Elena d’Andreï Zviaguintsev : graines pourries

elena

Telle que radiographiée par Andreï Zviaguintsev, la société russe post-communiste est un champ de ruines. L’idéologie délétère du communisme a fortifié les préjugés des uns et des autres envers les classes sociales et laissé croire que seul l’Etat pouvait agir pour désenclaver la société ; la corruption endémique a découragé les gens ; le ressentiment et la froideur se sont immiscés dans tous les rapports humains. Dès lors, pour s’en sortir, tout est permis. C’est ce que montre une nouvelle fois Elena (2011), dont j’avais été conduit à croire qu’il s’agissait d’un film moins pessimiste que les autres films du réalisateur russe. Il n’en est rien.

Dès les premiers plans, d’abord de l’aube se faisant dans un appartement vu de l’extérieur, ensuite de ses pièces vides et silencieuses, le film donne à voir un monde vidé de son sens. C’est là que vit Elena (Nadedja Markina) avec Vladimir (Andreï Smirnov). Ancienne infirmière, elle a rencontré et épousé cet homme riche et seul alors qu’il séjournait à l’hôpital. Mais tout les sépare. Le monde d’Elena, c’est celui de son fils Sergueï, un homme mou qui végète dans une lointaine banlieue de Moscou au pied d’une centrale nucléaire dont les cheminées barrent l’horizon. Le monde de Vladimir, c’est celui des nantis russes, ce sont les pièces bien ordonnées de son bel appartement, et n’étaient les relations difficiles qu’il entretient avec sa fille Katia (Elena Lyadova), nulle ombre ne barrerait son propre horizon. Vladimir a épousé Elena afin qu’elle s’occupe de lui, ce qu’elle fait diligemment, lui préparant son repas, ses vêtements, un peu comme le ferait une domestique. Mais il ne veut pas entendre parler de Sergueï, ni lui apporter une quelconque aide, a fortiori depuis qu’il lui a prêté de l’argent il y a trois ans que l’autre, au chômage et sans velléité visible de chercher du travail, est bien en peine de lui rendre.

Lorsqu’il s’avère que Sacha, le fils de Serguei, le petit-fils d’Elena, ne pourra échapper au service militaire à moins de faire valoir une inscription à l’université que ses mauvaises notes ne lui permettent pas d’espérer, Elena demande à Vladimir la somme d’argent qui assurera l’inscription universitaire de son petit-fils au moyen de la corruption. Vladimir refuse. En outre, il vient de se rapprocher de sa fille Katia à la suite d’un infarctus, à laquelle il veut dorénavant léguer sa fortune. Pour Elena, c’est une injustice autant qu’une spoliation. Elle fera tout ce qui est en son pouvoir pour aider son petit-fils Sacha. Souvenons-nous d’Ivan Karamazov, car Zviaguintsev se réclame de Dostoïevski : dans un monde privé de sens, « tout est permis ».

Le pessimisme profond d’Elena tient au déterminisme absolu qui régente la vie des personnages. Ici, tout se répète dans un cycle dont on ne voit pas la fin, et c’est le sang, c’est l’origine familiale, qui dictent les conduites et les appartenances de classe. Sergueï est un incapable, que l’on voit cracher du haut de son immeuble. Son fils Sacha est de la même eau et Zviaguintsev le montrera possédant cette même tare de cracher du haut d’un immeuble. Père et fils sont tout juste bons à jouer aux jeux vidéos – Elena préférant pour sa part la télé-réalité et sa vision faussée et fonctionnelle du monde. Ils peuvent bien investir ce bel appartement à la fin, ils resteront les mêmes, des incapables. C’est le jugement définitif qui ressort de l’impressionnant plan séquence filmé au crépuscule où l’on voit Sacha participer à une bataille rangée entre gangs. De même, tout rapport entre sa famille et celle d’Elena est jugé impossible par Vladimir et il faut voir avec quel mépris de classe Katia parle à Elena quand elle la voit, et combien elle juge également impossible qu’Elena puisse aimer son père pour autre chose que son argent. Le pire est que les faits lui donneront raison, que le film semble lui donner raison, semble tenir pour vrai ce qu’elle affirme, à savoir que la vie n’a pas de sens, que chaque génération qui fait des enfants à son image ne fait que reproduire à l’infini la même « graine pourrie » qui ne peut échapper à sa terre d’origine. Ainsi, Elena, dont le visage parait démultiplié dans le miroir du début, mais qui est en réalité toujours la même, quel que soit l’angle sous lequel on la regarde. Et le plan final de ce bébé sur son lit semble affirmer que pour lui aussi l’avenir est tracé par avance, bien qu’il soit en apparence aussi innocent que les enfants mal aimés du Retour et de Faute d’Amour. La seule chose qui unit les deux classes, c’est la manière dont le mari traite sa femme, comme une domestique, qu’il s’agisse de Vladimir ou Sergueï.

Je n’ai jamais été en Russie et je ne suis pas qualifié pour juger de la pertinence du constat sociologique de Zviaguintsev que l’on retrouve de film en film, pour savoir ce qu’il y entre de misanthropie et ce qu’il y entre de justesse – je peux juste constater sa maitrise du cadre et du récit, qui font de lui un excellent cinéaste. Mais le moins que l’on puisse dire, c’est que son constat est impitoyable et qu’il ne semble apercevoir pour son pays nul horizon sinon celui de ce ciel barré des cheminées d’une centrale nucléaire. On peut se demander si à force d’ériger en vérité absolue un tel déterminisme où c’est le sang et la classe sociale qui dictent par avance les actes, on ne participe pas soi-même, fut-ce partiellement, à l’état d’esprit que l’on prétend dénoncer.

Strum

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4 commentaires pour Elena d’Andreï Zviaguintsev : graines pourries

  1. Bonjour,

    Votre article est très intéressant.

    Il y a un côté conte de fées inversé chez Zviaguintsev qui arrive à trouver le juste milieu pour échapper à la censure nationale, faire un film d’intérêt et faire passer son message. Je pense évidemment à Leviathan qui est, pour moi, la perle russe du cinéma russe moderne.

    N’y aurait-il pas un petit côté Dostoievski chez Zviaguintsev?

    À bientôt,

    N. B. Je ne sais pas si vous avez eu l’occasion de le voir mais Arte à proposé, peut-être, est-ce toujours le cas, une analyse de « Faute d’amour ». Cela mérite le visionnage 😉

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    • Strum dit :

      Bonjour,
      Merci ! Il se réclame de Dostoïevski, mais à la grande différence de ce dernier qui gardait espoir, il ne semble y avoir aucune échappatoire possible pour Zviaguintsev. Il n’est même pas un Ivan Karamazov, puisqu’à la fin Ivan se repentait. Après avoir vu trois de ses films, tous plus noirs les uns que les autres, j’avoue hésiter à regarder Leviathan, même si je le ferai sûrement un jour. Merci pour l’information s’agissant de Faute d’Amour, que j’ai chroniqué sur ce blog.

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  2. Je considère Zviaguintsev comme un immense cinéaste et Elena n’échappe pas à la règle.
    Elena n’est pas mon préféré (je te recommande Leviathan même si, comme tu l’as compris, c’est assez déprimant) mais cela reste un film sublime, pour les raisons que tu développe, pour sa filmographie magnifique (ce premier plan avec un lever de soleil sur des branches!) et pour l’extraordinaire musique de Philippe Glass (et cet autre plan sublime où est filmé le trajet en voiture de la maison de Vladimir à la salle de sport rien qu’en filmant la pare-brise teinté de la voiture).

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