Elephant Man de David Lynch : rien ne meurt

elephant

Il est souvent dit qu’Elephant Man (1980) est le film le plus classique, le plus linéaire, de David Lynch, comme s’il s’agissait d’une réserve. Or, non seulement il s’agit peut-être de son plus beau film mais en outre ce récit de la vie du londonien « John » Merrick, qui souffrait d’une maladie génétique produisant de monstrueuse déformations, ne prend que par intermittence la forme de ce que l’on pourrait attendre d’un drame historique. D’abord, le film s’insère dans un encadrement : le visage angélique de la mère de Merrick qui ouvre et ferme le récit, et conclut par ces derniers mots : « rien ne meurt ». Chez Lynch, la mystique du cinéma est une mystique tout court. Dans Eraserhead, c’est une représentation du diable qui semblait ouvrir et refermer le récit, comme s’il était engendré par ses propres pensées. Dans les deux films, la progéniture est atteinte d’une monstrueuse déformation. Non plus un bébé comme dans Eraserhead mais un homme-éléphant, produit de la rencontre de l’ange-mère avec des éléphants en furie, montrée sous la forme d’un assaut de cauchemar perpétré par les pachydermes, au début du film puis dans un rêve de Merrick.

Dans les deux films, s’entend également un grondement permanent, qui forme le fond des images, comme d’une machine infernale. Dans Eraserhead, ce grondement semblait provenir de quelque forge des enfers prolongée sur Terre dans un paysage de friche industrielle. Dans Elephant Man, se sont substituées à la forge des enfers les machines des usines de la Londres industrieuse de la fin du XXe siècle, que font fonctionner des ouvriers que Merrick imagine, dans un rêve, enchaînés comme des esclaves suant dos nu. Ce grondement donne au film une ambiance quasi-fantastique, suscitant l’idée que la mère qui a enfanté Merrick et réclame son âme dans un cercle de lumière à la fin, est impuissante, si « ange » soit-elle, à adoucir la destinée terrible du fils difforme dans le monde, où soufflent des machines mais aussi des hommes qui ont des pulsions de machines. Le destin de Merrick est d’être regardé comme une bête de foire, comme un monstre, que ce soit dans le cadre des foires aux « freaks » où l’exhibe l’affreux Bytes (Freddie Jones) ou au Royal London Hospital où le docteur Frederick Treves (Anthony Hopkins) va le recueillir. Car au départ, Treves l’exhibe lui aussi devant ses confrères médecins, désireux de se faire un nom. Ce n’est qu’ensuite qu’il a des scrupules, qu’il comprend ce qui le relie à Bytes. Hopkins traduit très bien, dans sa pupille ronde, l’inquiétude qui saisit alors son personnage. Ce destin des phénomènes de foire, exploités pour leurs difformités, est celui de tous les autres freaks que l’on voit dans les foires du film, à Londres et en France. Lynch raconte le destin de son homme-éléphant, mais s’il élargissait l’angle de sa caméra, il pourrait aussi raconter le destin de ce nain qui libère Merrick des mains de Bytes, et qui a lui aussi une histoire à raconter.

Tout le travail de la caméra de Lynch est ici de nous habituer aux traits déformés de l’homme-éléphant, que nous découvrons tardivement dans le récit, pour nous faire comprendre que les véritables monstres ce sont ceux qui le regardent, ceux qui se moquent, ceux qui exploitent, comme dans le Freaks de Browning. Le véritable homme c’est Merrick (« I am a man »), selon une perspective humaniste, absente quant à elle des autres films de Lynch. Très forte à cet égard est l’idée de donner à Merrick une voix aussi douce que chuintante qui devient dans l’esprit du spectateur, désormais habitué à ses traits, la caractéristique principale du personnage. Voix que John Hurt rend inoubliable sous son épais maquillage. Ce n’est pas un contre-champ, c’est une contre-voix, la contre-voix qui essaie de s’opposer au grondement diabolique qui forme le fond sonore du film, et l’on sait combien le travail sur le son est une caractéristique essentielle du cinéma de David Lynch, qui fait lui-même partie des concepteurs sonores du film. C’est pourquoi le « rien ne meurt » final sonne vrai : nous avons vu le film, nous avons admiré la photographie fuligineuse en noir et blanc de Freddie Francis qui s’était illustré dans des films de la Hammer et fait du monde entier un cauchemar, nous avons entendu la voix de Merrick, et tous ces souvenirs restent avec nous après la mort du personnage. L’adagio pour cordes de Samuel Barber a été plusieurs fois utilisé au cinéma, mais il est difficile de retenir ses larmes quand il retentit à la fin.

Strum

PS : on peut revoir actuellement le film dans plusieurs salles en France dans une version restaurée.

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11 commentaires pour Elephant Man de David Lynch : rien ne meurt

  1. Goran dit :

    J’adore ce film…

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  2. lorenztradfin dit :

    J’aime bien ton ‘contre- voix’. C’est cette voix aussi qui m’a séduit dans ‘Richard III.’

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  3. Julien T. dit :

    Très beau billet ! Je trouve aussi qu’Elephant Man est très cohérent dans la filmographie de Lynch, il fait simplement figure de porte d’entrée pour tous les néophytes de son cinéma. Ce que tu dis sur le son me frappe et me donne furieusement envie de le revoir. Je ne faisais pas si attention que ça au son dans ses films, mais c’est apparu comme une révélation depuis Twin Peaks The Return : Lynch propose avec le son quelque chose de puissant et que je n’ai pas retrouvé ailleurs.

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  4. princecranoir dit :

    Une fois de plus tu trouves l’angle parfait pour aborder un film, et quel film !
    Je n’ai pas revu Elephant Man depuis très longtemps mais cette approche par la mère, et le lien naturel qui se crée avec le film précédent fait immédiatement sens en te lisant. Curieusement, les films suivants se détacheront peu a peu de cette amarre familiale, ne conservant de la monstruosité que celle qui est tapie dans l’esprit humain.

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  5. dasola dit :

    Bonjour Strum, pour moi, c’est le plus beau Lynch. Vu en salle à l’époque de sa sortie. Je me rappelle avoir pleuré. Bonne journée.

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