Le Grand Silence de Sergio Corbucci : Ennio Morricone au pays des morts

GREATSILENCEcomp

Le Grand Silence (1968) de Sergio Corbucci est l’un des rares « westerns-spaghetti » qui tient toutes ses promesses. Ce genre, censé être moins manichéen que les westerns américains, en ceci qu’il montrerait des cow-boys sales, violents, sans foi ni loi, motivés par l’appât du gain et le goût du lucre, sans barrière claire entre l’ordre et le désordre, n’a rien de réaliste. Ce n’est pas seulement que la musique d’Ennio Morricone et ses épigones lui confère un lyrisme baroque qui le détache de la réalité, ce n’est pas seulement que le découpage étire indûment le temps, c’est que souvent le héros, si ambigu soit-il, triomphe à la fin ou, plus simplement, survit. Pensons aux westerns de Leone, à Django de Corbucci.

Il n’en est rien dans Le Grand Silence où les cadavres sont pris dans la glace, muets à jamais, où le héros ne peut rien. Où un paysage de neige réclame le corps des personnages. La violence chère à Corbucci, les mutilations des mains des personnages, n’y sont pas le prélude doloriste de la rédemption comme dans Django. Elles annoncent la mort blanche, la mort muette, l’oubli. Dans Django, le héros entrait dans le champ en tirant son cercueil, et c’était comme s’il s’était échappé du pays des morts. Ici, les personnages y entrent. Le protagoniste principal du film, Silencio (Jean-Louis Trintignant), un justicier vengeant les meurtres perpétrés par des chasseurs de primes de mêche avec un juge corrompu, est lui-même muet. Il n’est plus seulement l’homme sans nom de Yojimbo de Kurosawa que Leone importa clandestinement à l’Ouest. Il est l’homme sans paroles. Il ne pourrait rien raconter par lui-même, sinon à coups de pistolet. Ceux qui peuvent raconter, ce sont le chasseur de primes Tigrero (Klaus Kinski, qui n’a pas besoin de grimacer pour jouer la folie), le pire d’entre eux, et le shérif Gédéon (Frank Wolff). Ce n’est pas le Gédéon du Livre des Juges qui délivre le peuple d’Israël et ouvre une ère de paix. Ce preux shérif, beau parleur quoique courageux, dont les emportements délivrent les rares moments de comédie du film, ne fait pas le poids face au masque blanc de la mort. Bien sûr, les chasseurs de prime ont la psychologie basique et l’hygiène défaillante des méchants de série B, mais là aussi, le masque blanc de la mort les précède.

Ce masque blanc, ce sont les paysages enneigés que Corbucci filme en plans larges, en dézoomant quand il le faut pour montrer les personnages prisonnier du paysage. Même les dézooms ne font pas entrer, ou si peu, le ciel dans le cadre. Tout est blanc ; il n’y a pas d’échappatoire dans ce pays maudit (les Dolomites italiennes censées figurer l’Utah en 1898). La musique d’Ennio Morricone, une nouvelle fois exceptionnelle, est la seule chose qui n’est pas muette. Mais par son lyrisme, elle annonce déjà les trompettes de la mort, les mélopées d’outre-tombe. Elle permet à de simples plans de transition, à des images de chevaux avançant péniblement dans la neige épaisse, de devenir des chevauchées fantastiques. Qu’il neige ou qu’il fasse soleil, c’est Ennio Morricone qui sonnait l’avènement du western-spaghetti. Souhaitons que sa musique lui prête la force de résister aux Tigreros de l’autre monde. Heureusement pour nous, il nous l’a laissée en gage dans le nôtre. Qu’il en soit remercié car nous en ferons bon usage.

Strum

PS : Une fin alternative et heureuse fut tournée mais n’a guère été utilisée dans les différents pays où fut exploité le film. Il n’est aujourd’hui disponible qu’avec sa fin d’origine.

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10 commentaires pour Le Grand Silence de Sergio Corbucci : Ennio Morricone au pays des morts

  1. Pascale dit :

    L’hygiène défaillante :-)))
    je me demande souvent dans ces films : mais quand se lavent ils ?
    Il y a néanmoins qq scènes de bains mémorables dans les westerns (filles et garçons).
    J’ai vu ce film trop jeune. J’aimerais le revoir.
    La musique D’Ennio Morricone tellement reconnaissable et pourrant tellement variée est toujours exceptionnelle.
    J’aurais aimé le voir en concert.
    Mais il y aura sûrement des « tributes » et même s’il n’est pas à la baguette tout un pan de la cinéphilie surgira.

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  2. Zorglub dit :

    J’aime bien sa fin « nihiliste »… (rien à voir mais ça me rappelle les films de Kitano)
    Il me semble qu’au début dans les scènes de neige ils ont utilisé des bas comme filtres pour la caméra (ptit budget)…

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    • Strum dit :

      Oui, c’est la fin qui rend in fine le film particulier. Merci pour l’anecdote sur les bas. En ce qui concerne les filtres d’ailleurs, utiliser des bas et autres accessoires du même type était fréquent même dans les productions hollywoodiennes des années 1950 notamment quand étaient filmées les actrices.

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  3. Martin dit :

    Ma première rencontre avec Corbucci. Quelle fin !
    Depuis, j’ai vu « Companeros » et « Le mercenaire ». J’ai beaucoup aimé le second.

    Désormais, je verrai volontiers autre chose que les westerns…

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  4. princecranoir dit :

    Quel film ! « chevauchée fantastique dans la neige » tu as raison, je dirais même une « chevauchée des bannis » tant le film rejoint celui de De Toth dans son contrepoint de noirceur. Utah 1898 (plutôt que 1998), charnière d’un siècle, charnière d’un genre, point de renversement ou l’homme sans nom devient l’homme sans voix, le héros doté d’une arme moderne reste impuissant face à la fatalité du mal : Le film ne dit-il pas des choses sur la violence endémique du pays et son impuissance à la resoudre ?

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    • Strum dit :

      De mémoire, La chevauchée des bannis finit bien, ou en tout cas il n’y a pas de fin nihiliste comme ici qui situe le film à part dans le genre. Je n’ai pas ressenti de discours métaphysique ou historique sur le mal cependant, juste ce sentiment d’impuissance dont tu parles. Merci pour la date, c’est corrigé !

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