First Man de Damien Chazelle : de l’autre côté

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Dans First Man (2018) de Damien Chazelle, la conquête de la lune ne se résume pas à une épopée humaine et scientifique. Elle n’est pas non plus le symptôme d’un hubris nationaliste au nom duquel les Etats-Unis devraient devancer l’Union Soviétique en pleine guerre froide. Elle n’est, en premier lieu, ni triomphe, ni célébration de l’esprit humain. Elle est d’abord une façon pour Neil Armstrong de mener un travail de deuil, celui de sa petite fille Karen décédée d’une tumeur au cerveau. Aller sur la lune, quitter la Terre, c’est se rapprocher de sa fille décédée, atteindre un territoire où nul homme n’est allé. L’espace entre la Terre et la lune devient pour lui un nouveau Styx, la lune et ses crevasses inexplorées un royaume des morts, un autre côté, où il pourra vraiment dire adieu à sa fille en l’enterrant symboliquement.

Ryan Gosling incarne ce Dante entrant en pleurs dans le silencieux champ des étoiles avec cette discrétion de jeu qu’on lui connait. Son Virgile le guidant aux enfers, c’est la caméra de Chazelle, qui le suit de près, de si près que l’on craint lors des premières scènes le montrant caresser sa fille malade que cette caméra à l’épaule ne devienne inopportune. Mais Chazelle, à défaut de posséder un style reconnaissable, trouve ici la distance adéquate pour raconter son histoire. Elle se déroule à travers le prisme de la douleur d’Armstrong, qui ne cesse de revoir sa fille morte partout où il pose les yeux. S’il apparait si introverti, si concentré sur sa mission, ce n’est pas parce qu’il est un homme consciencieux aimant le travail bien fait, selon le cliché du héros américain, c’est parce qu’il est ailleurs, se promenant en esprit avec sa fille, relié à elle par une chaînette d’enfant.

Tout le film se déplie ainsi à partir d’un point aveugle, l’intériorité d’Armstrong qui nous est progressivement fermée, car c’est un homme de peu de mots. Chazelle évoque certes les principaux jalons de la conquête spatiale : le programme Vostok russe qui triomphe et envoie Gagarin dans l’espace en avril 1961, la réplique des Etats-Unis qui lancent le programme Appolo en mai 1961 par la voix de Kennedy, le programme préparatoire Gemini pour lequel Armstrong, héros de la guerre de Corée et pilote d’essai émérite, est sélectionné en septembre 1962 ; puis la course à la lune et son tribut de morts, dont l’intérêt est remis en cause par le public et une frange du personnel politique faisant face aux mouvements pour les droits civiques des années 1960. Mais ces étapes sont entraperçues en passant, à distance, comme à travers les hublots de Gemini 8 puis Appolo 11 qui tendent vers la voute céleste. C’est que Chazelle filme ces missions de l’intérieur pour faire ressentir, dans la mesure du possible, la claustration des cosmonautes, la tôle qui vibre, les alarmes qui s’emballent,  les rotations incontrôlées de ces navires de l’espace qui paraissent de fortune. Ce n’est que lors de la mission Appolo 11 de juillet 1969 et son audacieux alunissage manuel qu’il déroge à ce point de vue, sa caméra nous dévoilant enfin l’immensité de l’espace lunaire, nouvelle terre promise, en s’appuyant sur un beau thème musical de Justin Hurwitz, qui procède d’une boucle rappellant celles de Philip Glass, dans le sillage duquel s’était aussi inscrit Hans Zimmer pour Interstellar (où déjà, c’était pour l’amour de sa fille que Matthew McConaughey s’embarquait dans l’espace – alors, il s’agissait de la sauver).

Le foyer d’Armstrong est l’autre pôle d’attraction du film, mais il a des allures sépulcrales. Dans une scène de danse, Armstrong et sa femme Janet (Claire Foy, très bien) sont comme deux fantôme rejouant le premier temps de leur amour, celui d’avant le décès de leur fille. Dans une autre, ils sont assis à une table se tenant par la main. A chaque fois, un rideau se trouve à l’arrière plan éclairé comme un voile mortuaire (le même rideau que lors de la scène de dispute de La La Land). Ce foyer est un tombeau, celui de sa fille, qui empêche Neil de dire convenablement au revoir à ses fils la veille de son départ pour la lune : il s’est déjà envolé en esprit avec Karen et peut-être qu’à cet instant il s’imagine qu’il ne reviendra pas. D’ailleurs, toute la lumière granuleuse du film (du chef opérateur Linus Sandgren) est d’un tombeau. Aller sur la lune, c’est pour Armstrong élargir ce tombeau à la dimension de l’univers ou le déplacer sur la face blafarde de la lune en espérant que le foyer recouvre sa vocation première, celle d’un lieu de vie pouvant enfin tarir ses larmes. C’est également le ténu espoir de Janet qui sait qu’il n’est jamais parvenu à surmonter la mort de leur fille. En choisissant ce parti-pris intime, en refusant l’héroïsme de The Right Stuff, First Man n’exalte peut-être pas toujours son spectateur ni ne lui fait voir de « l’inconnu », mais il l’émeut par la retenue de son regard triste. Il semblerait que pour Chazelle, toute réussite se nourrisse d’une fêlure.

Strum

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12 commentaires pour First Man de Damien Chazelle : de l’autre côté

  1. princecranoir dit :

    Très beau et très juste ce que tu dis du voyage d’Armstrong dans le premier paragraphe. Si en effet Chazelle avait voulu mettre la prouesse à l’honneur, il aurait ajouté de l’épaisseur à Aldrin (qui n’existe qu’à travers ses saillies) et à Collins (l’éternel oublié de la mission). « Le foyer est un tombeau », comme dans les précédents films de Chazelle qui montre des personnages larguant les amarres, se donnant sans restriction à une idée fixe, comme s’il s’agissait de leur seule et unique planche de salut.

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  2. tinalakiller dit :

    Décidément, depuis La La Land, toujours un peu de mal avec Chazelle même s’il a un talent indéniable pour la mise en scène, qu’il continue d’explorer des thèmes qui le hantent depuis le début de sa carrière. Ca m’a laissée indifférente !

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    • Strum dit :

      C’est un film tout en retenue, où les émotions du personnage principal sont enfouies, donc si on se sent peu d’atomes crochus avec ce père, avec sa manière de vivre le deuil de sa petite fille, on peut avoir du mal en effet à être touché. Chazelle a un talent indéniable et des thèmes qui lui sont propres. Dommage que ce ne soit pas le cas de son style.

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  3. Pascale dit :

    Curieusement, la caméra à l’épaule ne m’a strictement pas gênée.
    Et si les premières scènes avec cette petite fille malade m’ont bouleversée, je n’ai pas apprécié l’angle du film uniquement centré sur le deuil d’Armstrong.
    L’histoire familiale ne m’a ni touchée ni intéressée.
    Je n’ai pas cru un instant au fait qu’on confie cette mission à un homme si fragile psychologiquement.
    Dommage.

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    • Strum dit :

      C’est parce qu’il cache sa blessure au point de se forger une carapace qui finit par faire sa force dans ce type de mission. Il nourrit son idée fixe de cette fêlure. C’est tout le propos du film et ça me parait très crédible d’un point de vue psychologique. Le vrai Armstrong était en tout cas comme ça, transformé après la mort de sa fille selon ses proches. Peut-être que l’interprétation de Gosling ne rend pas très bien cette force. Après, effectivement, on peut trouver cela insuffisant pour en faire un film, même si en tant que père, l’idée m’a touché.

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  4. Dans le colimateur pour aller le voir prochainement avec dasola…

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