Tueurs depuis longtemps, mais j’en garde un grand souvenir, en raison de l’accord entre la frénésie du découpage et la vigueur des sentiments. Je mets Quarante tueurs, Naked Kiss, Shock Corridor et Le Port de la drogue loin devant les autres. Evidemment, Fuller est un cinéaste baroque, avec les défauts que cela implique (il ne fera jamais partie des grands cinéastes classiques, il n’est pas Ford), mais j’aime l’accord que je décèle dans ses meilleurs films entre fond et forme.

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