Journal Intime de Nanni Moretti : au moyen de sa propre vie

moretti

Un homme qui sillonne en Vespa certains quartiers de Rome. Le même qui visite les îles éoliennes en compagnie d’un ami écrivain, en quête d’un endroit propice au travail. Le même encore qui se souvient de ses visites infructueuses chez des médecins incapables de diagnostiquer son lymphome au poumon. Trois parties qui forment un autoportrait, celui de Nanni Moretti dans Journal Intime (1993). Dès son premier film, « Je suis un autarcique », il l’annonçait : il se suffit à lui-même, il est le sujet et l’objet de ses films. La connaissance du monde s’acquiert chez lui au moyen de sa propre vie qu’il raconte avec malice, à défaut d’utiliser le prisme des fantasmes et des rêves comme Fellini. Dans Journal Intime, Moretti ne se dissimule plus derrière son alter ego Michele Apicella, encore présent dans Bianca et Palombella Rossa. Mais l’autofiction est un mensonge quand elle se targue d’être vraie, d’être le seul récit possible. Il n’y a pas qu’une seule manière de se raconter, mais plusieurs qui composent un tout. C’est pourquoi la part de fiction et la part d’autobiographie dans le film restent difficile à déterminer (sauf en ce qui concerne le cancer du cinéaste), c’est pourquoi il est en trois parties, avec à chaque fois Moretti qui regarde.

La Rome que l’on voit, les façades ocres des immeubles filmées en plans subjectifs, c’est ce que voit Moretti de sa Vespa à ce moment précis de sa vie – images destinées au départ à devenir court-métrage. Lipari, Salina, Stromboli, Aliculi, les îles éoliennes du film, passent par le tamis de son regard. Ces médecins, qui paraissent tirés d’une comédie de Molière ou de Goldoni, tous plus prodigues de médicaments les uns que les autres, ce sont ceux qui se reflètent dans le miroir de sa caméra. Sauf que lui n’est pas un malade imaginaire et qu’il fait rire d’un cancer dont il aurait pu mourir. Le recours à la fiction lui permet de mettre à distance cet épisode : « gai savoir » dont sa vie est le « moyen » (aurait dit Nietzsche). Pasolini lui, ne peut plus rire de rien, puisqu’il fut assassiné sur une plage d’Ostie, que va longer la Vesta de Moretti à la fin de cette première partie. Il n’y a pas de place ici pour le spectacle de la politique dont a parlé Moretti dans d’autres films.

Moraliste en même temps que donneur de leçon bouffon, il ne s’épargne pas lui-même. Lorsqu’il sillonne des quartiers populaires de Rome au début, y compris une banlieue à la mauvaise réputation (Spinaceto), il s’attribue implicitement le rôle d’un homme soucieux de regarder sans oeillères ni préjugés. Mais en réalité, il se filme à chaque fois en train de faire la leçon aux habitants qu’il rencontre, en écoutant à peine leurs réponses, il ne se préoccupe que de leur dire qu’il aimerait savoir danser comme Jennifer Beals dans Flashdance – qu’il convoque d’ailleurs dans une scène à la Woody Allen. La leçon, c’est aussi ce qu’il fait à un critique coupable d’avoir aimer Henry, portrait d’un serial killer, film qui met Moretti dans tous ses états. Etre aussi cruel avec soi-même qu’avec les autres, c’est le propre des grands comiques. On ne connaît pas les autres.

Le passage par les îles éolienne aborde un autre sujet : l’incapacité chronique de Moretti de se mettre au travail, qui vient se conjuguer avec celle de Gerardo, son ami écrivain spécialiste de l’Ulysse de Joyce. Les deux hommes errent d’île en île, à la recherche d’un lieu de travail adéquat : deux misanthropes demandant beaucoup aux autres et peu à eux-mêmes. A Lipari, le bruit des klaxons les dérange ; à Salina, le sujet de l’éducation d’enfants uniques tyrans monopolise les conversations ; à Stromboli, la présence menaçante du volcan les perturbe, sans compter le défaut d’hospitalité d’encore plus misanthropes qu’eux ; quand enfin, Alicudi s’offre à eux, éloignée de tout et rétive au monde moderne, peuplée d’ermites barbus, bâtie pour accueillir un austère travail intellectuel, Gerardo s’enfuit car il ne peut supporter de se retrouver sans télévision, dont il consomme avidement les séries (Santa Barbara, Amour, gloire et beauté, etc.). Il y a certes un esprit des lieux, mais c’est de soi-même qu’il faut exiger les choses et gare à celui qui se fait de lui une image qui ne correspond pas à la réalité, faux intellectuel ou donneur de leçons. Le film s’est fait fable. A travers lui, Moretti parle des autres. Chacun se nourrit de ses illusions sur soi. On ne se connait pas soi-même.

La dernière partie est la plus autobiographique de toutes, puisqu’on y trouve même une scène où Moretti a filmé sa dernière séance de chimiothérapie en 1991. Pourtant, ce n’est pas la moins drôle car l’accumulation des ordonnances et des noms savants de médicaments inutiles produisent un effet de comique de répétition, comme dans le théâtre de Goldoni, notamment quand Moretti lit consciencieusement les ordonnances de sa voix si particulière, détachant les syllabes. C’est par hasard, alors qu’en désespoir de cause il a recours à un traitement d’acupuncture électrique administré par un médecin chinois, que le lymphome de Moretti, est diagnostiqué puis ensuite guéri. Les autres ne nous connaissent pas, a fortiori un médecin ne nous voyant qu’une fois. Sans doute Moretti se dit : puisqu’ils ne me connaissent pas, autant en rajouter, autant accentuer mes traits de caractère jusqu’au ridicule, jusqu’au comique, jusqu’au cinéma car, mystère du 7e art, Journal Intime, même dans ses parties les plus autobiographiques, reste du cinéma, du très beau cinéma, dont on ne se lasse pas – rien que dans ces plans de Moretti marchant seul ou jouant au football au fond du cadre à Salina il y a plus de cinéma que dans beaucoup de films faisant assaut de fictions. Trois fois Nanni Moretti, ce n’est pas assez de facettes. Il faudra une suite qui viendra avec Aprile (1994).

Strum

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8 commentaires pour Journal Intime de Nanni Moretti : au moyen de sa propre vie

  1. Eeguab dit :

    J’ai toujours été heureux de voir ou revoir les films de Moretti. Et Journal intime est pour moi un chef d’oeuvre d’intelligence et démotion.

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  2. lorenztradfin dit :

    J’avais bcp aimé ce film à sa sortie (il m’avait par ailleurs donné envie sur les îles éoliennes – ce que j’ai fait qqs années après Rome (sans Vespa) !

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  3. tinalakiller dit :

    Ta chronique tombe à pic, je compte revoir ce petit bijou ce soir ! 😀

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