Zelig de Woody Allen : le conformiste

Revoir Zelig (1983) aujourd’hui, c’est mesurer, plus encore qu’auparavant, les accointances qui existent entre le personnage titre et Woody Allen lui-même. Zelig, c’est un tour de force cinématographique, où un personnage à la fois protée et caméléon s’introduit dans des images d’archives des années 1920 et 1930, à la faveur de trucages techniques extraordinaires et de raccords lumières (oeuvres du génial Gordon Willis) défiant l’oeil du spectateur, lequel observe Woody Allen apparaître pendant un discours d’Hitler ou se montrer aux côtés de Hoover tandis que Mia Farrow discute avec le véritable James Cagney. Le film, un faux documentaire, raconte la destinée de Leonard Zelig (Woody Allen), juif new-yorkais atteint d’une psychose : son désir d’assimilation est si fort que son corps se transforme au gré des rencontres pour se fondre dans le milieu qu’il fréquente. Confronté à des obèses, il grossit ; dans un restaurant grec, il se fait grec, costume et moustache à l’appui ; apparaît un orchestre de jazz, il est musicien noir ; face à des rabbins français, le voici si bien transformé que certains français, commente la voix-off, veulent l’envoyer sur l’Ile du Diable (comme Dreyfus). Son cas passionne les foules et intéresse une psychiatre désireuse de se faire un nom (Eudora Fletcher jouée par Mia Farrow).

Zelig, c’est aussi Woody Allen qui se raconte avec ce don d’invention qui lui est propre : le juif de Brooklyn qui veut être comme les autres, qui se fait passer pour un intellectuel pour séduire les filles de sa classe, alors que son bagage livresque est fort réduit. Dans son autobiographie Soit dit en passant, il l’avoue, il n’a jamais lu Dickens, Cervantes, les soeurs Brontë, Henry James et il préfère les paroles des chansons de Cole Porter ou le base-ball aux poèmes de T.S. Eliot. L’écrivain qui aurait le mieux parlé de New York ? Pas Fitzgerald, mais un journaliste sportif irlandais selon lui. Dans Zelig, c’est Moby Dick qui est à l’origine de la psychose du personnage : il n’a pas lu le chef-d’oeuvre de Melville et plutôt que de l’avouer, il s’invente un personnage de spirituel érudit. Lorsque plus tard dans le film, Zelig raconte sous hypnose au Dr. Fletcher qu’il déteste la campagne, les moustiques et les pancakes de Mia Farrow, on croirait là aussi entendre Woody Allen se confesser dans son autobiographie. Le film se fait même oracle prédisant l’avenir dans la séquence où tout ce que l’Amérique religieuse et morale contient de cercles de vertus poursuit Zelig de ses traits vengeurs car il a épousé sous ses anciennes identités plusieurs femmes dont il ne se souvient d’ailleurs de rien faute d’une mémoire de sa psychose. Zelig est alors villipendé, contraint de fuir en Europe, comme une singulière anticipation de la chasse aux sorcières que subit Woody Allen depuis les accusations opportunes de Mia Farrow d’un abus sexuel sur Dylan Farrow la veille d’un acte de procédure important de leur procès de divorce.

Mais, Zelig, dépassant le seul sujet de Woody Allen, et en cela, le film est davantage une mise en garde inquiète qu’un plaidoyer pro domo, montre aussi à quelles extrémités peut en venir un homme qui veut s’intégrer, s’assimiler, qui veut appartenir à un groupe (problématique qui n’est pas cantonnée au seul sujet du juif de Brooklyn ou de l’immigré), a fortiori quand il ne sait pas qui il est. Car Zelig ne sait pas quel genre d’homme il est ; au repos, sans modèle d’intégration à imiter, il est dénué de personnalité, absent à lui-même, la pire de toutes les absences. Lorsque Zelig devient nazi pour se fondre enfin dans une masse qui pourrait l’accueillir, le spectateur est partagé entre l’hilarité et la réflexion. L’hilarité : difficile de résister à Woody Allen interrompant un discours d’Hitler par ses gesticulations intempestives au sein d’une image d’archive, a fortiori, dixit un ancien SS fictivement interviewé, au moment où le Führer allait faire une blague sur la Pologne. La réflexion : si Zelig, un juif, est prêt à vendre son âme en devenant nazi pour enfin trouver une place pouvant répondre à son sentiment d’insécurité existentielle, cela montre bien que le conformisme, en particulier dans sa dimension mimétique collective, est la mère de toutes les dérives. Sartre, dans L’Enfance d’un chef, Moravia, dans Le Conformiste, avaient déjà raconté l’histoire d’un homme dénué de personnalité qui trouvait dans le fascisme un moule pour donner forme à sa vie.

Zelig raconte partiellement cette même histoire, évidemment sur un mode humoristique, Woody Allen imaginant plusieurs commentaires fort drôles (le Klu Klux Klan qui voit en Zelig une triple menace car c’est un changeur de forme pouvant passer du juif au noir ou à l’hindou ; le discours officiel final qui célèbre tout ce qu’on peut faire quand on est « un psychotique complet », raillant l’optimisme habituel aux américain). Plusieurs grands intellectuels et écrivains (Saul Bellow, Bruno Bettelheim, John Morton Blum, Susan Sontag, cette dernière qui a écrit Against Interprétation suivant Blum qui aurait écrit un fictif Interpreting Zelig, blague très fine) interviennent au cours du récit pour dire en substance, qu’au fond, personne n’est d’accord sur rien, s’agissant de Zelig et du sens qu’il faut donner à son apparition dans l’Amérique des années folles, quoique l’Amérique ait toujours été un peu folle, aujourd’hui plus encore qu’hier. Le film peut superficiellement passer pour optimiste (selon certains critiques) puisque cela finit bien mais en réalité c’est un film profondément pessimiste sur la nature humaine, « malléable à l’infini » quand elle veut se faire aimer. Un film aussi original que brillant, ayant conservé toute sa drôlerie et sa pertinence, comme seul Woody Allen pouvait en faire durant son âge d’or, ce en quoi se trouve rejointe notre observation de l’auto-portrait déguisé : pour Zelig, devenir enfin soi, c’est devenir le Woody Allen que l’on connaît.

Strum

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14 commentaires pour Zelig de Woody Allen : le conformiste

  1. Florence Régis-Oussadi dit :

    Dans la filmographie de Woody Allen, les années 80 sont celles qui ont été les plus fertiles en grands films. Et « Zelig » en fait partie bien qu’il soit assez confidentiel (comme « Une autre femme »). Je ne sais pas si c’est ce film qui a inauguré le genre du documenteur mais c’est l’un de ses plus brillants représentants. Le travail sur les trucages d’archives est fabuleux et le discours est percutant sur le sentiment d’insécurité qui pousse un individu issu d’une minorité au lourd passé de persécutions à se fondre dans son environnement au point d’y dissoudre toute identité propre. Mais j’aime aussi le miroir que cet innocent renvoie à Éudora Fletcher la façon dont il ébranle son « moi social » et la pousse à s’interroger sur ce qu’elle veut vraiment Avant de se déchirer, le couplé Allen-Farrow a fait des étincelles.

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    • Strum dit :

      Tout à fait, j’en ai souvent parlé : les années 1980 furent son âge d’or. Zelig est une perle rare : un film qui repose sur une idée profondément originale avec une exécution parfaite. La scène de l’hypnose est géniale parce qu’on a l’impression que Woody parle directement de sa relation avec Mia Farrow. Il a écrit pour elle les plus beaux rôles de sa carrière.

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  2. J.R. dit :

    Exceptionnel d’intelligence et d’humour, qui a toutes les caractéristiques du conte philosophique… mon Woody Allen préféré avec le grand Manhattan

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    • Strum dit :

      Exceptionnel en effet, même si mes Woody préférés restent Crimes et délits et Hannah et ses soeurs (je trouve Manhattan en-dessous malgré sa magnifique ouverture). Pour rebondir sur une discussion récente que nous avons eue sur les « récompenses », il est aberrant que le film n’ait même pas été nommé pour l’oscar du meilleur scénario…

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  3. princecranoir dit :

    Ce misanthrope de Woody Allen aurait réalisé un film optimiste ? Je suis bien de ton avis, Zelig est un chef d’œuvre visionnaire et désenchanté d’une drôlerie unique. Tu en as parfaitement souligné les axes maîtres.

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  4. Tu as de la chance Strum d’avoir revu Zelig, c’est un très grand film, d’une originalité folle et d’une précision d’exécution magistrale. Du très grand Woody Allen, dans les période la plus créatrice de toute sa carrière, je souscris à la totalité de ton post.

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  5. Valfabert dit :

    Film vu il y a longtemps et qui mériterait que je le revoie. Le sujet est plus d’actualité que jamais, en notre époque où s’accélère la quête, pour l’individu, des identités multiples, changeantes, interchangeables, identités de consommation, de surface, qui n’engagent à rien. Celui qui veut toutes les identités (y compris en matière de genre) est condamné à n’en avoir aucune et à les rechercher d’autant plus. Spirale sans fin et refus des limites.
    « Zelig » constitue l’une des prouesses de jongleur de Woody Allen.

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  6. Pascale dit :

    Je trouve aussi que le film est à la fois extrêmement drôle et pessimiste. J’aimerais le revoir du coup mais il n’est pas dans mon coffret Woody.
    C’est vrai aussi que les années 80 et 90 étaient formidablement Alleniennes même si ensuite il y eut aussi Tout le monde dit I love, Blue Jasmine, Midnight in Paris et Match Point.
    Ne pas avoir lu les Sœur Brontë me paraît inconcevable (je viens de re re lire Les hauts de Hurlevent qui chaque fois me stupéfie un peu plus davantage par sa cruauté).

    il est, est dénué

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    • Strum dit :

      En plus, Les Hauts de hurlevent se lit très facilement. Sa grande période, c’est de 1977 à 1997, et Tout le monde dit I love you en fait in extremis partie. C’est après Harry dans tous ses états (son dernier grand film), que cela devient moins bien. Merci pour la relecture !

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  7. J.R. dit :

    Déjà dans Tombe les filles et tais-toi il affiche chez lui des livres de façon ostentatoire pour emballer de jolies filles…
    Il y a tellement de grands écrivains que presque chacun, même parmi les personnes réputées « cultivées », peut dresser une longue liste des auteurs importants qu’il n’a pas lu… Surtout parmi les cinéastes 🙂
    Depuis l’affaire du Covid on peut voir beaucoup d’intervention à domicile à la télévision. Et nombreux s’affichent fièrement devant leur bibliothèque… Les politiques les plus en vue par exemple ne lisent jamais, ils n’ont pas le temps… mais ils ont de belles bibliothèques. Et font écrire leurs livres par d’autres. Quand je pense que Christian Estrosi « est » l’auteur d’un pavé sur l’histoire de Nice… Je préfère les confidences de Woody Allen

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    • Strum dit :

      Exact pour Tombe les filles… ! Sinon, oui, on a tous nos lacunes – les miennes incluent les livres de C. Estrosi. 😉 Et s’agissant de Woody, peu importe, c’est un génie du cinéma, et c’est ce qui compte. 🙂

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