Antoinette dans les Cévennes de Caroline Vignal : le chemin du conte

Voilà une comédie bien écrite et bien jouée où les chemins de traverse du conte prennent le pas sur les conventions du genre comique. C’est l’histoire d’une maîtresse d’école (Laure Calamy), amoureuse au point de suivre en catimini son amant Vladimir (Benjamin Lavernhe), marié et père d’une de ses élèves, qui est parti en vacances avec femme et enfant dans les Cévennes. Le prologue cerne d’emblée la personnalité d’Antoinette : débordante d’enthousiasme, candide, ayant gardé des joies d’enfant, éperdument éprise d’un homme qui ne quittera jamais sa femme. Lorsqu’elle chante avec feu « Amoureuse » de Véronique Sanson à l’occasion de la fête de son école, il s’agit tout autant d’une déclaration d’amour à Vladimir que d’un dévoilement à l’attention des spectateurs : elle est vêtue d’une robe de princesse, incongrue dans un tel lieu, qui fait d’elle un personnage de conte.

C’est la raison qui avait décidé Stevenson à entreprendre un périple dans les Cévennes qu’il relata ensuite dans un récit. Il voulait oublier une femme, prendre de la distance avec un amour. C’est la déraison qui guide Antoinette sur le Chemin de Stevenson. Elle part sur un coup de tête, dans des conditions déraisonnables. Son arrivée précipitée dans un gîte, ses tribulations avec son âne Patrick, l’abattage de Laure Calamy, excellente dans ce rôle, tout cela ressort du registre de la comédie. Mais bien vite, plusieurs séquences remettent en question cette impression première, en donnant une autre tournure au périple d’Antoinette, le faisant entrer progressivement dans le territoire du conte. C’est d’abord ce personnage de femme bienveillante, Marraine possible, qui semble s’intéresser à Antoinette et l’interroge sur les motivations de son voyage lors d’une scène de repas, personnage joué par Marie Rivière, une des actrices fétiches de Rohmer – mais Rohmer est une fausse piste. C’est ensuite ce couple d’hôtes sagace réconfortant une Antoinette perdue en lui racontant l’histoire de Stevenson. C’est surtout « Patrick », l’âne qui va accompagner Antoinette et lui apporter le réconfort d’une présence, d’une écoute : anthropomorphisme caractéristique de certains contes où les animaux possèdent un esprit propre, sont même parfois doués du don de la parole. Ici, on n’en est pas loin, notamment à chaque fois que Patrick braie pour alerter Antoinette d’un danger ou lui signifier son désaccord ou son contentement. L’entrée dans le conte est définitive dans la scène où Antoinette se perd dans la forêt et se réveille au milieu des animaux la regardant, plan tiré de Blanche Neige.

Bien sûr, la comédie n’abandonne pas facilement la partie. Quand Antoinette retrouve Vladimir, elle est de mise, notamment grâce à Benjamin Lavernhe, acteur doué pour le genre, grâce aussi à la femme trompée qui n’est pas dupe du jeu de son mari. Mais Patrick, par ses braiements, l’avait expliqué, Vladimir n’est décidément pas l’homme qu’il faut à Antoinette. Pour s’en défaire, et trouver meilleur compagnon, il lui faut suivre un autre chemin que celui de la dépendance, il lui faut se perdre, sortir (littéralement) des sentiers balisés de la vie dont le GR est une métaphore. Le reste viendra ensuite, sous la forme de rencontres plus ou moins incongrues et inattendues (cette scène avec une guérisseuse surgissant dans une clairière), égayées par la voix de Dean Martin à la faveur d’une chanson de Rio Bravo trouvant son propre chemin pour venir souffler sur la Lozère, sans jamais cependant donner dans le merveilleux, le film ne se départissant pas d’une imagerie réaliste. C’est qu’il en faut peu aux citadins et citadines, habitués à la routine des villes, pour imaginer un ailleurs. Un joli film qui séduit précisément par ce désir d’ailleurs, ces chemins de traverse, laissant derrière eux les schémas et les marivaudages éculés.

Strum

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14 commentaires pour Antoinette dans les Cévennes de Caroline Vignal : le chemin du conte

  1. lorenztradfin dit :

    Quel plaisir de lire ce texte…. de te voir plonger dans une comédie française douce- amère.

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  2. regardscritiquesho22 dit :

    « Antoinette dans les Cévennes », de Caroline Vignal…
    Evidemment, on pouvait craindre le pire dans le genre comédie franchouillarde. Eh bien, ce n’est pas tout à fait le cas… « Antoinette dans les Cévennes » est une gentille comédie, qui se laisse regarder, parce qu’elle a de nombreux atouts.
    Tout d’abord, il y a une actrice, Laure Calamy, un tempérament de feu, qu’on a déjà vue partout, qui semble faire partie de la famille, mais dont on a un peu oublié les personnages. Mais, ici, elle tient le rôle principal et ce n’est que du bonheur. Elle tient réellement le film sur ses épaules, pétillante à souhait, avec un registre extraordinaire, du burlesque à l’émotion la plus craquante. Pourtant le scénario, très ténu, n’inclinait pas à l’enthousiasme. On est un peu dans les clichés de la comédie de boulevard: une institutrice, tombée amoureuse d’un père d’élève, se réjouit de passer une semaine de vacances avec son amant. Mais, patatras, il annule tout et part dans les Cévennes avec sa femme et sa fille, sur les traces de Stevenson. Qu’à cela ne tienne, l’institutrice part à son tour sur le chemin de Stevenson. On imagine les gags, les quiproquos et les situations un peu faciles. Mais il est vrai qu’avec son tempérament Laure Calamy emporte le morceau!
    Ensuite il y a Patrickkkkk, l’âne, vraiment la deuxième vedette du film. Stevenson se baladait avec une ânesse. Ici l’institutrice se balade avec un âne et quel âne, quel cabot! On tient là effectivement un duo d’acteurs comiques excellent!
    Et puis il y a les magnifiques paysages des Cévennes, admirablement filmés!
    Bon, bien sûr, il y a quelques facilités; parfois on sent venir les gags de loin, mais certaines scènes sont bien venues, en particulier un monologue surréaliste, mais désopilant, où l’épouse trompée explique à l’institutrice estomaquée qui est réellement son mari.
    En conclusion, un joli petit film, qui ne révolutionnera pas le cinéma français, mais qui est probablement vouée à un succès populaire en partie justifié.

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  3. princecranoir dit :

    Il est certain que l’âne Patrick est en passe de marquer durablement cette entrée dans l’automne. Les réminiscences estivales de ce film font du bien. Et cette candide Antoinette, qui embrasse son statut de maîtresse dans tous les sens du terme, apporte un peu de fraîcheur par ses attitudes inconséquentes. J’ai aimé son errance, moins ses résolutions finales. Mais le film reste en mémoire marqué d’une certaine tendresse, notamment pour cet âne qui oscille entre Balthazar et Modestine.

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    • Strum dit :

      Je dois dire qu’Antoinette m’a plus marqué que l’âne qui n’est qu’un compagnon du conte. Un film réussi où j’ai bien aimé pour ma part le côté chemin de traverse, conte, la résolution étant en accord avec ce dernier.

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  4. J.R. dit :

    Lorsque je lis les prénoms des protagonistes de ce film, et du précédent chroniqué, je me dis que ce sont deux films totalement hors-sol. Lorsque je lis le nom des acteurs je me dis que ce n »est plus un métier que d’être acteur. J’ai à peine lu les premières lignes de la chronique que j’ai pensé à Rohmer, et n’ai pas été surpris de retrouver son nom plus loin… en effet s’il était toujours vivant il ferait des films ou Bérangère rencontrerait Igor qui serait en villégiature chez Maxime qui ne s’en remettrait pas de sa rupture avec Paul(e) (avec ou sans e, ça dépend de l’avance sur recette ou pas), qui au dernière nouvelle a aurait attrapé le(a) Covid 19… c’est bizarre personne ne travaille jamais dans ces films.

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    • Strum dit :

      Hors sol, c’est vrai pour le Mouret, mais moins pour ce film là, qui est assez différent. D’ailleurs, j’écris que Rohmer est « une fausse piste ». 😉

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      • J.R. dit :

        En effet tu parles de « fausse piste »… je n’aurai pas l’occasion de le vérifier car je ne verrai jamais ces films. Cela dit celui-ci à l’air plus sympathique que le précédent. Ce ne sont que des préjugés bien sûr. Mais qui n’en a pas en choisissant d’aller voir tel film plutôt que tel autre.

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  5. Denis H dit :

    ce que je ne comprends pas , c’est que vous êtes étrangement bienveillant avec des petits téléfilms un peu cucul comme celui-ci , et que vous faites la fine bouche pour des films objectivement plus importants, comme « une vie cachée » .

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    • Strum dit :

      Disons que je ne juge pas les films en fonction de leur ambition de départ (celle d’Une Vie cachée est certes immense) mais en fonction du résultat – sachant que d’autres facteurs entrent en ligne de compte bien sûr, comme le plaisir pris, les attentes, etc. J’ai eu beaucoup de mal avec l’esthétique grand angle d’Une Vie cachée comme vous avez pu le voir dans la critique. Cela étant dit, il est difficile de comparer des films aussi différents qu’Antoinette et le Malick.

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  6. Marcorèle dit :

    Voilà une critique bien écrite et bien enjouée. 😉

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