India Song de Marguerite Duras : fantômes immobiles

Le cinéma est affaire de mouvement. India Song (1975) est pourtant un film entièrement immobile, un film de fantômes. Marguerite Duras y adapte un de ses romans, Le Vice-Consul, lequel était déjà passé auparavant par le prisme d’un raccourcissement théâtral. Tel qu’adapté, le roman se trouve dénudé, débarrassé de plusieurs personnages, recentré sur l’histoire du Vice-Consul de Lahore (Michael Lonsdale), un homme perdu épris de l’ambassadrice de France (Delphine Seyrig) à Calcutta, dans l’Inde coloniale de 1930. Le roman mêlait plusieurs voix distinctes, qui servaient d’intercesseurs, de relais, auprès du lecteur, et bien que les personnages d’Anne-Marie Stretter et du Vice-Consul y demeurassent mystérieux, chaque voix appartenait à un personnage donné, nommé, que le lecteur pouvait identifier. India Song perd toute velléité de nommer les choses, de rendre compte du mouvement de la vie. Duras a choisi d’y désynchroniser les images et les dialogues, ces derniers n’étant même plus des voix off portées par des personnages racontant, mais des sons nous parvenant de loin, comme des pensées éparses, les commentaires d’un choeur, et non plus des mots émis par les lèvres des personnages.

Michael Lonsdale a raconté que ce choix de désynchroniser les sons et les images était improvisé, Marguerite Duras souhaitant que l’on entende à la fois la belle musique de Carlos Alessio pendant le tournage et les voix des acteurs. Ne pouvant accepter cette impossibilité technique et refusant la perspective d’un mixage sonore traditionnel, elle se serait résolue à garder la musique pendant les scènes en enregistrant les dialogues ensuite, sans les raccorder au mouvement des lèvres des acteurs. Mais on peut douter que ce fut improvisé tant ce procédé semble conscient, prolongeant la manière dont Alain Resnais marie les mots et les images dans Hiroshima mon amour (dont le scénario fut justement écrit par Duras) et L’Année dernière à Marienbad. Devant India Song, on pense d’ailleurs à ce dernier film car dans les deux cas, la séparation organisée entre les images et le récit, entre les plans et les mots, donne le sentiment que les personnages sont morts. Dans L’Année dernière à Marienbad, qui adapte L’invention de Morel de Bioy Casarès, les personnages ne sont du reste que les images préenregistrées de morts, qui tournent à l’infini, en boucle. Dans India Song, la mort est là aussi au travail dans les images, mais d’une manière un peu différente, car le film est privé des travellings fréquents du film de Resnais.

India Song est une sorte de film fantôme, peuplé de fantôme, racontant une histoire de fantômes, chuchotée par les différentes voix du choeur hors champ qui commente. L’immobilité absolue de certains plans, le « vert empire » du roman qui est devenu une espèce de vert lézardé, abimé, assombri, comme le vert de Vertigo d’Hitchcock annonçant la mort, la façade décatie, délabrée, de la résidence de l’ambassadeur vue de l’extérieur, la gestuelle ralentie des acteurs démultipliée par les miroirs, le masque funèbre de Michael Lonsdale, tout concourt à l’impression que nous sommes au pays des morts. A travers cette rencontre entre la littérature et le cinéma, où les images sont comme des pages en velours où seraient posés les mots lus, Duras raconte la désespérance du soleil qui tue, de la lumière aveuglante, de la chaleur insupportable de l’Inde, d’un sentiment de déphasement perpétuel, qui conduisent ces coloniaux désoeuvrés, tels qu’elle en a connus en Indochine dans sa jeunesse, à faire semblant de vivre, à devenir de vrais fantômes mimant une vie qui n’en a plus que l’apparence. Aux voix des adultes se mêle celle d’une enfant, une lépreuse de Calcutta venue à pied de Savannakhet, au Laos, après avoir donné son bébé à une femme blanche, qui fait l’objet d’un prologue dans le roman, autre fantôme peut-être de la jeunesse de Duras.

Paradoxalement, India Song raconte l’histoire d’un homme qui soudain découvre que l’amour existe, qui s’avise qu’enfin il aime, lui qui est encore vierge à quarante ans, dont le désespoir est tel qu’il a tiré sur des lépreux à Lahore, lui dont on dit qu’il a l’air « déjà mort ». Mais pour lui, il est trop tard. Le coeur d’Anne-Marie Stretter est plus que déjà pris : il est peut-être déjà mort lui aussi, repoussant la perspective d’une passion pouvant défaire les convenances. Anne-Marie veut bien avoir des amants mais à condition de respecter une certaine bienséance, en cachant ses escapades dans les îles, et surtout en en ayant plusieurs, en s’oubliant dans des bras différents, pour ne pas se donner entièrement. Elle ne veut pas du scandale que lui propose le Vice-Consul, de cet amour étrange et unique avec un homme exalté que tout le monde craint. Ce scandale, le Vice-Consul le supportera seul, en criant comme un animal blessé, mais ce cri solitaire qu’il poussera dans la nuit sera toujours mieux que rien : toutes les douleurs du monde valent mieux que la douleur de n’avoir rien.

Il y a à l’oeuvre dans ce film immobile, par moment fascinant (alors qu’il est si antinomique avec le mouvement propre au cinéma, ce qui en rebutera peut-être certains), une douleur très grande, très vive, que l’on devine cachée derrière les belles images éclairées par Bruno Nuytten. La douleur d’une absence, la douleur de ceux qui sont déjà morts ou de ceux qui ne parviennent pas à vivre. Au fond du cadre, un grand miroir renvoie souvent l’image des personnages, et ce reflet mortuaire est encore une façon de nous parler de la douleur de ces personnages fantômes. La mise en abyme orchestrée par le film contribue à ce sentiment : longtemps après, Michael Lonsdale a raconté qu’il n’avait pas eu de vie conjugale car il avait aimé d’un amour désespéré une femme qui en aimait un autre : la merveilleuse Delphine Seyrig. Le film paraît évoquer, sous le couvert de la fiction, leur propre histoire, autant que celle imaginée par Duras. Je ne sais si l’histoire existait déjà (auquel cas, le film serait un éternel retour, une histoire répétée comme dans Marienbad) ou s’il annonçait avec les couleurs de la mort cet emprisonnement du coeur de l’acteur pour le restant de sa vie. Michael Lonsdale, ce grand acteur au visage qui ressemblait à un masque cachant une douleur, a désormais rejoint Delphine Seyrig dans la mort : les voici qui peuvent danser pour l’éternité, en se regardant dans les yeux, sans remuer les lèvres.

Strum

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6 commentaires pour India Song de Marguerite Duras : fantômes immobiles

  1. J.R. dit :

    Notons quand même que ces films inspirés du nouveau roman, paraissent aujourd’hui désuets et appartenir à une autre époque, de même que les films d’avant-garde des années 20 et 30, étaient à la fois radicalement modernes et particulièrement vieillots. C’est surtout vrai d’un film comme L’année dernière à Marienbad qui est moderne et poussiéreux à la fois, car en définitive ces films n’ont jamais fait école… Pour la galéjade, Pierre Desproges disait lors d’un spectacle : Marguerite Duras, elle n’a pas écrit que des conneries… Elle en a filmé aussi 🙂

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    • Strum dit :

      J’ai vu Marienbad il y a trop longtemps pour en parler en détail, mais je me souviens des travellings, des décors, du mystère du film qu’éclaire la lecture de L’invention de Morel, bien sûr de Delphine Seyrig. Honnêtement, India Song vaut mieux que que ce que Desproges – qui ne faisait pas toujours dans la dentelle – en dit. Il est d’une beauté plastique qui m’a surpris.

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  2. 100tinelle dit :

    Bonjour Strum,

    Cela faisait longtemps que je n’étais plus intervenue sur ton blog, mais comme tu nous parles de M. Duras et M. Lonsdale, la tentation est trop grande pour ne pas ajouter un commentaire ici.

    India Song fait partie du « cycle indien » de Marguerite Duras, en référence aux Indes coloniales. Il se trouve que la Cinematek de Bruxelles avait consacré un cycle aux films de Michael Lonsdale, en 2016. Déjà très âgé et ne semblant pas être en bonne santé, il était malgré tout venu en personne nous présenter « India Song » pour inaugurer ce cycle. Sans doute pas un hasard non plus d’avoir choisi ce film-là.

    Il nous a parlé de M. Duras, mais également du grand amour (non partagé) de sa vie, l’actrice Delphine Seyrig. Un amour inatteignable, fantasmé, sublimé aussi, accompagné d’une grande tristesse car définitivement clôt. Ce fut émouvant ensuite de voir ce film, comme en miroir à cette histoire vécue.

    Tu as raison, cette lépreuse de Calcutta est un autre fantôme de la jeunesse de Duras. Elle est présente dans plusieurs de ses romans et fut à l’origine d’un traumatisme énorme dans la vie de M. Duras, lorsque celle-ci vivait avec sa mère et ses frères en Cochinchine.

    Ce film se mérite et j’avoue ne pas avoir eu le courage de le voir jusqu’au bout. Mais je pense que M. Duras n’aurait pas pu trouver un meilleur couple d’acteurs pour cette histoire. On ne peut pas s’empêcher de penser que M. Duras devait être dans un état de grande désespérance lors de l’écriture de ce cycle indien, tant cela transparait à chaque page. Pas évident à lire non plus, par ailleurs.

    A bientôt, Strum. J’espère que tout va bien pour toi.

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    • Strum dit :

      Bonjour Sentinelle, cela fait plaisir de te voir reposter ici ! Je vais bien et j’espère qu’il en va de même pour toi, en particulier durant cette période difficile. J’espère qu’on te reverra bientôt poster sur ton blog. Certains textes de Marguerite Duras ne sont pas d’un accès facile en effet et elle ne fait d’ailleurs pas partie de mes écrivains préférés – quoique j’aimerais bien découvrir un Barrage contre le Pacifique. Du cycle indien, je n’ai lu que Le Vice-consul et on devine en effet beaucoup de douleur (nom d’ailleurs du livre de Duras que j’ai le plus aimé) dans ce texte. Merci d’avoir confirmé mon intuition s’agissant de la mendiante de Calcutta, je ne savais pas qu’on la retrouvait dans plusieurs livres de Duras. Cela devait être intéressant et émouvant d’écouter M. Lonsdale surtout s’il est confié sur son amour pour Delphine Seyrig.

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