Les Hauts de Hurlevent de William Wyler : les maudits

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Les Hauts de Hurlevent (1939) de William Wyler est à la fois un film splendide, un classique hollywoodien qui mérite son statut, et une adaptation tronquée du grand roman d’Emily Brontë, paru en 1847. Un film splendide : Wyler et son chef-opérateur Gregg Toland tirent constamment partie de la profondeur de champ des plans et du beau noir et blanc – éclairé parfois à la bougie – pour suggérer l’idée d’une scène tragique emprisonnant les personnages maudits que sont Heathcliff et Catherine. Ils font voir le feu ardent qui brûle dans leurs yeux, ils font voir leur appartenance commune à la nature, personnifiée par la lande qui entoure le manoir des Earnshaw. Ce n’est pas pour rien que Gregg Toland fut un des plus grands chef-opérateurs de l’histoire du cinéma, travaillant par la suite avec Ford (Les Raisins de la colère) et Welles (Citizen Kane). Et puis Laurence Olivier et Merle Oberon ont le regard fixe qui convient pour représenter le tonnerre qui gronde sous leurs tempes. Mais c’est toute l’interprétation du film (David Niven, Flora Robson, Donald Crisp) qui est à louer et le rend émouvant.

Une adaptation tronquée : le roman, terrible et échevelé, raconte l’histoire d’un amour maudit dont l’ombre s’étend sur deux générations et le film oublie la seconde. Adapter l’ensemble du livre aurait certes requis une fresque de trois heures ou un diptyque de deux films. Dans le cadre du format choisi par Wyler, à savoir un drame romantique en costumes d’une durée limitée, une condensation du récit s’avérait nécessaire, tâche qui incomba à deux scénaristes émérites : Ben Hecht et Charles Mac Arthur. L’essentiel est préservé : les préjugés de caste et le destin empêchent Heathcliff, l’enfant trouvé au tein basané, et Catherine, de la vieille famille des Earnshaw, de s’aimer. Heathcliff, recueilli par le vieil Earnshaw, est ravalé au rang de domestique à la mort de son bienfaiteur, persécuté par Hindley, le frère ainé de Catherine. Un domestique, c’est ce que la fière Catherine se refuse à épouser, lui préférant le fade mais bien éduqué Edgar Linton, et ce malgré la voix inquiète de son coeur, l’appel pressant de la nature (ainsi le vent qui souffle dans le film), qui lui dictent qu’elle et Heathcliff sont les mêmes. Ce faisant, elle renie sa propre nature, rejoignant le camp de la société où règnent les apparences alors que fondamentalement elle est comme Heathcliff (« Je suis Heathcliff ! »), une créature exaltée, appartenant à ce que la nature possède de plus incontrôlable et insondable. Humilié par le reniement de Catherine, Heathcliff s’enfuit et lorsqu’il revient après avoir fait fortune en Amérique, il entreprend de se venger, avec une rage, une fureur, qui font de lui une créature moitié-homme, moitié-bête. Dans le livre, sa vengeance est diabolique puisqu’elle se reporte non seulement sur ceux qui lui ont fait du mal, Hindley, Edgar, Catherine elle-même, mais aussi sur leurs descendants, ceux de la génération d’après, selon une perspective qui est celle du théâtre tragique, le même sang devant payer : Hareton, le fils de Hindley ; Cathy, la propre fille de Catherine ; Linton, le propre fils de Heathcliff. Heathcliff fait de Hareton un enfant sauvage, parce que son père a fait de même avec lui. L’amour impossible de Heathcliff pour Catherine devient une sorte d’amour impie, par delà le bien et le mal, par delà le voile de la mort.

La figure de Heathcliff est édulcorée à l’écran et sa vengeance ne s’abat plus sur la génération d’après qui a disparu du récit. Le Heathcliff de Wyler et Laurence Olivier est un rustre que l’amour de Catherine rend fou, mais ce n’est pas la figure byronienne et quasi-satanique du roman, qui donne des coups de tête jusqu’au sang sur les troncs d’arbre, terrorise son entourage, déterre un cadavre pour l’embrasser, laisse mourir son propre fils et bat les enfants.  On dit qu’Emily Brontë s’inspira des crises de démence de son frère Branwell pour imaginer celles d’Heathcliff. Cependant, le film conserve l’idée d’un amour qui défie non seulement les convenances mais aussi Dieu. Wyler reprend textuellement la damnation proférée par Heathcliff à la mort de Catherine : « Catherine Earnshaw, puissiez-vous ne pas connaître le repos aussi longtemps que je vivrai ! Vous avez dit que je vous avais tuée… Revenez pour me hanter alors ! Les victimes hantent leur meurtrier et je sais que des fantômes ont erré sur la terre. Restez toujours auprès de moi… ». Cette idée d’un amour plus fort que la mort, d’un monde au-delà de la mort où les amours contrariés pourront s’épanouir, inscrit Les Hauts de Hurlevent de Wyler dans une lignée de films hollywoodiens abordant ce thème, en particulier Peter Ibbetson (1935) d’Hathaway, Le Portrait de Jennie (1949) de Dieterle, voire Pandora de Lewin (1951). Le récit s’échappe alors de l’égide morbide et inquiète du roman gothique pour atteindre le néo-romantisme des voiles et des fantômes qu’Hollywood sut imaginer dans certains films pour notre plus grand bonheur.

Strum

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22 commentaires pour Les Hauts de Hurlevent de William Wyler : les maudits

  1. Pascale dit :

    J’aime ce film à la folie… même s’il ne couvre en effet que 16 chapitres sur les 34 du roman. Je le regarde au moins une fois par an.
    La photographie est merveilleuse. J’ai toujours envie de courir dans la lande.
    Je voudrais aussi qu’Heathcliff entende la réplique de Catherine à Ellen : Je suis Heathcliff.
    Ce qui est idiot…
    Je n’ai jamais réussi à appeler autrement Laurence Olivier que Heathcliff. Il EST Heathcliff. Et en plus il épouse Scarlett, une autre exaltée.
    J’ai relu le roman SUBLIME pendant le confinement. J’en avais un peu oublié la cruauté d’Heathcliff envers les enfants dont le sien et Isabella sa femme. C’est terrifiant.
    Pour mon anniversaire l’année dernière on m’a offert l’opéra de Bernard Hermann. Une merveille. J’étais époustouflée.
    J’ai vu (aussi pendant le confinement) Les soeurs Bronte de Techiné, sombre et assez éprouvant.
    Et là, j’ai envie d’écouter Kate Bush…

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    • Strum dit :

      C’est un très beau film, très émouvant. Ce n’est pas seulement que le film ne couvre qu’une partie des chapitres du livre, c’est surtout qu’il supprime totalement la génération d’après, ce qui est quand même une des caractéristiques principales du livre avec l’idée d’une damnation et d’une vengeance qui traversent les générations avant la « réconciliation » finale au-delà de la mort. Cela change la perspective du récit. Mais en effet, ce film est un des très rares cas d’adaptation presque aussi belle qu’un grand livre tout en lui étant infidèle. Heathcliff est trop diabolique pour le Hollywood classique. Tu as bien raison pour Kate Bush!

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  2. Pascale dit :

    Un fait entraîne l’autre. En terminant le film sur la mort (et le retour…) de Catherine, il était presqu’obligé de faire l’impasse sur la génération suivante non ?

    J’ai vu les autres versions cinématographiques en me disant à chaque fois que personne d’autre que Laurence Olivier et Merle Oberon pourraient être Heathcliff et Catherine.
    Ce sont de véritables catastrophes industrielles voire sanitaires.

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    • Strum dit :

      Etant donné la structure du roman, il faudrait pour l’adapter véritablement soit réaliser une fresque de trois heures, soit réaliser un diptyique, deux films racontant les deux générations. Vu le format choisi par Wyler et ses deux scénaristes (Ben Hecht et Charles MacArthur), soit un drame romantique costume d’une durée limitée, Wyler ne pouvait pas faire autrement qu’adapter le récit sans la deuxième génération en effet. Je n’ai pas vu les autres adaptations. « Des catastrophes sanitaires » : 😀

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      • Pascale dit :

        Nous sommes daccord 😊

        Oui ces versions devraient être remboursées par la sécu. Binoche semble consternée et bien s’ennuyer, elle n’est ni Catherine ni Heathcliff…

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  3. J.R. dit :

    J’aime beaucoup aussi ce film que j’avais en cassette vidéo adolescent, achetée sur catalogue, et que j’ai eu le chance de voir sur grand écran au siècle dernier.
    Peut-être devrions-nous oublier les livres adaptés lorsqu’on regarde un film, car même dans le cas d’une adaptation réussie, comme par exemple celles des Misérables de Raymond Bernard, l’expérience est différente de celle de la lecture : les pages mémorables sur Waterloo passent obligatoirement à l’as. On reproche l’infidélité à des œuvres littéraires majeures jamais à des œuvres littéraires mineures, n’oublions pas que la plupart des films classiques sont des adaptations.

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    • Strum dit :

      La question de l’adaptation m’est chère et ta remarque me renvoie à une question que je me pose souvent : dans quelle mesure les livres que j’ai lus influencent-ils ma lecture des films en bien ou en mal ? Cela a une influence certaine je pense – et parfois j’aimerais bien pouvoir découvrir un film sans être encombré de mes souvenirs de lecture – mais cela permet aussi de voir ce que le cinéaste a voulu changer, cela renseigne sur sa perspective. Je suis heureux de constater que s’agissant de Hurlevent, savoir que l’adaptation était tronquée ne m’a pas empêché de beaucoup aimer le film. Je trouve en revanche assez normal de traiter différemment les livres mineurs qui n’ont pas besoin d’être préservés – et puis souvent, je ne les ai pas lus. A contrario, la grande littérature est un trésor à protéger. On la préserve en rappelant ce que les grands livres contiennent et en indiquant ce qu’une adaptation peut leur ôter.

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  4. JCBLYON dit :

    Merci de mettre en valeur ce cinéaste formidable, qui a sut, comme quelques autres, utiliser au profit de son art toutes les ressources d’Hollywood. Je n’ai jamais vu ce film, par contre « Les plus belles année de notre vie » figure dans mon panthéon cinématographique…Saviez-vous que William Wyler était né à Mulhouse ? (je n’en doute pas !). Son histoire personnelle est tout à fait étonnante, et pourrait faire l’objet d’un biopic magnifique, si un cinéaste acceptait de se confronter à une telle « pointure ». J’imagine assez bien la scène de son retour dans sa ville natale bombardée, en 1945, et lui redécouvrant les lieux de son enfance…et le sort qui fut réservé à toute une partie de sa famille.

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    • Strum dit :

      Avec plaisir ! Je savais que Wyler était né à Mulhouse mais je ne connais pas sinon son histoire personnelle. J’aime énormément Les Plus belles années de notre vie (toujours avec Gregg Toland auquel le film doit à nouveau beaucoup), mais je ne connais pas tant que ça Wyler sinon.

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      • JCBLYON dit :

        Il faut absolument voir « L’insoumise » (Jezebel en VO) avec Bette Davis, film en N/B dans lequel il est beaucoup question d’une robe rouge, ce qui, magie du cinéma et de la photographie, n’est absolument pas gênant !

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  5. Martin dit :

    Intéressante chronique d’un film que je n’ai pas vu et qui adapte un livre… que je n’ai pas lu. Diantre ! Qu’est-ce que je peux dire là-dessus, moi ? Que ça donne envie de voir le film, au moins, et merci pour cela, Strum !

    Par ailleurs, ce qui a attiré mon envie de lire, c’est aussi que j’ai vu (et chroniqué) une autre adaptation, celle réalisée par Andrea Arnold, partielle aussi, et sortie en 2011. Plus de Merle Oberon et de Laurence Olivier, mais en l’absence de toute comparaison possible, le film m’était apparu très honorable, avec une très sensitive exploitation du cadre naturel. Je serais curieux de ton avis si tu en as un. Ou quand tu auras un 😉

    Bonne journée, l’ami !

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    • Strum dit :

      De rien, Martin. Il ne te reste plus qu’à lire le livre ! Je n’ai pas vu les autres adaptations du livre, mais si je vois un jour celle de 2011, je passerai mettre un mot chez toi. Bonne journée aussi !

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  6. princecranoir dit :

    Jamais vu cette version de l’Alsacien Wyler, mais il me tarde désormais après lecture ce magnifique texte !
    Hecht au scénario, Gregg Toland a la lumière, Merle Oberon dans le rôle de Cathy (elle même mariée à un maître chef-opérateur), sir Laurence Olivier dans celui de Heathcliff, comment résister ?

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  7. tinalakiller dit :

    J’ai vu cette version (alors que je n’ai jamais lu le bouquin, shame on me !) qui m’avait beaucoup plu (beaucoup plus que la version d’Andrea Arnold qui ne m’a réellement intéressée).

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  8. ZENATTI dit :

    Vous avez raison de dire que le livre est à lire, c’est même un monument de la littérature…Mais je ne voudrais pas que cette appréciation repousse ceux qui ne se sont pas encore plongés dedans ! En réalité, le roman est passionnant, et (je vais spoiler un peu), l’histoire finit bien, oui, oui, c’est vrai, et on ne le dit jamais !

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