Lumière d’été de Jean Grémillon : le chatelain et l’ingénieur

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Dans Lumière d’été (1943), Jean Grémillon oppose un chatelain désoeuvré représentant dégénéré d’une classe inutile et un ingénieur représentant les classes laborieuses, qui se disputent les faveurs d’une jeune femme. Il oppose un chateau de conte de fées, ou plutôt de cauchemar, à la construction du barrage de l’Aigle où se prépare l’avenir. Il juxtapose une passion destructrice et un amour régénérateur, tous deux pris dans le maillage tissé par un quatuor de personnages. Ce film tourné en zone libre sous l’occupation, dans le Limousin pour ses extérieurs, et à Nice pour ses intérieurs, est parfois considéré comme un des grands films du cinéma français de l’époque, et ce d’autant plus qu’il fut suivi dans la filmographie de Grémillon par un authentique chef-d’oeuvre : Le Ciel est à vous (1944). Toutefois, Lumière d’été déçoit en raison de la caractérisation par trop tranchée des personnages, qui confine au manichéïsme. D’un côté, les innocents et purs : Michèle (Madeleine Robinson) et Julien (Georges Marchal), qui incarnent l’avenir. De l’autre, les perfides au passé trouble : Patrice, un chatelain, et Christiane (Madeleine Renaud), ancienne danseuse étoile qui l’a suivi par amour à Chabrières, un village isolé sur les hauteurs du Limousin. Au milieu du quatuor une pièce rapportée : Roland, caricature d’artiste maudit noyant sa médiocrité dans l’alcool (Pierre Brasseur, cabotinant de façon outrancière).

Ce qui séduit, en revanche, c’est la manière dont Grémillon fait dialoguer les deux territoires de l’action : le barrage de l’Aigle en construction et le chateau inerte, chacun filmé en fonction de sa destination et de son origine, comme les lieux symboliques d’un récit qui aurait aussi valeur de conte. Au barrage, se voit l’activité d’hommes ayant du coeur à l’ouvrage et Grémillon retrouve l’accent de ses documentaires pour filmer leur travail ardent (la construction du barrage de l’Aigle, considéré comme stratégique, se poursuivait sous l’égide du Service du Travail Obligatoire mis en place par l’Allemagne nazie). Au chateau, le décor immobile de conte de fées est a contrario un trompe-l’oeil destiné à dissimuler le cauchemar dans lequel s’est dissous la vie de Patrice. C’est là qu’il attire l’artiste Roland et son amie Michèle sous le prétexte d’une pièce à redécorer. L’attirance de Patrice pour cette beauté pure plonge Christiane dans le chagrin mais aussi dans l’inquiétude car elle sait les gouffres d’amertume et de haine qui s’étendent derrière le visage avenant du chatelain, elle sait l’accident de chasse obscur qui a causé la mort de sa première femme. Elle prévient Julien, l’ingénieur du barrage, du danger que court Michèle. Chez Grémillon, les femmes sont toujours au centre du jeu.

Les péripéties mélodramatiques du récit abondent et participent de l’atmosphère originale du film de même que la localisation de l’action en moyenne montagne, sous une lumière brumeuse, une lumière de conte, plutôt que d’été. Les films de Grémillon mettent souvent en scène des oppositions de blocs et de personnages aux différences irrémédiables, condamnant à terme les aller-retour entre les deux mondes, opposition de classes sociales dans Gueule d’amour (1937), à laquelle se combine une opposition entre réalité et rêve dans Pattes Blanches (1949) ou Remorques (1941). Curieusement, alors que dans le très beau Pattes blanches le royaume de poésie dans lequel vit en pensées le chatelain (également joué par Paul Bernard), sera représenté de manière équitable, ici, tout ce qui a trait au domaine du conte de fées est connoté péjorativement, ainsi ce bal masqué assez obscène, et opposé au monde concret et laborieux du barrage, qui appartient au réel.

L’intrusion du réel au milieu d’archétypes propres au conte de fées fait ressortir le caractère sans nuance de cette opposition qui finit par porter préjudice au film au fur et à mesure que le personnage du chatelain se défait de son humanité et tombe dans la vilénie, que son visage marqué par la suie et le sang révèle au grand jour à la fin. La lumière d’été véritable est réservée au couple Michèle-Julien, dont l’amour raisonnable (quoiqu’initié par un baiser fortuit) est exempt de passions destructrices, couple qui marche avec optimisme vers l’avenir sous les rais de lumière du soleil, lumière du réel et non plus celle du conte, dans un plan imposé par Vichy – Paul Morand, à la tête du comité de censure, voulut même interdire le film. On ne saurait dire si cette simplification des traits de caractère des personnages est dûe à une main plus lourde que de coutume de Jacques Prévert au scénario, aux sympathies communistes de Grémillon, ou à d’autres facteurs, mais elle m’est apparue plus marquée que dans d’autres films du cinéaste, que ce soit dans Gueule d’amour (où les différences de classe sociale n’empêchaient pas une passion réciproque, fut-elle destructrice), et a fortiori dans Le Ciel est à vous où l’amour du couple se trouve transcendé par leur passion commune pour l’aviation, démentant les contingences et les catégories, Madeleine Renaud y échappant enfin à ses rôles de victimes aux yeux éplorant pour devenir une des plus belles héroïnes du cinéma français.

Strum

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7 commentaires pour Lumière d’été de Jean Grémillon : le chatelain et l’ingénieur

  1. Martin dit :

    Hé, Strum ! Merci de parler de ce film, que je rattache également aux contes et légendes, plutôt qu’à une quelconque réalité. C’est agréable de lire une critique nuancée, qui pointe ses défauts sans pour autant renier ses qualités. Merci également d’avoir ancré le film dans son contexte historique, mieux que je n’aurais pu le faire (et ne l’avais d’ailleurs fait).

    Je reste attaché à « Lumière d’été », car il fut, il n’y a pas si longtemps d’ailleurs, mon premier Grémillon. J’avais ensuite enchaîné avec « Pattes blanches » (un peu meilleur ?) et un documentaire étonnant sur le débarquement, « Le 6 juin à l’aube ». Depuis, j’ai également vu « Gueule d’amour », qui est celui que j’ai préféré entre tous (Ah, le couple Gabin / Balin, c’est quelque chose, quand même !). J’espère avoir l’opportunité de voir « Le ciel est à vous », dont tu n’es pas le premier à me (re)dire beaucoup de bien.

    Bon, j’arrête de raconter ma vie, surtout qu’il s’agit en fait d’une redite ! Le grand cinéma me fait décidément rabâcher. Si tu as d’autres Grémillon à suggérer…

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    • Strum dit :

      Merci Martin. Je préfère également Pattes Blanches que j’ai vu avant. Les deux films ont d’ailleurs quelques points communs. Si tu n’as pas vu Remorques, c’est à voir. L’Amour d’une femme est bien aussi. Et on m’a dit beaucoup de bien de La Petite Lise que je n’ai pas vu. Mais priorité au Ciel est à vous en effet !

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  2. lorenztradfin dit :

    Merci – jamais vu …. j’étais plutôt Helmut Käutner dans ma vie d’avant…. Tant de choses à découvrir. Et qu’est-ce que Madeleine R. était belle…..

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    • Strum dit :

      Si tu n’as jamais vu de film de Grémillon Le Ciel est à vous est à voir en priorité. De mon côté, je n’ai jamais vu de film d’Helmut Kautner. On ne peut pas tout avoir et c’est tant mieux car comme tu dis cela nous laisse beaucoup de choses à découvrir.

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      • lorenztradfin dit :

        cinéma allemand des années 50 surtout…. donc plus « jeune »…. le film « sous les ponts/Unter den Brücken » (tourné en 44/45) a été diffusé en 2019 sur ARTE… pas un must mais du bon ciné du réalisme allemand de ces temps là … mais pas indispensable. Je note « Le ciel est à vous »…. Merci

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  3. Eeguab dit :

    J’aime beaucoup Lumière d’été que j’ai vu plusieurs fois. Pattes blanches est plus rarement diffusé mais je l’aime beaucoup aussi. Grémillon vaut toujours le déplacement.

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