La Cérémonie de Claude Chabrol : les inaccessibles

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On réduit parfois La Cérémonie (1995) à un film ayant pour sujet la lutte des classes. Certes, Chabrol croyait aux rapports de classe et raconte son histoire à partir du point de vue d’une employée de maison, mais l’expression est impropre à rendre compte de ce qui se trame dans ce film, tiré du fait divers des sœurs Papin, qui vit deux sœurs employées de maison tuer leurs maîtres en 1933, et adapté d’un roman de Ruth Rendell. Chabrol et sa scénariste Caroline Eliacheff montrent plutôt comment s’instaurent entre les Lelièvre, une famille bourgeoise vivant dans une belle demeure bretonne, et Sophie (Sandrine Bonnaire), leur employée de maison, des rapports d’incompréhension mutuelle se limitant strictement aux relations professionnelles, comme si elles appartenaient à deux mondes se situant sur des plans différents.

Dès sa première rencontre avec Catherine (Jacqueline Bisset), la mère de la famille recomposée qui va l’employer, Sophie se révèle mutique et sur ses gardes, inaccessible dans le refuge de son for intérieur. Le visage dur et fermé de Sandrine Bonnaire, extraordinaire de bout en bout, symbolise ce cloisonnement qui trouve entre autres son origine dans son illettrisme. Celui-ci n’est pas seulement l’héritage d’un passé difficile, la marque de son appartenance à une classe sociale particulièrement défavorisée, mais aussi et surtout un secret qu’elle tente de préserver coûte que coûte. Du point de la vue de la construction du récit et de la création du suspense, toute la première partie du film s’articule autour de ce secret, des efforts entrepris par Sophie pour le dissimuler à ses employeurs. Une scène terrible la voit endurer mille souffrances pour essayer de déchiffrer sans succès un mot que lui laisse Catherine et le désespoir qui se lit alors sur son visage n’est pas feint. Pour Sophie, révéler son illettrisme c’est s’exposer à nouveau au jugement d’autrui, un jugement qui lui est insupportable et fait imaginer les expériences douloureuses qu’elle a connues par le passé. A cette admission d’une tare qu’elle pourrait en réalité corriger, elle préfère la dissimulation, l’enfermement mental, que Chabrol fait voir en la cantonnant dans la chambre mansardée où elle vit chez ses employeurs, avec comme seule amie, seul moyen de communication, unilatéral et passif, cette télévision qu’elle paraît regarder sous hypnose.

Sophie va pourtant se faire une autre amie, Jeanne, la postière du village d’à côté, que joue Isabelle Huppert dans un registre totalement opposé à celui de Bonnaire. Ce jeu exubérant et plus visible par ses excès valut à Huppert un César ; c’est à notre avis Bonnaire et son jeu plus subtil qui aurait dû être récompensée. Les deux femmes vont devenir très proches en peu de temps, d’abord parce que Sophie va trouver en Jeanne une alliée lettrée, à même de l’aider à protéger son illettrisme, ensuite et surtout parce que les deux femmes possèdent toutes deux un autre secret, plus lourd encore : Jeanne est responsable de la mort de sa fille de 4 ans, Sophie de celle de son père handicapé, à la suite d’accidents domestiques, la justice ayant conclu à une absence de toute intention criminelle. Ainsi qu’elles l’affirment, « rien n’a été prouvé ». Or, si rien n’a été prouvé, c’est donc, dans leur interprétation faussée du réel, qu’elles peuvent recommencer : illusion d’une toute puissance de la volonté qui serait l’envers de leur impuissance sociale. Ce trouble passé partagé les fait tomber dans quelque chose qui va au-delà de la complicité, au-delà de la solidarité de classe ; une sorte d’effet d’entraînement où chacune tire davantage l’autre au fond du puits sans fin du ressentiment vis-à-vis des Lelièvre, qui deviennent le symbole de cette classe dominante qu’elles haïssent, la responsabilité et la conscience de Sophie et Jeanne se trouvant comme diluées dans le groupe compact qu’elles ont formé. Non pas que Georges (Jean-Pierre Cassel) et Catherine Lelièvre soient exempts de tout reproche dans leur comportement vis-à-vis de Sophie, qui n’existe pour eux qu’en tant que fonction dans leur maisonnée, sans qu’ils cherchent jamais à la comprendre, mais ils vont être victimes d’un courroux sans proportion avec la réalité de leurs actes. En tant que dominants, les Lelièvre vont, dans les esprits malades de Sophie et Jeanne, payer pour les autres, par delà le bien et le mal.

Le drame du film réside dans l’incapacité totale de Sophie et Jeanne de communiquer au-delà de ce cercle mental qu’elles ont formé. Chabrol le montre fort bien et de deux manières. D’abord par de subtils jeux de mise en scène, passant par ces discrets cadrages et décadrages que le cinéaste affectionne et qu’on ne remarque pas toujours. Dans les scènes où Sophie et Jeanne sont ensemble, Chabrol fait en sorte qu’elles apparaissent ensemble dans le cadre, marquant leur appartenant à la même classe sociale, mais aussi au même plan de pensées. A contrario, quand Sophie parle avec les Lelièvre, Chabrol la filme comme si elle se situait sur un autre plan, notamment par l’usage de champs-contrechamps où le contrechamp sur Sophie est filmé selon un angle de prise de vue différent. Ainsi dans la scène clé du film où Melinda (Virgine Ledoyen), la fille des Lelièvre, essaie de communiquer avec Sophie, avec beaucoup de gentillesse et de naturel. Les deux femmes sont filmées différemment comme si elles ne se trouvaient pas ensemble dans la cuisine, jusqu’à ce jugement proféré par Sophie à l’encontre de Melinda qui vient de tomber enceinte (« c’est vous la salope »), révélant chez la première une incapacité totale à se mettre à la place de sa jeune maîtresse, le poison du ressentiment ayant dès cet instant achevé son œuvre. A force d’humiliations, dont les Lelièvre ne sont pas à eux seuls responsables, Sophie a atteint un point de non-retour où tout peut arriver. Et c’est Melinda, le seul personnage essayant de passer outre les rapports de classe, qui enclenche, par un injuste paradoxe, le mécanisme de la catastrophe. Ensuite, Chabrol laisse entendre que les Lelièvre ont eux aussi vécu des drames par le passé, y compris un suicide. Ce parallélisme avec Sophie et Jeanne est voulu : il nous révèle ce défaut d’empathie de Sophie et Jeanne pour les autres, en vérité pour tout ce qui se trouve en-dehors du cercle mental qu’elles ont formé, comme en témoigne leur comportement dans les scènes du secours catholique où leurs bonnes actions relèvent de la mascarade. Au lieu de reconnaître que chaque classe sociale peut souffrir à cause de drames parfois proches, révélant une appartenance commune à la même humanité, elles considèrent que les secrets des Lelièvre sont plus honteux que les leurs, qu’ils méritent un châtiment exemplaire, comme si leur argent pouvait les protéger de toute souffrance.

La fin du film tombe comme un couperet et continue d’impressionner aujourd’hui. Après la sanglante « cérémonie » conduite comme dans un état second par Sophie et Jeanne, un flottement survient suggéré par un mouvement de caméra, un silence tombe, le silence qui s’est fait autour de leur cercle mental gagné par la folie. Peut-être réentendent-elles déjà, dans leur for intérieur, ces coups de feu que des mains familières mais échappant à toute raison ont actionné. La nuit de la conscience est tombé sur elles, comme dans ces plans de voiture où la pénombre se fait autour de leur visage, la même pénombre peut-être que dans Le Boucher. Un grand Chabrol.

Strum

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7 commentaires pour La Cérémonie de Claude Chabrol : les inaccessibles

  1. Bonjour Strum, Sandrine Bonnaire me laisse un souvenir extraordinaire dans ce film, à la limite de la folie, mais sans caricature … D’ailleurs je ne me souviens quasiment que d’elle et de la scène très étonnante avec Virginie Ledoyen. Très belle analyse et chronique !

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  2. Valfabert dit :

    Isabelle Huppert crève l’écran, jouant avec beaucoup de talent ce personnage déluré assez terrifiant, mêlant joie de vivre et cynisme criminel.
    Ce film, au-delà de son efficacité narrative, produit une impression de malaise, tout le monde y étant méprisable. C’était sans doute voulu par Chabrol.

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    • Strum dit :

      Tout le monde sauf Mélinda, la fille, qui sauve l’honneur. J’ai été plus impressionné par le jeu de Sandrine Bonnaire que par celui d’Isabelle Huppert même si les deux sont très bien.

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    • Valfabert dit :

      Je corrige : « tout le monde s’y montrant méprisable ». C’est le comportement des uns et des autres qui est en cause, pas ce qu’ils sont.
      Mais, effectivement, Mélinda sauve l’honneur.

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  3. kawaikenji dit :

    Merci Strum de souligner ce film, le dernier chef d’oeuvre de Chabrol. J’ai rarement vu une fin aussi jouissive au cinéma. Et même Huppert y est correcte…
    Pas tout à fait d’accord cependant lorsque tu parles des « esprits malades de Sophie et Jeanne ». Au contraire, malgré leur manque d' »éducation » (celle-ci étant accaparée par les bourgeois, assez méprisables et pathétiques en effet), elles sont extrêmement lucides et rationnelles et savent ce qu’il est juste et bon de faire.

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  4. Salut Strum

    Je vais un peu dissonner sur ce coup mais je n’aime pas du tout ce film. Je n’ai pas accroché à l’histoire, à la narration aux personnages. Je vois ce que tu veux dire mais je ne l’ai pas du tout ressenti comme ça lorsque j’ai vu le film (à sa sortie, donc il y a pas mal de temps) et le personnage d’Isabelle Huppert m’a semblé outrancier et en fin de compte horripilant ce qui a probablement orienté mon jugement (négatif).

    Bon j’arrête là, je ne veux pas gâcher l’ambiance. Pour exposer les rapports de classes conflictuels qui mènent au désastre, je prends plutôt Leila Slimani dans Chanson douce (le livre, pas le film que je n’ai pas vu) que Ruth Rendell qui, de toute façon, est un auteur de thrillers.

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    • Strum dit :

      On ne peut pas être toujours d’accord. 🙂 Cela dit, j’aurais peut-être réagi comme toi si je l’avais vu en 1995. Je n’etais pas alors l’amateur de Chabrol que je suis devenu et j’aurais été bien incapable de déceler la finesse des cadrages et ce qu’ils disent de la position et des rapports entre les personnages. Une Chanson douce, non merci de mon côté.

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