Nous irons tous au paradis de Yves Robert : adieu à l’insouciance

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D’emblée, on remarque que quelque chose a changé : Etienne, Daniel, Bouly et Simon se disputent avec plus de véhémence que de coutume. Cette capote de voiture décapotable qui se bloque, les condamnant à rouler têtes nues sous une pluie battante, cela ne les amuse plus. Leur amitié qui surmontait, effaçait, leurs différences de caractère et de milieu socio-professionnel, tangue et manque de se briser. « Pour la première fois, nous ne nous aimions plus » constate Etienne après une brouille. Ils en viennent même aux mains lors d’une dispute sur un court de tennis, ce lieu auparavant rituel de leur amitié.

Nous irons tous au paradis (1977) d’Yves Robert distille une gravité absente d’Un éléphant ça trompe énormément. Les tribulations du quatuor d’amis sont à la fois moins ridicules et plus pathétiques – d’ailleurs, on rit moins. A cela, on peut trouver plusieurs causes. D’abord, Etienne est rentré dans le rang. Il n’est plus l’amant exalté vivant une aventure avec la femme en rouge. C’est Marthe qui s’est emparée du premier rôle de sa propre vie : convaincu qu’elle le trompe, Etienne se déguise en inspecteur Clouseau de seconde zone et épie ses faits et gestes. Le stoïcisme badin a fait son temps : on ne badine plus avec l’amour. Du reste, le ton de la voix off a changé : plus grave, moins chargée d’ironie, elle a perdu sa fonction de contrepoint comique.

Etienne jouant les seconds rôles, on voit davantage Daniel, Simon et Bouly, auxquels la fortune réserve des sorts divers. Le premier fait une rencontre qui remet en cause temporairement son orientation sexuelle et flotte incertain au mitan de sa vie. Simon connait un grand chagrin : la femme de sa vie, sa mère, meurt et tout est chamboulé. Seul Bouly est heureux : il se retrouve en dindon de la farce de l’amour libre, mais il se plait au sein de sa grande famille recomposée dans un rôle de papa poule, oubliant presque d’être coq. Lui seul semble avoir conservé cette force que donne l’insouciance, et c’est peut-être pour cela qu’il tient souvent plus qu’Etienne le rôle de chef de bande. Ainsi, c’est lui qui consolera Simon.

Le son mélancolique de cette partition de nouveau écrite par Robert et Dabadie, où le ton du dernier a pris le dessus, l’éloigne parfois un peu de la comédie. Et certains éclats de voix renvoient aux débats de l’époque, dont le fameux « Les cocos à Paris ! », Programme Commun oblige, lancé à Simon qui est de gauche. Mais le film n’entre jamais dans le territoire du drame. Il y a toujours des moments légers où les petites joies du quotidien reprennent le dessus, et des éclats de rire, dont un resté célèbre : Etienne, Daniel, Bouly et Simon achetant une maison de campagne vendue par un propriétaire peu scrupuleux et constatant le lendemain de leur première nuit, dans un bruit de tempête, que le terrain est mitoyen avec un aéroport. Rien que pour cette scène mémorable, le film reste à voir, même s’il ne possède pas la trempe (si j’ose dire) du premier éléphant. L’interprétation, Rochefort, Brasseur, Lanoux, Bedos, Delorme, on les retrouve tous, est de nouveau de premier ordre.

Strum

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2 commentaires pour Nous irons tous au paradis de Yves Robert : adieu à l’insouciance

  1. pascale265 dit :

    La voix de Jean Rochefort « pour la première fois de notre vie nous ne nous aimions plus », résonne encore. Et tous ses aphorismes comme écrits pour lui.
    C’est davantage une succession de sketches que le premier mais je l’ai revu avec grand plaisir avec l’impression de le connaître par coeur.
    Cette magnifique maison qui menace de s’écrouler, Bedos et sa maîtresse qu’il hospitalise, Rochefort qui se fait démolir sa voiture alors qu’il est à l’intérieur, Brasseur et sa future femme qu’ils baptisent « maman », Lanoux et sa marmaille, Bedos encore qui descend du train, Delorme qui roule des pelles a tour de bras et ignore Gélin…
    C’est pourtant effectivement plus mélancolique qu’hilarant.
    Quel quatuor ! Bedos et Brasseur doivent être bien tristes.

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    • Strum dit :

      Quel quatuor et beaucoup de scènes dont on se souvient et que l’on redécouvre avec plaisir. En effet, il ne reste plus que Bedos et Brasseur. J’ai le souvenir d’avoir lu que ce dernier n’était pas en grande forme.

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