Les Naufragés de l’île de la Tortue de Jacques Rozier : voyage avec retour

Il y a décidément au coeur du cinéma de Jacques Rozier la tentation d’aller voir ailleurs, une aspiration au voyage. Mais ce voyage n’est jamais sans retour. Au début des Naufragés de l’île de la Tortue (1974), Jean-Arthur Bonaventure (Pierre Richard), au nom faussement prédestiné, reprend à son compte une idée de son collègue Gros Nono (Maurice Risch) et propose au patron de son agence de voyage une formule de séjour touristique inspirée de Robinson Crusoé. Il s’agit de proposer à d’audacieux voyageurs l’expérience d’une île déserte en reconstituant des conditions de survie hasardeuses.

Si Les Naufragés de l’Ile de la Tortue était une comédie façonnée sur le modèle des Bronzés, qui ne sera réalisé que quatre ans plus tard, on rirait des mésaventures de touristes quelconques tournés en dérision. Ici, l’essentiel n’est pas là. Ce ne sont pas les touristes à venir qui intéressent Rozier, ni le voyage physique en tant que tel, c’est Bonaventure et son aspiration au voyage. Il est des voyages immobiles et c’est l’expérience que nous propose l’étrange générique de début. Bonaventure fixe la photographie d’une femme noire nue fixée sur un mur de son domicile, que nimbent tour à tour des nuées rouges, bleues, vertes, et des bruits de forêt vierge. De son lit, comme aspiré par cette image et les filaments lumineux d’une lampe aux allures de plante exotique, il voyage mentalement, tandis que le découpage fait apparaître selon une approche littéraire, des mots sur l’écran nous avertissant que tout commence là, qu’il tombe dans le « piège » de « l’invention » d’une autre vie, d’abord l’invention d’une maîtresse, puis l’invention d’un voyage. Cette invention mentale du voyage a plus d’importance que celui physique qui va suivre, il en dit davantage sur le caractère de Bonaventure, qui regarde allongé de son lit comme un personnage de Pérec. C’est cette prédisposition mentale au voyage qui va le conduire à coucher avec une femme ressemblant à la photographie qu’il contemplait, comme le germe d’un désir d’aventure avant l’aventure elle-même, puis, de fil en aiguille, après une soirée passée en compagnie de musiciens brésiliens (anticipant la danseuse de Samba et la musique de Maine Océan), à proposer son projet farfelu au dirigeant de son agence (inénarrable Jean-François Balmer en magnat voyagiste décalé). Rozier agence tout cela avec une économique technique certaine, qui donne au film l’allure d’un documentaire filmé à la volée sur Bonaventure, assez loin des plans séquences à venir de Maine Océan.

La prédisposition de Bonaventure au voyage mental restera présente lors du voyage physique effectif aux Antilles, où l’accompagnera Petit Nono (Jacques Villeret), le frère du Nono précédent, lequel déteste les voyages. Il sera hors de question pour Bonaventure de se contenter de devenir un Gentil Membre d’un voyage touristique organisé faisant croire aux vacanciers qu’ils sont véritablement de nouveaux Robinson Crusoé. Il voudra véritablement recréer les conditions du naufrage de Robinson en abandonnant les touristes dont il a la charge sur une île déserte, continuant de voyager ou de désirer un autre lieu pendant son voyage, ce qui souligne bien que le déplacement physique aux Antilles ne comble pas son aspiration. Il est là sans être là, dans la jungle sans y être, sur un bateau tout en voguant ailleurs intérieurement. Irresponsabilité ou folie des grandeurs qui permet à Rozier non seulement de faire le portrait psychologique de Bonaventure, de son incapacité à se contenter d’une réalité qu’il veut transformer pour l’ajuster à son voyage mental, mais aussi de montrer l’écart existant entre le slogan publicitaire (ici, l’ironique « rien compris ») et les attentes réelles de vacanciers qui ne recherchent une soit-disante authenticité de voyageur qu’à la condition qu’elle recèle un niveau de confort minimum. La folie des grandeurs de Bonaventure est le résultat d’une candeur inadaptée au monde réel, ce que les vacanciers rétifs à ses exigences de jeter par dessus bord tous leurs effets vont bien lui faire comprendre. Ce qu’il veut, au fond, c’est une mal-aventure, peut-être pour voir ce qui se cachait au fond de la photographie du début du film, dans l’ombre de laquelle son esprit s’engourdissait comme hypnotisé.

Un des gags récurrents des Bronzés tient au « malentendu » que mentionne Michel Blanc pour raconter ses tentatives de séduction infructueuses. Ici, le « malentendu » dont Bonaventure est la victime tient au fait que nul autre que lui ne prenait à la lettre son slogan publicitaire, à vocation commerciale dans l’esprit des autres. C’est un malentendu qui n’est qu’à moitié comique ; d’ailleurs, on ne rit qu’à moitié devant cette fausse comédie ou cette comédie de la vie, où l’on se demande toujours ce qui va se passer ensuite, inattendu (plutôt que malentendu cette fois) qui est un des principaux attraits du cinéma libre et désentravé de Rozier et fait de ses films des voyages en soi. L’inattendu, l’une des vertus du cinéma, qui peut prendre dans le film la forme d’un discours solennel de Bonaventure devant une chute d’eau ou d’une pénombre qui tombe soudain sur deux naufragés au bord de l’eau. Le film est ainsi fort long pour une comédie, le réalisateur prenant à raison son temps, car la relativité ou la suspension du temps est la véritable expérience sensorielle d’un voyage réussi, quand une semaine semble durer un mois car elle est riche justement de cet inattendu. Rozier était un cinéaste-voyageur qui montrait que pour voyager il n’était pas nécessaire d’aller à l’autre bout du monde, il suffisait de tenir sa caméra le long d’un chemin au gré de tournage au long cours.

Le retour, obligatoire chez Rozier, s’avère ici aussi fantaisiste qu’optimiste puisque Bonaventure se voit offert par le scénario la possibilité d’ouvrir sa propre agence alors que le film vient de démontrer son inaptitude complète à organiser un voyage touristique. Le voyage n’aura pour lui servi à rien, sinon à faire empirer sa lubie. Chacun partira avec lui à ses risques et périls, quoiqu’il soit bien connu qu’à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. Pierre Richard, affublé d’un immense chapeau de paille, d’une chemise en lin rose et d’un complet blanc lui donnant l’air d’un Robinson lunaire, est comme d’habitude formidable, mais Jacques Villeret n’est pas en reste en compagnon de voyage attentionné. Parmi les voyageurs, on reconnaît l’attachante Caroline Cartier, l’une des trois héroïnes de Du Côté d’Orouët, dont le visage, à l’instar de celui de Pierre Richard, semble lui aussi toujours en voyage. Elle tient un journal de bord lu en voix-off, ce qui contribue à la mise à distance de l’aventure, lui ajoutant une dimension réflexive. Le film connut des déboires dans son exploitation à cause de la faillite de la société l’ayant produit et ne sortit en catimini qu’en 1976, deux ans après sa réalisation.

Strum

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7 commentaires pour Les Naufragés de l’île de la Tortue de Jacques Rozier : voyage avec retour

  1. iotop dit :

    Bon jour,
    Je me demande si j’ai vu ou pas ce film … en tout cas j’adore ces deux acteurs à la fois naïfs et touchants et pleins de ressources …
    Note : coquilles dans l’article : « … quoiqu’il soit il bien connu qu’à vaincre sans péril … » manque possiblement : en … et …est 🙂
    Max-Louis

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    • Strum dit :

      Bonjour, oui, j’aime beaucoup Pierre Richard et Villeret aussi dans une moindre mesure. Un film au ton très particulier, comme toujours avec Rozier. Merci pour la coquille ! 🙂 Il y avait surtout un « il » en trop.

      Aimé par 1 personne

  2. Julien T. dit :

    Voici un de mes réalisateurs de référence ! Même si je lui préfère Du côté d’Orouët, j’ai été impressionné par Les naufragés, c’est une sacrée expérience pour les personnages, les acteurs et in fine le spectateur. On ne sait pas où ça va, c’est en roue libre, c’est décevant, et en même temps ça ouvre des portes immenses. C’est un peu la vie qui rattrape la fiction ce film, comme tu le dis, l’expectative reste expectative. Mais l’aventure cinématographique, elle, est bien présente.

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  3. florence Régis-Oussadi dit :

    J’adore ce film (comme la plupart de ceux de Rozier) qui s’est appuyé sur la réalité (chaotique) du tournage pour se construire. Il est à la fois envoûtant et réflexif sur les mirages du voyage « authentique » dans une société consumériste. Et puis Rozier est génial dans sa manière de mettre en scène des acteurs de comédie (Richard, Villeret, Menez…)

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    • Strum dit :

      Merci Florence. Oui, généralement, je préfère n’évoquer que le résultat plutôt que de parler du tournage, mais avec Rozier, on a toujours l’impression que le film est en train de se construire devant nous à partir du tournage, vous avez raison de le souligner. C’est vrai aussi que ses acteurs comiques sont bien dirigés. Dommage qu’il n’ait pas fait plus de films.

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