L’Homme qui n’a pas d’étoile de King Vidor : l’errant sans guide

man without a star

Dans L’Homme qui n’a pas d’étoile (1955), un des trois classiques du western que King Vidor réalisa avec Duel au soleil et Northwest passage, Dempsey Rae est un cowboy errant, épris de liberté. Le début du film le voit arriver au Wyoming en passager clandestin d’un train, muni comme seul viatique d’une selle qu’il mettra en gage chez les prostituées de la ville. Il possède la fossette, la mêche rebelle et le charme vif de Kirk Douglas, cette nonchalance qui peut se muer en brutalité soudaine pour peu qu’il soit importuné. Il a pris sous son aile Jeff Jimson, un jeune chien fou, qui lui rappelle son frère décédé, et les voici engagés comme cowboy par le ranch du Triangle dirigé par Reed Bowman (Jeanne Crain), une femme ambitieuse qui compte faire paître 15.000 têtes de bétail dans les plaines environnantes au risque de les rendre infertiles et inutilisables par les autres éleveurs de la région. Parmi ces derniers, Tom Cassidy n’entend pas se laisser intimider et fait installer des barbelés sur la prairie pour laisser en jachère certaines terres qui pourront servir de fourrage l’hiver venu.

Ce très beau western met en scène un personnage solitaire, qui ne parvient à se fixer nulle part. Contrairement à ses congénères, nulle étoile la nuit ne guide ses pas (d’où le titre), nul amour ne peut arrêter sa vie d’errance, nulle communauté ne peut l’accueillir. On a parfois réduit Dempsey Rae à un homme détestant les barbelés pour ce qu’ils représentent : une tentative de faire entrer les grandes plaines de l’Ouest dans le champ limité des activités humaines, un symbole de contingentement, d’embrigadement généralisé. Comme souvent avec les classiques hollywoodiens, qui sont souvent riches des nuances de la personnalité humaine, le récit est plus complexe que ne le laisse entendre cette réduction symbolique. D’une part, la haine des barbelés tient chez Dempsey au traumatisme né de la mort de son frère. D’autre part, lorsque Reed ordonne la destruction des barbelés installés par Cassidy et engage des pistoleros texans pour s’accaparer par la force les terres environnantes en tirant partie de la faiblesse juridique du principe de l’open range (désignant des terres ouvertes utilisables par tous), Dempsey décide de quitter ses services et finit par servir les intérêts de la civilisation en marche en rejoignant Cassidy. Un plan le voit même en train d’installer ces barbelés qu’il est censé haïr de façon maladive. A cette aune, Dempsey est une figure plus ambigüe que le cow-boy déphasé et affranchi de Seuls sont les indomptés, suite officieuse toujours avec Kirk Douglas. Son individualisme (trait de caractère de tous les héros vidoriens) confine parfois à l’auto-destruction : il fuit une femme qu’il pourrait aimer pour ensuite s’en faire une ennemie (Reed, la propriétaire du Triangle) et dans certaines scènes où il s’adonne à la boisson sous le regard maternel de son amie prostituée, il fait penser au Doc Holliday tuberculeux de Règlements de comptes à O.K. Corral de Sturges. Son torse est marqué des cicatrices laissées par les barbelés, mais la véritable blessure qui fait de lui un errant est intérieure, liée peut-être au sentiment de sa responsabilité dans la mort de son frère, que son amour fraternel pour Jeff chercherait à compenser, blessure irréparablement ouverte en vérité, aussi inaccessible que cette étoile refusant de se montrer à lui dans le vaste ciel de l’Ouest américain. Les barbelés ont beau cerner les plaines, c’est lui qui s’en trouve métaphoriquement emprisonné, comme si la liberté qu’il revendique pour lui était paradoxalement la chose qui lui manquait, faute de pouvoir se libérer du passé. Il se fait guide pour les autres parce qu’il est lui même dépourvu de guide.

Le destin incertain de Dempsey Ray ainsi que son tempérament impulsif se retrouvent dans le ton du film qui passe d’une atmosphère parfois comique au début à une tonalité plus mélodramatique au fur et à mesure que la narration progresse, une scène dans un bar au milieu du récit où alternent une chanson légère au banjo et un accès de colère de Dempsey étant symptomatique de cet alliage, que l’on retrouve aussi dans les rapports entre Douglas et Jeanne Crain, où entre un aspect charnel (Reed dans son bain) propre à Vidor et souvent absent des westerns. En revanche, on peut trouver moins convaincant, et un peu irrésolu en ce qui concerne les relations entre Dempsey et Reed, le dernier tiers du récit où les évènements se précipitent soudain. La bagarre finale est assez typique des westerns écrits par le scénariste Borden Chase, spécialiste du genre, mais la précipitation narrative qui la précède laisse imaginer que le montage a pu donner lieu à quelques discussions entre Vidor et Kirk Douglas qui produisait et s’arrogea du reste par la suite une partie de la réussite du film. Belle photographie de Russell Metty dans une de ses rares incursions dans le western, la chanson de Frankie Laine parachevant l’ensemble. La personnalité excessive de Dempsey Ray est inséparable de celle de Douglas, dont on croit parfois qu’il va trop en faire mais qui s’avère servir avec justesse la sensibilité à fleur de peau de son personnage.

Strum

Cet article, publié dans cinéma, cinéma américain, critique de film, Vidor (King), est tagué , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

8 commentaires pour L’Homme qui n’a pas d’étoile de King Vidor : l’errant sans guide

  1. J.R. dit :

    Pour parachever ton cycle Frankie Laine il va falloir chroniquer le formidable 3h10 pour Yuma, maintenant… J’aime bien L’homme qui n’a pas d’étoile (comme pour Une saison en enfer, le titre est la meilleure partie de l’œuvre) qui est incontournable, le seul vrai western de Vidor… Je m’explique : Le Grand Passage est pour moi un film d’aventure, assez loin du canon du western, et Duel au Soleil – qui est un film que j’aimais beaucoup autrefois, qui a ses limites, mais qui reste un film puissant – est assez inclassable; j’ai envie de dire qu’il est impossible de ne pas le considérer comme tel, comme un western, mais qu’on pourrait aisément écrire une anthologie du genre sans jamais le citer.

    J'aime

    • Strum dit :

      Je n’ai pas Yuma sous la main sinon effectivement j’aurais continuer. En fait, je suis d’accord avec toi concernant Le Grand Passage, c’est plus un film d’aventures qu’un western mais comme j’aime beaucoup ce film j’en ai profité pour le citer. Vidor est un réalisateur parfois mésestimé. En revanche, Duel au soleil appartient pour moi pleinement au genre.

      J'aime

  2. Jean-Sylvain Cabot dit :

    l’homme qui n’a pas d’étoiles est son dernier grand film. King Vidor est plus oublié que mésestimé. Il lui manque peut-être un véritable classique (Duel au Soleil ?) pour rester dans la mémoire du public et des cinéphiles même si sa carrière prolifique est jalonnée de films importants et passionnants (Notre pain quotidien, La garce, le rebelle). Et surtout, sa carrière muette, trés importante, est méconnue malgré La Foule ou La grande parade. Cinéaste inclassable, Vidor, individualiste, baroque, épique, est peut-être un cinéaste davantage pour cinéphiles.

    J'aime

    • Strum dit :

      L’oubli peu conduire à la mésestime. Pour moi, Vidor est l’auteur de plusieurs classiques (La Foule, La Grande Parade, Le Rebelle, Notre pain quotidien), mais les années 1940/1950 où il a subi la loi de certains producteurs ne lui ont pas été très favorables sur un plan critique.

      J'aime

      • J.R. dit :

        Je trouve que Guerre et Paix de 1956 est certes guindé, et plombé par un Fonda qui a deux (voire trois) fois l’âge du rôle, mais que l’épisode de l’épopée Napoléonienne est particulièrement réussi. Il y a des moments de cinéma pathétique remarquables. C’est un peu assommant, mais Hepburn en Natacha Rostov est idéale, et fait oublier le temps long… Presque 4h il me semble.

        J'aime

        • Strum dit :

          Le Guerre et Paix de Vidor, c’est pour moi une double erreur de casting : le raide Fonda dans le rôle du joufflou et juvénile Pierre Bezoukhov c’est absurde, comme tu dis. Mais Mel Ferrer, assez fade, dans le rôle du sec et flegmatique Prince André, ce n’est pas beaucoup mieux non plus. Audrey Hepburn est parfaite en Natacha mais elle ne peut sauver cette erreur d’interprétation des deux personnages masculins principaux qui vicie tout le film. Reste comme tu dis de beaux moments de mise en scène grâce à Vidor.

          J'aime

  3. Pascale dit :

    Grâce à Paramount Chznnel j’ai pu le voir récemment.
    C’est assez classique en effet et ça commence de façon légère.
    Jeanne Crain porte bien la culotte. Quelle poigne. Et qu’elle est belle.

    Je n’avais d’yeux que pour Kirk.

    au tramatisme né

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s