Leto de Kirill Serebrennikov : l’été sans fin du rock

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Leto (2018) réussit là où Cold War échouait : utiliser le noir et blanc pour faire revivre un temps révolu derrière le rideau de fer en le rendant au présent. Kirill Serebrennikov y raconte l’ascension en 1980, sous Brejnev et juste avant la Perestroïka, de Victor Tsoï (Teo Io), légende du rock russe. Par le mouvement de sa mise en scène, il parvient à rendre familiers des rockers inconnus en nos contrées, qui vivaient à Leningrad dans des appartements communautaires en écoutant les disques passés sous le manteau du Velvet Underground, de Bolan, de Bowie. On regarde subjugué cette séquence où Mike Naumento (Roman Zver), idole underground de l’époque, rencontre pour la première fois Viktor sur une plage, entouré de ses musiciens, de ses groupies, qui reprennent en choeur ses belles chansons. La caméra suit latéralement les évolutions des uns et des autres dans un format très large (2,76:1) avec une fluidité enchanteresse qui reflète le sentiment de liberté engendré par la musique. C’est l’été (Leto), chante Mike, mais contrairement à celui de Pavese, il n’est pas destiné à éteindre ses feux dès septembre venu. L’amour de la musique ne peut s’éteindre, ne peut jamais devenir passion déçue. Le film rend très bien compte de l’atmosphère particulière des concerts improvisés guitare à la main.

A intervalle régulier, cette mise en scène ample et classique, cède la place à des séquences où les personnages rêvent soudain de révoltes face au pouvoir communiste qui régente leur vie et considère le rock comme un poison venu d’Occident, et nous voyons alors ce que Mike, Viktor et les autres aimeraient vraiment faire, à savoir tenir tête à la police politique dans les trains, quitter les bus bondés en passant par le toit, chanter dans la rue pour rendre ses couleurs au monde, hurler dans les concerts. Ces séquences de rébellion imaginaires relèvent moins d’une esthétique de vidéos clips comme cela a pu être écrit que d’une intrusion dans les images du film de vibrations musicales, de cris, d’élans punks, de rêves d’ailleurs, dessinés à même l’écran. Ces séquences n’ont « jamais eu lieu » nous dit un narrateur narquois en regard-caméra, ce qui rend bien compte de la nature du rock russe d’alors, aube d’une espérance qui devait rester cachée jusqu’à la Perestroïka (à moins qu’elle ne fasse partie des conditions de son avènement). Lorsque les personnages reprennent d’une voix eraillée les chansons de Talking Heads (Psycho Killer), Iggy Pop (The Passenger) ou Lou Reed (It’s a perfect day), nous ne sommes pas devant de simples gimmicks de mise en scène mais devant une représentation de l’énergie collective que le rock, cette musique galvanisante, peut générer.

Si Leto n’était que cela, la description d’une époque où la liberté espérée est confiée à la caméra et imaginée par la musique, ce serait déjà une belle réussite, mais le récit dépasse l’horizon d’une simple capsule temporelle. Serebrennikov sait d’ailleurs que son film ne peut prétendre raconter réellement ce qui s’est passé entre Mike et Viktor. « Pas ressemblant », nous dit le même narrateur narquois lorsque Viktor arrive sur la plage, ce qui est une manière de considérer que le plus important au cinéma n’est pas l’enregistrement du réel ou la reconstitution de faits historiques, par définition impossibles et d’ailleurs contestées par certains témoins de l’époque, mais la vérité humaine des histoires qu’il raconte. Ce qu’il y a de plus beau ici est donc ailleurs : dans les histoires individuelles qu’accompagnent le noir et blanc et la fumée persistante des cigarettes. Car Leto n’évoque pas seulement l’été sans fin de la musique rock mais relate aussi comment Mike cède volontairement sa place à Viktor dans le coeur de sa femme, la belle Natalia (Irina Starchenbaoum).

Mike aime trop la musique pour se croire pourvu d’un grand talent. C’est un imitateur qui reprend, traduites en russe, les paroles des chansons de Bolan et Bowie, qui chante et s’habille comme Lou Reed. Lorsque Viktor surgit, tel un météore écrivant des chansons en quelques minutes et n’ayant nul besoin de maquiller sa musique par un surcroit de production, Mike comprend immédiatement que celui-là possède un talent musical exceptionnel et que coulent dans ses veines un vif d’argent, une confiance en ses dons, d’un autre calibre que ses modestes réserves de vie. Lui, l’idole des foules du Rock Club de Leningrad qui se sait un dieu d’occasion, décide alors de donner à la scène musicale russe un nouveau Dieu digne d’elle qui pourra chanter les angoisses et les espoirs de sa génération, en faisant le sacrifice de sa personne. Il n’aura de cesse tout le film durant d’aider Viktor, consentant même à lui donner ou prêter sa femme, non pas par amitié pour lui, mais par amour de la musique, cet été sans fin qui est son seul pays. On le voit, c’est autre chose que Jules et Jim qui se joue, et si Natacha aime à sa façon les deux hommes, c’est bien vers Viktor que l’entraine la passion tandis que sa tendresse pour Mike lui interdit de le blesser. C’est cet amour de la musique rock, comme autre vie espérée à l’intérieur de sa propre vie, c’est ce récit douloureux d’un amour de la musique si fort qu’il doit primer sur tout le reste, qui font le prix de ce très beau film, assurément l’un des meilleurs de l’année malgré quelques longueurs à la fin. Rock’n roll will never die.

Strum

PS : Kirill Serebrennikov est aujourd’hui assigné en résidence en Russie sous le coup d’obscures inculpations laissant penser que certains réflexes ne sont pas « révolus ». On jalouse toujours le talent mais il n’y a pas toujours des Mike Naumenko pour le protéger.

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19 commentaires pour Leto de Kirill Serebrennikov : l’été sans fin du rock

  1. Pas vu, pas encore vu (il n’est pas encore sorti chez moi) mais ce film a bénéficié d’une critique dithyrambique à sa sortie à Cannes (et sur ce blog), donc j’irai le voir quand il sortira (et je mettrai un commentaire)

    Ne serait-ce que pour soutenir Serebrennikov dont le sort est véritablement affligeant. La Russie est un pays malade de ses artistes qui ne cherche qu’à brimer voire emprisonner ses représentants les plus talentueux(et dieu sait si il y en a). C’est triste à mourir.

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  2. Pascale dit :

    Un beau film. De beaux personnages.
    Les scènes d’appartement m’ont semblé répétitives néanmoins. On comprend comment ils vivent. Pas la peine de les montrer 10 fois. Ces nombreuses scènes cassent le rythme.
    Ce qui m’a subjuguée ce sont les scènes de concert où les spectateurs n’ont pas le droit de bouger. Et les scènes (du train, du tram) qui « n’ont pas existé » sont magiques.
    Les 3 acteurs principaux sont magnifiques.
    « Pas besoin de Mick quand on a Mike… »

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    • Strum dit :

      Il y a quelques longueurs à la fin dans les scènes d’appartement sans doute, mais c’est un film si réussi dans l’ensemble que j’ai préféré ne pas les mentionner, et puis ces musiciens qui tournent en rond et répètent les mêmes gestes, la même vie, pour l’amour du rock, c’est tellement comme cela que ça se passe quand on joue dans un groupe rock, que ça m’a semblé juste, d’autant plus que c’est toujours très bien filmé. Oui, les deux scènes du train et du tram sont super.

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      • Bon, des 3 « vidéos-clips », seul celui de Perfect day créé un peu de cinéma. J’ai trouvé celle du train caricaturale mais surprenante et celle du tram complètement ridicule. Nos deux avis divergent.
        Dans le même genre, Dovaltov de Guerman (sorti en salle il y a deux mois) sans être parfait est bien meilleur et plus pertinent

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        • Strum dit :

          Et bien tu me donnes envie de voir Dovaltov. « Créer du cinéma », je ne suis pas sûr de savoir ce que cela veut dire, et j’ai trouvé ces séquences pleines d’énergie, bien dans l’esprit du rock, et ne l’oublions pas, Leto est un film sur le rock, pas sans défaut certes, mais très réussi à mon sens.

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        • ornelune dit :

          Dans le tram, j’ai pensé à une alternative punk-rock du trolley song de Judy Garland. Jamais pour ma part je n’ai été déçu par le film, pas davantage dans ses passages musicaux. Je ne connais pas grand chose au rock de cette époque et encore moins en Russie mais j’ai trouvé tous les titres extras. Je tapotais aussi le rythme sur mon genoux pendant la séance.

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  3. Salut Strum
    Bon, là on ne va pas être d’accord 😉
    J’ai vu Leto puis… j’ai laissé retombé ma colère avant d’écrire une critique sur ce film que je publierai demain (il faut que je l’adoucisse). C’est un « joli » film et rien d’autre à mes yeux. J’aime trop le cinéma de l’ancien bloc de l’Est et le cinéma russe en particulier pour laisser « passer » Leto sans broncher.
    Visiblement on n’a pas appréhender le film par la même bande. Je suis notamment surpris par : « le plus important au cinéma n’est pas l’enregistrement du réel ou la reconstitution de faits historiques, par définition impossibles, mais la vérité humaine des histoires qu’il raconte. » Là, on va finir par se fâcher 😉

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    • Strum dit :

      Bah, cela devait bien arriver. La Grande Bellezza était déjà un premier test. 🙂 J’adore le rock et j’ai même joué dans un groupe. J’ai retrouvé dans le film des ambiances, un amour de la musique, qui m’ont paru justes. J’ai beaucoup aimé le personnage de Mike et ce qu’il fait pour aider Viktor que je comprends très bien. Et puis la musique est excellente. Je suis impatient de lire ton article et tes arguments. 🙂

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  4. Jean-Sylvain Cabot dit :

    Bonsoir Strum. j’allais moi aussi écrire que c’est un joli film et rien de plus mais In Ciné Véritas m’a devancé. C’est un joli film oui,qui tourne autour du rock russe qui se cherche et va trouver son idole et d’une « amourette d’écolier » comme le dit la très belle Natalia dans le film, J’aime bien le noir et blanc, la fluidité de la mise en scène, l’atmosphère des appartements et la passion du rock occidental (Bowie, Bolan, Lou Reed) qui anime ces personnages mais je reste sur ma faim…les clips nous réveillent heureusement, et surtout « Psycho Killer », dans cette histoire où affleurent une certaine insouciance et délicatesse, mais c’est finalement peu ou pas assez… Je ne sais pas si je suis passé à côté mais je n’ai pas été réellement emballé même si le film ne m’a pas déplu.

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    • Strum dit :

      Bonjour Jean-Sylvain, J’ai beaucoup aimé pour ma part, la mise en scène, comme l’atmosphère, la musique et les personnages, mais je conçois tout à fait que l’on reste sur sa faim, ce n’est pas non plus un chef-d’oeuvre.

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  5. kawaikenji dit :

    Russe et rock sont des termes contradictoires.

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  7. eeguab dit :

    Passionnant. Malgré vingt minutes de trop à mon sens mais je dis ça de presque tous les films. Et puis ,bien que rocker de coeur devant l’éternel, ce rock là, je le connais si mal, même pas du tout.

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