Citoyen d’honneur de Gaston Duprat et Mariano Cohn : rien en commun

citoyen d'honneur

L’idée de départ de Citoyen d’honneur (2016), film argentin de Gaston Duprat et Mariano Cohn, avait de quoi séduire : Daniel Matovani (Oscar Martinez), un écrivain argentin prix Nobel de littérature, revient dans le village argentin qu’il avait quitté démuni 40 ans auparavant en jurant de ne jamais y revenir ; toute son oeuvre s’inspire de ce village et de ses habitants, transfigurés par la littérature ; depuis son Nobel, il n’écrit plus et sans doute escompte-t-il de ce retour un renouvellement de son inspiration. On songe au Macondo de Garcia Marquez ou au Comté de Yoknapatawpha de Faulkner, ces lieux imaginaires inspirés de lieux réels. On espère voir un film confrontant l’imaginaire et la littérature au pays de Borges et de Sábato. On se réjouit par avance d’une rencontre possible entre personnages de littérature et personnages réels.

Hélas, Citoyen d’honneur est un film des plus médiocres. Médiocre par sa mise en scène : tourné dans un format vidéo qui confère à l’image la piètre qualité d’un reportage télévisé, mal découpé, essaimé de plans à la composition hasardeuse, c’est un film dont la réalisation frise parfois l’amateurisme. Voilà encore un film accueilli favorablement par la presse qui démontre que certains critique de cinéma ne tiennent pas assez compte de la mise en scène dans leurs jugements. Médiocre par son fond : sous prétexte d’opposer un écrivain ayant rencontré le succès en Europe aux petites gens d’un village de la Pampa argentine, les deux réalisateurs posent un regard méprisant sur les villageois, qui sont presque tous « affreux, sales et méchants« . Faut-il alors y voir une satire à la manière de la comédie à l’italienne d’antan ? C’est le point de vue de plusieurs critiques et sans doute l’ambition des auteurs, mais l’argument fait long feu et je n’ai pas ri une seule fois. Non seulement Duprat et Cohn ne possèdent pas la rigueur formelle requise pour tenir le genre de la satire (d’ailleurs, l’image vidéo donne au film un aspect documentaire qui tient plus de la télé-réalité que du genre cinématographique de la satire italienne) mais en outre et surtout ils apparaissent moins comme des satiristes que comme des donneurs de leçon, s’en prenant quasiment uniquement aux habitants du village, décrits comme des laissés-pour-compte vindicatifs et demeurés. Leur personnage principal échappe ainsi à leur mépris et s’avère bien mieux loti que les autres auxquels il fait la leçon – on rétorquera que, malgré son caractère un peu hautain, il ne se fait guère d’illusions sur lui-même, qu’il n’a plus goût à rien, mais cela participe justement du cynisme général du film. Peut-être est-ce parce que les réalisateurs veulent jouer sur deux tableaux, la satire et le portrait de cet écrivain à succès désabusé (entre-deux qui se fait au détriment des personnages du village). C’est une chose d’évoquer le ressentiment d’un milieu social pour celui qui en est issu mais a mieux réussi ailleurs, ou encore le ressentiment vis-à-vis de l’étranger, ç’en est une autre de traiter sous couvert de moquerie les habitants d’un village de la Pampa comme des idiots ou des brutes incapables de comprendre la littérature aux fins de souligner l’écart entre réalité et littérature. Comme par hasard, le seul villageois sympathique ou presque (mise à part Irene, l’ancienne amie abandonnée) est aussi un futur écrivain (le réceptionniste de l’hôtel), comme si seul un métier d’intellectuel permettait de comprendre les arts.

Duprat et Cohn ont bien conscience de cette facilité d’écriture puisqu’ils intègrent eux-mêmes dans le récit une réplique au reproche du mépris : c’est Matovani lui-même qui se charge de dire à un villageois à moitié demeuré que les personnages de ses livres et les habitants de Salas n’ont « rien en commun« , façon de dire à la fois que Matovani refuse d’admettre que les villageois l’ont inspiré et qu’eux-mêmes, Duprat et Cohn, sont des réalisateurs de fiction et qu’il ne faut pas prendre au pied de la lettre le portrait peu amène qu’ils font de certains de leur compatriotes. Mais en croyant se dédouaner du reproche du mépris par cette réplique, ils confessent être incapables de traiter le sujet passionnant que le postulat de départ appelait, à savoir le rapport dans une oeuvre d’écrivain entre les personnages de la vie réelle et les personnages de fiction. Car il y a évidemment un rapport, fut-il exagéré, et il est absurde d’imaginer qu’ils n’aient rien en commun. Cela achève de faire du film un jeu de massacres caricatural où le retour de Matovani dans son  village natal devient pour lui un cauchemar aux dimensions kafkaïennes. Quant à la chute finale, où la réalité de ce que nous venons de voir est remise en cause, elle continue l’entreprise de dédouanement préalablement initiée par les réalisateurs et achève de rendre ce qui a précédé aussi désagréable que vain.

Strum

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12 commentaires pour Citoyen d’honneur de Gaston Duprat et Mariano Cohn : rien en commun

  1. modrone dit :

    Alors là je suis déçu car il avait attiré mon attention et j’ai essayé d’avoir le film ici. Je ne sais pas encore si nous l’aurons.

    • Strum dit :

      J’ai toujours du mal avec les images qui font très vidéo et je n’ai pas aimé le cynisme du film (il faut dire que je n’aime guère le cynisme). Rétrospectivement, les extraits de critiques sur l’affiche parlant de film « drôlissime » me paraissant aberrants tellement j’ai trouvé cela sinistre.

  2. Raphaël dit :

    Votre argumentation convaint peu.
    Réduire le propos du film à une opposition manichéenne entre un écrivain cultivé, célèbre méprisant , et des paysans ruraux, rustres, incultes d’autre part, revient éluder toute la dimension comique du film d’une part et le rapport de l’Argentin à l’exil (du village, du pays).
    Il vous a peut etre échappé que l’Argentine est un pays assez singulier de ce point de vue là. Le décalage entre votre perception du film et certaines critiques le qualifiant de « drôlissime » tient au fait que vous ne vous êtes probablement jamais rendu là-bas ou bien familiarisé avec cette culture. La personnalité des habitants de la ville (que vous considérez gratuitement « d’affreux, sales et méchants ») est au contraire typique de la culture argentine.
    Le chauffeur de taxi qui ne se démmène pas pour trouver une solution, le maire qui s’ennorgueillit de la présence d’un Prix Nobel, l’ami d’enfance qui est fier d’offrir un Asado.. Autant de portraits dont le trait est volontairement grossi, mais en rien exagéré. C’est en cela qu’un Citoyen d’honneur est un film admirable. Votre perception de ces comportement relève à mon sens d’un certain ethnocentrisme. Autrement dit vous percevez ce film selon votre grille de valeur, sans jamais les interroger et lui attribuez des intentions qu’il n’a pas.
    Donner à voir un personnage méprisant (ce qui est contestable en soi dans ce film ) ne rend pas pour autant ce film cynique. Votre indignation à son propos laisse donc songeur.
    S’agissant d’un autre sujet du film, à savoir le rapport de l’auteur à ses personnages et à la création littéraire en général, je trouve également qu’il aurait gagné à être mieux traité.
    De même, je ne peux qu’adhérer pleinement à votre critique de la mise scène parfois très « bancale ».

  3. Strum dit :

    Bonjour Raphaël et merci pour votre avis contraire et argumenté (qui avait été mis en attente par WordPress, je ne sais pourquoi). J’ai réagi à ce film de manière assez épidermique et cela se voit je crois dans ma critique qui ne fait pas dans la dentelle. Mon premier reproche est formel : c’est très mal mis en scène, ce qui est pour moi rédhibitoire au cinéma. C’est d’abord sous l’égide de cette réalisation sans rigueur que se place le reste de ma critique. Pour faire une satire, il faut savoir filmer correctement. Ma critique avait aussi pour objet de faire contrepoids à toute ces critiques enthousiastes de critiques professionnels censés connaitre le cinéma et qui ne relèvent jamais l’indigence formelle du film alors que c’est la première chose qui saute aux yeux. C’est pourquoi quand vous écrivez que c’est un « film admirable », j’écarquille un peu les yeux. 🙂

    Quant au fond : mon « affreux, sales et méchants » était une référence à la comédie à l’italienne, via le film de Scola. La référence n’est peut-être pas évidente (elle est exagérée) et je vais la mettre entre guillemets. Je comprends le reproche d’ethnocentrisme que vous me faites car effectivement, je n’ai jamais été en Argentine. J’aimerais bien. J’ai aussi réagi, tout simplement avec ma propre sensibilité, avec ce que j’ai perçu du regard posé sur le personnages du film. C’est un film où je n’ai pas ri une seule fois. Je n’ai rien trouvé de drôle. Il faut dire que je n’aime pas beaucoup les films qui se moquent ouvertement des personnages à raison de différences culturelles, qui prétendent en faire rire comme dans la télé réalité. Je ne nie pas qu’il existe des différences culturelles selon les milieux, mais je ne goûte pas les films qui les exagèrent aux fins de moquerie. J’aime les réalisateurs qui aiment leurs personnages. J’ai trouvé que c’était un film extrêmement cynique. Ce qui m’a notamment beaucoup gêné ici, c’est que dans la satire telle que l’envisageait la comédie à l’italienne, c’était toujours le personnage principal qui était la principale cible des auteurs, qui était le plus ridicule. Dans ce film, ce personnage principal est exclu de la satire, et malgré ses défauts, il sort du film à son avantage. C’est peut-être parce que les réalisateurs veulent jouer sur plusieurs tableaux, la satire et le portrait de cet écrivain à succès désabusé. Or, ce va-et-vient ou cet entre-deux entre deux genres se fait exclusivement au détriment des personnages du village et non à celui de l’écrivain.

    Enfin, à l’évidence, ce n’est pas le film auquel je m’attendais ou que j’espérais, à la lueur du sujet et de l’accueil critique favorable. J’aime énormément la littérature et notamment la littérature argentine. Ce sujet, l’auteur qui rend visite à ses personnages, avait un potentiel énorme, m’intéressait beaucoup. Les réalisateurs en ont fait sans subtilité une petite chose laide (formellement) et vaine (quant au fond – cette pirouette finale où la réalité de ce qui précède est questionnée m’a achevé). Mon article a été rédigé dans la foulée de mon visionnage et sous le coup de cette déception. Tant mieux si vous avez pour votre part aimé et merci encore pour votre intéressante argumentation.

  4. dasola dit :

    Bonjour Strum, moi qui voulait voir ce film (Les critiques du Masque et la Plume ont aimé), tu refroidis mon ardeur ; d’autant plus que le film ne se donne presque plus (même à Paris) Bonne après-midi.

    • Strum dit :

      Bonsoir dasola, oui, j’ai eu la dent dure. Il faut dire que ce n’est pas le film auquel je m’attendais (et, à mon avis donc, pas le film vanté par la critique). Mais tu seras peut-être plus indulgente maintenant que tu es prévenue des limites du film. En général, je me méfie des critiques du Masque et la plume (ils ont souvent un côté ‘entre-soi’ que je n’aime pas tellement). Bonne soirée.

  5. modrone dit :

    J’en sors et je le présente lundi prochain. J’y reviendrai avec les réactions des spectateurs. Certes la mise en scène est d’une totale platitude mais je n’ai pas ta compétence technique pour en juger plus avant, loin de là. Je trouve que l’écrivain n’est pas si bien traité que ça (même sa roublardise lors de la remise du Nobel me semble un tantinet démago). Par contre manque de tendresse évident pour ces « demeurés » de la pampa, ce qui, comme tu le soulignes, l’éloigne singulièrement des Comencini, Monicell et même Risi et Scola.

    • Strum dit :

      Bonsoir Edualc. Tu me rassures, j’avais l’impression d’être un peu seul à avoir des réserves (sévères) et à ne pas être d’accord avec le rapprochement avec la comédie à l’italienne.

  6. K dit :

    Bonjour
    je découvre ce super blog depuis hier !!!

    J’ai vraiment du mal à comprendre ce que vous voulez dire avec « le cynisme ».
    Par ailleurs, j’ai vu ce film en n’ayant rien lu dans la presse au préalable, j’ai seulement lu la courte présentation qu’en faisait le programme du cinéma où je l’ai vu. Je vous rejoins en n’ayant pas pensé une seconde à la comédie italienne.
    Quelques points :
    Le filmage est différent selon que l’on est à Stockholm pour le Nobel, ou encore à la fin dans le studio où le nouveau roman est présenté : images léchées. Dans le village c’est plus « brut » mais je l’ai lu comme un « retour à la réalité » pour l’écrivain, forcément « embourgeoisé » par son succès. Contraste aussi.
    Ce retour aux sources – accepté dans un second temps- serait-il une ultime tentative de redevenir ou paraître « normal » en oubliant -sans aucune sagesse d’ailleurs- que tout le monde change, que du temps a passé… Je trouve que – mis à part Irène- personne n’est épargné ou bien traité, mais chacun selon sa situation. On va se faire frotter deux mondes différents, et je n’ai pas eu le sentiment que les réalisateurs choisissaient un camp.
    Toutes les illusions de Daniel – pour peu qu’il en ait eues – sont balayées, ce retour était une fausse bonne idée. Le constat amer le concernant est qu’il s’est bel et bien coupé des « siens » au sens large et la triste conclusion est un retour du côté des ors médiatiques. Entre ce qu’il est, est devenu et prétendait ou croyait être, c’est un bel écart. Et je trouve le film assez grinçant et moqueur vis-à-vis de lui, et sa posture de pseudo-rebelle…
    Enfin je partage l’idée que le rapport réalité/fiction autour des personnages sources aurait mérité un vrai traitement. Une autre fois peut-être …

    • Strum dit :

      Bonjour et merci ! Par cynisme, mot-valise effectivement, j’entendais ce regard peu amène voire teinté de mépris des réalisateurs sur leurs personnages, cette espèce de ton désabusé (l’écrivain ne croit plus à rien), pour finir à la fin par ne même pas assumer le film puisque la pirouette finale laisse entendre que ‘pshitt’, tout cela n’a peut-être pas existé. Les auteurs n’approfondissent pas leur sujet ou restent à la marge et le remplacent par un jeu de massacre mal filmé (même au début et à la fin, c’est mal filmé). Ils n’avaient pas les moyens (ou le talent) de leur ambition.

      • Salut Strum
        Je pense que l’ambition des réalisateurs était de brouiller réel et fiction car à Salas « la réalité dépasse la fiction ». En forçant les traits de chaque personnage, ce qui est propre aux comédies satiriques, l’objectif est rempli.
        Par contre en effet la réalisation du film aurait mérité plus de soins. Les choix techniques faits sont discutables et probablement contraints par un budget de production serré et un tournage au pas de course.
        Du talent, ces deux réalisateurs argentins en ont. Je te suggère de visionner L’artiste pour ses qualités formelles : film entièrement composé de cadres très composés ou les deux réalisateurs rivalisent d’imagination. Plus cinéma populaire, L’homme d’à côté est à voir également car ce film a été tourné dans l’unique maison d’Amérique du sud dessinée par Le Corbusier.
        Au final, Citoyen d’honneur ne m’a pas déplu, mais de ces trois films c’est à lui que j’ai attribué la note la plus faible.

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