Les Professionnels de Richard Brooks : zone grise et questionnement des ordres données

Western tardif et désabusé, Les Professionnels (1966) de Richard Brooks constate l’existence d’une zone grise où il devient plus difficile de déterminer de quel côté se trouve le bon droit. C’est l’histoire de quatre mercenaires engagés par un industriel texan fortuné, Grant, pour retrouver sa femme Maria (Claudia Cardinale), enlevée par le bandit mexicain Raza (Jack Palance). Le film se déroule en 1917 pendant la révolution mexicaine, à laquelle plusieurs mercenaires américains ont participé (déjà, dans Vera Cruz, Aldrich évoquait la participation de cowboys à la rébellion mexicaine de 1866). C’est le cas de Dolworth (Burt Lancaster) et Fardan (Lee Marvin), qui, plusieurs années auparavant, avaient combattu les troupes du président mexicain Carranza aux côtés de Pancho Villa et Raza ; non par idéalisme mais parce qu’ils étaient rémunérés. Raza, lui, se battait pour l’idéal révolutionnaire. Aussi bien Dolworth que Fardan, qui lui vouent une estime d’anciens compagnons d’armes, s’étonnent qu’il puisse avoir commis une vilénie telle que l’enlèvement d’une femme.

Les Professionnels fut notamment tourné dans La Vallée de la Mort et bénéficie d’une belle photographie de Conrad Hall, bien que le découpage de Brooks, en ce qui concerne les scènes d’action, ne soit pas toujours aussi sec et rigoureux que les paysages arides dans lesquels elles se déroulent. Néanmoins, le film vaut pour son interprétation, celle de nos quatre mercenaires, quoique Woody Strode en tireur à l’arc et Robert Ryan en amoureux des chevaux, qui complètent le quatuor, aient des rôles assez secondaires par rapport à Lancaster et Marvin, et celle de Claudia Cardinale, d’une beauté et d’une sensualité débordant tout ce que le paysage peut avoir d’ingrat et hostile, mais aussi et surtout pour l’intéressante question que pose Brooks tout du long : pourquoi les professionnels remplissent-ils leur mission ? La réponse semble au début des plus simples : ils sont payés une fortune par Grant, qui s’avère plus généreux que les trésors mexicains. C’est un argument d’autant plus fort que nos compères ne roulent pas sur l’or, comme l’atteste Dolworth, le personnage de Lancaster, qui se retrouve régulièrement sans pantalon, pas seulement en raison de son tempérament paillard l’obligeant au début du film à s’enfuir de la chambre d’une femme mariée séduite, mais aussi parce qu’il est devenu une sorte de va-nu-pieds vivant des subsides reçus en échange de sa science d’artificier. Burt Lancaster excelle dans ce rôle d’aventurier cynique, lointain cousin de son Joe Erin de Vera Cruz, à ceci près que ce dernier était incapable d’accorder une quelconque valeur à l’idée de révolution et n’accordait de crédit qu’à son propre intérêt. Or, Les Professionnels racontent l’histoire de quatre mercenaires se découvrant une conscience.

Au début, le film définit le professionnalisme comme le respect d’un engagement rémunéré. C’est ainsi que le voit Fardan, qui possède l’éthique de qui aime le travail bien fait. Cette éthique signifie aller jusqu’au bout d’une mission à condition, toutefois, de ne pas avoir été trompé sur ses prémisses. Or, c’est précisément ce qui arrive ici. Les quatre mercenaires vont s’apercevoir que Maria n’a pas été enlevée par Raza mais par Grant, et qu’elle aime le premier, dont elle partage l’idéal révolutionnaire. En d’autres termes, conduire jusqu’au bout leur mission voudrait dire qu’ils accepteraient de participer à l’enlèvement d’une femme en se trouvant du mauvais côté. Il y a une zone grise, reflet des paysages arides du film, précisément parce qu’il n’est pas si facile, en particulier pendant les temps révolutionnaire, de savoir quel est vraiment le bon côté. Quand les professionnels surprennent Raza prendre d’assaut un train et exécuter ensuite froidement les soldats qui le protégeaient, il semblerait qu’il soit du mauvais côté. Mais ces soldats sont aussi des tueurs, les assassins de la femme de Fardan, qui n’ont peut-être eu ce que ce qu’ils méritaient.

Il n’est pas au pouvoir des mercenaires de décider d’une révolution, ni de dire qui a tort ou raison. Eux-mêmes croient n’être capables que de mesurer l’argent qui leur est dû. Mais ils vont apprendre une chose de Raza : que la valeur d’une vie humaine est supérieure à l’idéal révolutionnaire, que Raza qualifie ainsi : « une putain que l’on a d’abord pris pour une déesse ». Lorsque Maria est capturée par Dolworth et Fardan, Raza lance tous ses hommes à leur poursuite, sans mesurer sa peine, en oubliant soudain toute idée de révolution, car il aurait été évidemment dans l’intérêt de cette dernière qu’il préserve ses hommes au lieu de les sacrifier dans cette vaine poursuite. Comme si, à travers la révolution, Raza aimait d’abord Maria, qui se révèle être une révolutionnaire particulièrement exaltée. C’est cela qui finit par émouvoir Dolworth et Fardan. Ce n’est pas au nom de leur ancienne amitié pour Raza qu’ils renient la parole donnée à Grant en refusant de lui rendre Maria. Ils jouent sur les mots en annonçant qu’on les a payés pour reprendre une femme à son kidnappeur et qu’ils ne font pas autre chose que remplir leur mission en se retournant contre leur employeur, puisque c’est lui, Grant, le véritable kidnappeur (raisonnement dont l’ironie réjouit le spectateur). Mais la vérité est qu’ils ne font pas cela par professionnalisme mais pour des raisons éthiques. Ils reconnaissent que Maria vaut plus que 40.000 dollars tout comme Raza avait reconnu qu’elle avait plus de valeur que la révolution. Dolworth avait peu de temps auparavant, dans le canyon, reconnu que Chiquita valait plus que le plaisir qu’elle lui avait donné pendant les temps révolutionnaires, plus que la mission monnayée de son commanditaire. Ce qu’ils font à quatre est plus difficile que le choix des sept mercenaires de Sturges car ces derniers respectaient la parole donnée de défendre un village, là où Dolworth et Fardan renient leur parole afin de respecter une valeur supérieure. La zone grise n’empêche pas de valoriser la vie humaine. Au contraire, c’est par sa valorisation que cette zone se trouve éclairée. Certes, le film ne formule pas les choses de manière aussi explicite, Brooks étant d’abord un raconteur d’histoire, mais c’est au spectateur de formuler ce que le dialogue ne dit pas explicitement.

La trame des Professionnels est linéaire, prenant la forme d’un aller-retour entre les Etats-Unis et le Mexique, mais par cet accent mis sur les questions éthiques, faisant de la vie humaine une valeur supérieure à celles de l’argent et de la révolution, le film s’inscrit pleinement dans l’évolution du western américain des années 1960, qui suivait déjà une décennie 1950 où, contrairement à certaines idées reçues, de nombreux westerns américains avaient abordé des questions éthiques fort complexes. Si 1917, année durant laquelle se déroule le récit, est une année propice au sujet des engagements armées, c’est bien l’année de sa réalisation, 1966, qui explique son thème du questionnement des ordres reçus car une partie de la société américaine avait alors commencé à contester certains engagements armés des Etats-Unis sur des théâtres d’opération extérieurs. Durant cette même année 1966, sortait Le Bon, la brute et le truand de Leone, film beaucoup plus simpliste et cynique dans le traitement de son thème anti-militariste, malgré l’inoubliable musique de Morricone, puisque Leone se limitait à dire que trois pistoleros n’ayant aucune considération pour la vie humaine, et encore moins pour la parole donnée, valaient mieux que les tueries à grande échelle de la Guerre de Sécession (ce n’est qu’à partir d’Il Etait une fois la révolution que les films de Leone devinrent plus complexes et intéressants). On y trouve cette même idée d’un professionnel allant jusqu’au bout de son contrat lorsque la Brute se retourne contre son commanditaire et le tue par pur sadisme au prétexte que le premier homme qu’il avait été chargé de tuer lui avait offert davantage. A contrario, Il n’y a nul avantage dans le choix fait par les quatre professionnels du film de Brooks sinon celui de comprendre qu’il vaut mieux rester va-nu-pieds et amis plutôt que rouler sur l’or en se voilant la face. Selon la légende, Burt Lancaster ne s’entendit guère avec Lee Marvin pendant le tournage, et il fallut l’intervention de Brooks pour éviter que les deux hommes n’en viennent aux mains (nous misons sur Lancaster). On regrettera cependant que la mise en scène de Brooks ne soit pas à la hauteur des enjeux du film, se contentant d’être purement illustrative sans donner davantage d’échos aux thèmes du récit. C’est ce qui fait des Professionnels un bon, voire très bon, western à défaut d’en être un grand.

Strum

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8 commentaires pour Les Professionnels de Richard Brooks : zone grise et questionnement des ordres données

  1. Ronnie dit :

    $100,000 for a wife ? She must be a lot of woman. 😉
    Pas très loin d’un grand western en effet, hautement divertissant cela dit.
    Meilleurs voeux au passage.

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  2. Martin dit :

    Chouette chronique, Strum, et bonne analyse. Comme d’habituuuuuuude ! 🙂
    Je ne vois pas comment (ni pourquoi) résister au charme de Claudia dans ce film…

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  3. ta d loi du cine dit :

    Bonjour
    A côté des citations des 7 mercenaires (au Mexique…) ou de Sergio Leone, j’aurais aussi trouvé bienvenu un rapprochement avec La horde sauvage, où d’autres combattants « professionnels » gringos sont confrontés au final (retournant leur veste) à ce qui ressemble à une armée « mexicaine » officielle, alors que les révolutionnaires tireront les marrons du feu…

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  4. americancinema dit :

    Effectivement, Lancaster ne s’est pas entendu avec Marvin. Il faut dire que ce dernier n’a jamais été sobre de tout le tournage, exception faite du moment où il jouait, retrouvant comme par magie tout ses esprits. Quand on est professionnel…

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