Maine Océan de Jacques Rozier : le roi de la Samba

Rares sont les films qui parviennent à susciter le sentiment de la liberté. Car les événements d’un film s’inscrivent habituellement dans un récit suivant une logique de cause à effet. Maine Océan (1985) de Jacques Rozier fait partie de ces film imprévisibles où les événements surgissent sans crier gare, comme si la vie et ses hasards s’étaient emparés de l’intrigue. Son récit ne se trouve pas contrariée par d’autres horizons artistiques ou des slogans politiques, comme dans certains films de Godard où la liberté prise par les personnages semble parfois servir de prétexte au propos, mais suit une ligne narrative unie, rectiligne, où les évènements semblent s’auto-engendrer au fur et à mesure, s’emboitant les uns dans les autres, avec une évidence tranquille.

Au début, la caméra poursuit Dejanira (Rosa-Maria Gomes), danseuse de Samba brésilienne, montant dans un train en partance pour Saint-Nazaire, dit Maine-Océan. Elle désire voir l’océan « de l’autre côté ». Parce qu’elle n’a pas eu le temps de composter son billet, elle est prise à partie par deux contrôleurs sourcilleux, Le Garrec (Bernard Menez) et Lucien (Luis Rego), n’échappant à une amende et même à la confiscation abusive de son passeport que grâce à l’intervention de Mimi de Saint-Marc (Lydia Feld), une avocate allant à Nantes pour défendre un client marin, Marcel Petitgas (Yves Afonso). Il est impossible de décrire comment le film passe de ce contrôle d’identité à la lisière de l’absurde et du comique, où l’on se prend à rire en entendant Bernard Menez expliquer dans un anglais guttural le principe du compostage à une jeune brésilienne ne parlant que portugais, à une scène d’audience où Mimi, défendant Petitgas, se lance dans une harangue visant à démontrer au juge qu’il y a différents niveaux de langage et que son client ne doit pas être jugé en fonction de son apparence et de son français hésitant. Car le film prend déjà de vitesse le spectateur pour imaginer une seconde rencontre, plus amicale celle-là (comme si l’on ne se comprenait jamais la première fois et qu’il fallait se redonner une chance, ruser avec le hasard), entre Lucien et Dejanira, dorénavant chaperonnée par Mimi, qui va conduire nos contrôleurs procéduriers à accompagner contre toute attente les deux femmes sur l’Ile d’Yeu. Avec un parfait naturel, et sans doute une dose de malice, Rozier organise alors une rencontre impromptue entre Petitgas, le marin impulsif au français indicible, et Le Garrec, le contrôleur flegmatique au français administratif, sous le regard à la fois amusé et inquiet des deux femmes. Le mot « verbaliser », mal compris, va mettre en fureur notre marin susceptible, avant que le vin ne réconcilie tout le monde. Et le film de bifurquer derechef vers une séance de samba mémorable où Bernard Menez fait voir ses dons de danseur et de chanteur, du moins est-ce ce qu’un agent brésilien, surgi d’on ne sait où dans la trame du récit, veut lui faire accroire.

Mais c’est assez raconté. Ce qu’il faut dire surtout, c’est l’allégresse que contient ce film, que font voir non seulement le très joli sourire de nos deux héroïnes mais aussi le sentiment qu’ici tout peut arriver et toujours pour le meilleur, du moins jamais pour le pire. La vie est un acte d’imagination et Rozier le fait très bien voir dans son film (tout comme dans son Adieu Philippine (1962)) : tout ce qu’il imagine semble ubuesque sur le papier, mais à l’écran, tout semble naturel, tout prend les couleurs de la vie. Tout dépasse la propre imagination du spectateur, surpassé en joie et en imagination par Rozier. Le voyage de retour final est à la fois un désenchantement, car pour le candide Le Garrec, qui s’est un temps vu à Rio en danseur de samba, c’est la retombée dans le train-train quotidien, mais aussi la promesse d’une vie jamais fermée, toujours susceptible d’accueillir les aventures, dans une France diverse de ses différentes composantes sociales. Le « naturel » qui se dégage du film tient aussi à cette caméra fidèle aux comédiens, aux moyens cinématographiques en apparence très simples, dans des décors intérieurs qui tiennent de la représentation : fixe quand ils sont assis, glissante quand ils marchent, courent ou dansent, échappant par là aux tares formelles du naturalisme cinématographique contemporain, et notamment à cette plaie d’une caméra agitée, qui est devenu l’incompréhensible signal de reconnaissance d’un cinéma manquant, celui-là, d’imagination et qui croit retrouver le réel en secouant l’image. Alors que le réel est précisément cet acte d’imagination que je mentionnais, qui, une fois déployée, n’a pas besoin d’être secoué car c’est lui qui secoue le spectateur.

Un dernier mot sur cette singulière scène de procès où Mimi interroge les répartitions de places faites selon les différences de langage. Rozier ne jette pas d’anathème, ni n’a recours à des slogans politiques usés et abstraits, car il ne s’érige pas en donneur de leçon. Il semble regretter plutôt que le temps ne soit pas laissé à Mimi pour développer sa plaidoirie. Mais là où le juge la coupe est précisément le moment où le récit prend la relève, continue par les images la plaidoirie de Mimi pour dire que Petitgas et Le Garrec peuvent très bien s’entendre malgré les incompréhensions de départ, malgré leurs différences de langage. Le film alors n’appartient ni à Bernard Menez, ni à Yves Afonso, malgré leur diction particulière (nous ne sommes pas dans le cas de figure d’un acteur qui s’approprie le film par sa personnalité), mais à lui-même, ménageant sa propre scène de danse et de musique, sa propre issue sous la forme d’un voyage de retour nocturne – c’est la vie elle-même qui est un voyage. Et le temps qui manquait à Mimi est là aussi celui que prend le film pour faire son embardée imprévue à l’Ile d’Yeu, que prennent Lucien et Le Garrec pour s’échapper le temps d’un week-end, que prend Rozier pour redonner le sourire à son spectateur conquis.

Strum

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6 commentaires pour Maine Océan de Jacques Rozier : le roi de la Samba

  1. Goran dit :

    Il ne me semble pas l’avoir vu celui-là… Je notes.

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  2. florence Régis-Oussadi dit :

    J’aime beaucoup Jacques Rozier, en particulier ses « lignes de fuite » aquatiques et rêveuses qu’on retrouve aussi dans « Les naufragés de l’île de la tortue ». Sa manière poétique de diriger les acteurs comiques (Bernard Menez, Pierre Richard, Jacques Villeret). Et en même temps l’aspect finalement illusoire de l’échappée exotique telle qu’elle est « vendue » en occident. Bref c’est un cinéaste rare que je recommande chaudement!!

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  3. Denis H dit :

    film d’une rare liberté en effet, vu sur canal il y a très longtemps. est-ce qu’il repasse en salle ?

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