Les Frères Sisters de Jacques Audiard : quatre hommes dans un cadre incertain

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Les Frères Sisters (2018) est un film où le déroulement du récit est constamment contrarié par l’instabilité de la mise en scène. C’est un western auquel le sens du grand espace fait défaut, un comble pour le genre. A tort ou à raison, on a souvent l’impression que Jacques Audiard, cinéaste des pièces étroites et des corps en mouvement dont la manière s’accordait si bien à l’univers carcéral d’Un Prophète, se demande comment filmer les extérieurs sans trouver de réponse satisfaisante. La façon dont il filme les chevaux donne un bon exemple de ses apparentes hésitations : une première fois, comme une vision quasi fantasmagorique filmée en panoramique (ce cheval en feu qui traverse une nuit d’encre) ; d’autres fois en plans serrés, à l’instar des corps des cavaliers ; une fois, vus de derrière, caméra à l’épaule portée par un cavalier imaginaire ; une autre fois, au ralenti via un plan de crinière sibyllin ; parfois, d’en haut par un drone survolant la scène ; et quand les chevaux galopant sont enfin inscrits dans le paysage, les plans sont trop brefs ou changeants. Les violentes variations de lumière entre certaines scènes, comme si l’on passait parfois en un plan du naturalisme à l’artifice, témoignent également de cette instabilité visuelle. Quant aux scènes de dialogues, elles sont presque systématiquement filmées en champ-contrechamp, l’absence de plans large brisant la continuité du paysage, extrayant les personnages des lieux traversés. Aussi, lorsque John Morris évoque Thoreau au détour d’un dialogue, philosophe du retour à la nature qui raconta dans Walden sa vie retirée dans les bois et la sérénité que lui apportait la nature, on se fait la réflexion que le sentiment de la nature est précisément ce qui est absent du film (alors que ce n’était pas vrai du True Grit des frères Coen).

C’est d’autant plus dommage que l’histoire est loin d’être dénuée d’intérêt, riche de thèmes et de personnages divers même. Le film raconte l’itinéraire de quatre hommes : Les deux frères du titre, attelage d’un tueur impulsif (Charlie joué par Joaquin Phoenix) et d’un tueur récalcitrant (Eli joué par John C. Reilly), et les deux hommes qu’ils poursuivent, le chasseur de prime John Morris (Jake Gyllenhaal) et le chimiste et chercheur d’or Hermann Warm (Riz Ahmed). La première partie du film relate en parallèle l’évolution des relations au sein de chaque paire d’hommes, la seconde la jonction des deux paires qui forment alors un quatuor dissemblable (Audiard et son scénariste Thomas Bidegain sont coutumiers des structures narratives rigoureuses). S’entremêlent des thèmes connus du western, à savoir les états d’âmes de tueurs professionnels, la soif de l’or et la malédiction qui s’y rattache, et des thèmes moins parcourus ou moins verbalisés par le genre, comme le lien fraternel et le désir de fonder une communauté d’hommes nouveaux.

Tout ce qui touche aux relations entre les frères est réussi et l’idée de la communauté nouvelle est bien amenée par les dialogues assez nombreux de ce film où les personnages priment sur l’environnement, où les détails pittoresques (Eli se brossant les dents, l’or brillant dans la rivière) sont plus importants que l’ensemble disparate. Car l’impuissance du réalisateur à fixer une bonne fois pour toutes le cadre visuel de son récit (tâche ardue certes que celle d’unifier des lieux de tournage européens distincts a fortiori quand on réalise son premier western) et à rendre compte de la présence de la nature et de l’impression qu’elle faisait sur les pionniers réduit le discours de Warm à une simple lubie. Dans son célèbre essai La Nature (paru en 1841, soit 10 ans avant la date supposée du film), Emerson, le plus grand philosophe américain, écrivait que la nature, par sa beauté et sa plénitude, nous invite à « agir en harmonie avec elle » ; d’elle peut naître l’homme nouveau car il faut « faire confiance à la perfection de la création ». C’est cette confiance qu’incarne le personnage d’Hermann lorsqu’il prétend fonder une communauté humaine pour en faire un rempart face à « l’abomination » qu’est le monde. La tournure des évènements vient empêcher cet avènement et confirmer indirectement le peu de crédit qu’accorde Audiard à ce discours.  Ce sont dans les images et les souvenirs de leur passé, et par dessus tout dans la force de leur lien fraternel, que les frères Sisters trouveront une forme de réconfort et non dans cette hypothétique communauté qui n’est que mots privés de cadre (retour à l’origine qui renverse la perspective de départ de même que sont renversés les rapports entre le frère ainé immature et le frère cadet protecteur). Mais auparavant, ils devront traverser diverses épreuves, Charlie souffrant à travers le bras par lequel il a si longtemps pêché, passion doloriste autant que purgation de la violence (ce lieu commun de la rédemption au cinéma), que l’on retrouve régulièrement chez Audiard. Quant à l’épilogue fordien, son classicisme initial est immédiatement neutralisé par un plan séquence post-moderne qui doit peu au cinéma classique et en dit long sur la difficulté éprouvée par le cinéaste pour s’en tenir à un choix de mise en scène uni.

Strum

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20 commentaires pour Les Frères Sisters de Jacques Audiard : quatre hommes dans un cadre incertain

  1. J.R. dit :

    Du coup je colle mon impression posté dans Un prophète – qui peux être supprimée par ailleurs, légèrement remaniée : « Vu hier soir, The Sisters Brothers…
    Un western hors cadre : tourné en Europe, et qui se déroule en 1851 (un choix signifiant). Un western hors-codes à la recherche d’insolite. Un propos anti-patriarcal, très agaçant. Des tueurs à gages philosophes. Un réalisme de façade (typique des westerns contemporains) qui n’empêche pas les coups de pistolets de donner la nuit des effets de feux d’artifices… beaucoup de violence, de pénombre, de reflets flous dans les miroirs, bref une forme qui tourne volontiers au maniérisme. Un western qui n’a pas le sens de la frontière – on se balade sur une plage du Pacifique (The Sisters Brothers rejoint le club très fermé des westerns où l’on peut contempler l’océan). Quelques très beaux plans, hélas, perdus dans un magma de plans stylisés. Une excellente interprétation… mais Bon Dieu! pourquoi nous infliger un type qui se masturbe dans son sac à coucher, et un plan long de bras coupé à la scie, filmé de plein champ… Mais respectez la pudeur des spectateurs! Tout voir, c’est du voyeurisme!
    Décidément, si je comprends les intrigues d’Audriard, je ne comprends pas ses films!
    L’utopiste (qui a la préférence d’Audiard) me rappelle un personnage d’un épisode du dessin-animé Lucky Luke (vu il y a plus d’une dizaine d’années), un trotskiste débarquant en Amérique pour créer une société idéale. Sauf que dans le dessin-animé le personnage est dépeint avec beaucoup plus de sarcasme! »
    Je suis parfaitement raccord avec les principales idées développées dans ta chronique : la mise-en-scène, c’est presque littéralement savoir mettre des personnages en relation avec un espace (Audiard, ne l’oublions pas, ne veut justement pas s’inscrire dans cet héritage du genre). Le film en effet pèche sur ce point, car pour moi, Audiard est tenté par une forme de maniérisme : il ne sait pas très bien où mener ses intrigues (au niveau du sens). Je le trouve très ambigüe avec la violence, une certaine forme de virilité. Et certes, s’il donne peu de crédit aux rêves de phalanstères, en même temps, l’échec de l’utopie provoque chez lui une forme de désespoir. Il y aurait aussi de quoi disserter longtemps sur le retour vers la mère à la fin (et ce plan quasi inversé de The Searchers) – après un discours particulièrement anti-patriarcal. Mais aucune idée ne me semble véritablement abouti, exactement comme l’inscription des personnages dans le cadre. Audiard plus un ciseleur de plans qu’un metteur-en-scène, c’est possible!

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    • Strum dit :

      Merci J.R. En effet, il y a une forme d’inaboutissement à la fois en termes de mise en scène et en termes d’idées. Et « hors-cadre », c’est bien dit. Je crois que j’aurais préféré le film s’il avait été véritablement maniériste, choisissant enfin un style, c’est sa dispersion visuelle qui m’a paru le plus préjudiciable.

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  2. lorenztradfin dit :

    Je comprends maintenant pourquoi je n’ai toujours pas trouvé le temps pour écrire mon ressenti face à ce film – c’est que je ne sais comment l’aborder ….

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  3. princecranoir dit :

    Tu mets des mots justes sur la gêne qui fut la mienne dans l’appréhension de cette mie en scène voulue, à tout crin, en rupture par le réalisateur. A force de vouloir bannir le « déjà vu » du genre, il s’égare en effet, trouvant parfois quand même la solution à quelques instants magiques (la pêche précieuse).
    Belle idée que cette évocation fouriériste en effet. Inaboutie néanmoins, ce qui rend frustrante cette alternative idéale de toute façon vouée à l’échec (La Réunion, expérience de Phalanstère dans les environs de Dallas ne durera que 4 ans).
    Audiard se choisit un autre refuge, régressif et à mon sens plus discutable et effectivement très référencé. Un film bancal de la part du spécialiste du plan oblique.

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    • Strum dit :

      Merci, on est assez vite gêné par la mise en scène en effet. Dès la scène de nuit initiale en fait, j’ai eu des réserves. Reste quelques scènes qui brillent par éclair et l’intérêt de dialogues assez bien tournés et déclamés par les acteurs.

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  4. Pascale dit :

    « on se fait la réflexion que le sentiment de la nature est précisément ce qui est absent » : pas du tout en ce qui me concerne. J’ai au contraire comme rarement ressenti ce que pouvait être cette vie en pleine nature, sa rudesse, ses aléas (la météo, la mygale, l’ours…), et qui aboutit finalement au retour « à l’origine », en passant par quelques éléments de confort : se laver les dents. Simpliste sans doute au vu de toutes ces explications mais ça m’a paru en accord avec leur arrivée. Ils sont au bout du rouleau. Ils n’en peuvent plus de ce qu’ils ont vécu, à tout point de vue.
    Et les chevaux s’ils ne sont pas filmés comme vous auriez aimé, sont importants comme jamais.

    « La tournure des évènements vient.. confirmer indirectement le peu de crédit qu’accorde Audiard à ce discours. » J’aurais pour ma part trouvé complètement étrange que cette idee aboutisse car sauf erreur cette utopie n’existe pas. Mais j’ai trouvé enthousiasmant que le (beau) personnage de Riz Ahmed s’accroche à cette idée et en convainct les autres, même si leurs intentions sont plus vénales, surtout en ce qui concerne Charlie.

    J’ai adoré ce film. Sans doute trop au premier degré mais ça me convient. J’ai aimé cette approche différente et bienvenue. Cette alternance de douceur et de violence. Les rapports entre les 4 garçons. L’humanité et la fraternité au delà du fait que 2 d’entre eux sont Frères. Dans les westerns les personnages sont rarement amis. C’est beau. Et comme j’aime les acteurs et que l’interprétation est pour moi un élément essentiel pour apprécier un film. Je trouve qu’ils sont tous les 4 exceptionnels.
    Et la musique d’Alexandre Desplat vraiment magnifique. Tu peux même la réentendre chez moi. Même sans image, elle est particulièrement inspirée.

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    • Strum dit :

      Je suis le premier déçu de ne pas avoir ressenti ce que tu as ressenti et c’est bien de partager ton enthousiasme. Mais j’ai été constamment gêné par la mise en scène (parfois je m’imaginais Audiard sur le tournage avec son chef opérateur se demandant où mettre sa caméra) qui m’a empêché d’apprécier le film comme les personnages le méritaient. Sur le papier, l’histoire et les personnages sont intéressants et touchants, tel que raconté par les images, le récit est inabouti. J’ai bien aimé la musique de Desplat moi aussi.

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      • princecranoir dit :

        Je me permets de rebondir à propos de l’histoire et de son issue. L’option choisie par Audiard est en cela décevante qu’elle appartient à une mécanique rodée dans le polar, montrant les truands qui se retournent contre leur maître. Il aurait été intéressant justement de montrer l’échec de l’alternative sociétaire qui a bien existé, quelques années seulement, avant de disparaître. Il y avait là une belle image à utiliser d’un rêve qui s’évapore, d’une société idéale incompatible à notre ce monde. Une réalité peut trop sombre aux yeux d’un Audiard qui préfère cultiver l’idée d’un retour régressif dans le giron maternel.

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        • Strum dit :

          Je le pense aussi. J’aurais bien aimé voir cette communauté, ce phalanstère, évoqué autrement qu’à travers les dialogues et le visage convaincu d’Hermann. Mais le film hésite entre deux histoires : celle des frères et celle d’Hermann et John Morris.

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          • Pascale dit :

            Je suis d’accord au moins sur ce point 🙂 les deux histoires auraient mérité chacune un film, phalanstérique d’une part, truandesque de l’autre.

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            • princecranoir dit :

              La conversion des uns aux idéaux des autres était une piste toute tracée pour une seconde partie de film, et sans doute une conclusion plus ambitieuse, en tout cas cohérente avec le propos sous-tendu par l’histoire. Décidément, la dernière demi-heure ternit un film qui, en y repensant, se tenait plutôt bien dans son développement principal, dans le choix de ses motifs (l’élévation sociale qui passe par un souci de l’hygiène, la peinture de cette civilisation américaine en construction), dans son interprétation, et si l’on passe outre les réserves formelles.

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            • Strum dit :

              Effectivement, c’est toujours ça de pris. 🙂

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  5. J.R. dit :

    J’ai bien compris qu’Audiard s’intéressait à des « outsiders », des « écorchés », mais déjà lorsque j’ai vu De Rouille et d’os (certaines scènes sont tournés à 5 km de chez moi, ce qui constitue son principal attrait à mes yeux) je me suis déjà demandais ce que ce film voulais nous raconter. Un histoire un peu erratique, dont le sens est de l’ordre du flou artistique. Je n’ai pas vu sa palme d’or, ne portant plus aucun crédit à ce prix, ni à aucun autre d’ailleurs.

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  6. tinalakiller dit :

    Je ne suis pas très « fan » d’Audiard, donc disons que je tolère étonnamment plutôt ce film que j’ai trouvé propre, bien fait et tout ça. Mais je l’ai trouvé un peu trop sage, j’aurais aimé être davantage impliquée dans l’histoire ou être plus émue.

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    • Strum dit :

      Pour le coup, je pense que des films comme Un Prophète, Sur mes lèvres et De battre mon coeur s’est arrêté sont bien mieux faits et nous impliquent beaucoup plus dans l’histoire par leur mise en scène.

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