Les Délices de Tokyo de Naomi Kawase : non-dits à l’ombre des cerisiers en fleurs

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Brève note sur Les Délices de Tokyo (2016) de Naomi Kawase. Le film raconte l’histoire de Sentaro, qui tient une échoppe de dorayaki et reçoit un jour l’aide de Tokue, une vieille femme aux mains abimées. Celle-ci prépare à merveille la pate An (titre original) faite de haricots rouges confits. C’est un joli film, même si Naomi Kawase ne possède pas la rigueur formelle d’un Kore-eda. Elle filme trois générations de japonais aux yeux tristes, Tokue, Sentaro et Wakana, une jeune étudiante. Tous trois forment tacitement une famille, car ils ont reconnu qu’ils appartenaient à la lignée des japonais tristes, dont Kawase dresse une généalogie : ils vivent avec un secret dont ils ne peuvent parler, les non-dits étant de règle dans la société japonaise. On apprendra le secret de Tokue dans un enregistrement posthume, celui de Sentaro nous sera livré en voix-off et Wakana gardera le sien.

On devine rapidement le secret de Tokue en regardant ses mains : c’est une lépreuse. Longtemps incurable, la lèpre a de tous temps condamné des milliers de malades à une exclusion permanente de la société. « Quoi de pire que le cancer ? La lèpre » fait dire Soljenitsyne dans son Pavillon des Cancereux. La lèpre créait des paria (aujourd’hui, c’est le sida). Le Japon a historiquement eu un fort contingent de lépreux et la loi les obligeant à vivre en sanatorium à l’écart de la société ne fut abolie qu’en 1996.

Dans Les Délices de Tokyo, Tokue sort de la nuit que fut sa vie pour aller à la rencontre de Sentaro dont elle fait en pensée le fils qu’elle n’a pas eu. Lui même fait de Tokue la mère qu’il a perdue, même s’il ne parvient pas à lui dire. Naomi Kawase, qui fut une enfant adoptée, montre comment ils parviennent à surmonter les obstacles et les diktats de la vie pour constituer un lien mère-fils, qui reste muet (comme tout lien familial, il n’y a guère besoin d’en parler) mais qui devient indestructible au fil des jours qu’ils partagent dans leur échoppe. Les scènes où ils préparent ensemble les dorayaki, comme une mère et son fils dans la cuisine familiale, sont filmées avec beaucoup de tendresse et de douceur. La fin du film, qui les sépare, n’en est que plus émouvante. Kawase nous montre frontalement les mains de Tokue et les visages des lépreux du sanatorium : elle veut nous faire voir ceux qui ont passé leur vie dans la nuit du monde, de l’autre côté d’une barrière invisible. Son récit se déroule à l’ombre de cerisiers en fleurs dont les images ouvrent et ferment le film. Entretemps, les saisons ont passé, indifférentes aux vies mutilées de Tokue et Sentaro, selon cette conception shintoïste du monde, si prégnante au Japon, qui veut que les individus ne soient que des grains de sable dans le vaste monde. Le monde est beau, mais il renferme bien des misères.

Strum

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8 commentaires pour Les Délices de Tokyo de Naomi Kawase : non-dits à l’ombre des cerisiers en fleurs

  1. Martin dit :

    Hello Strum ! J’avais beaucoup aimé « Still the water », le film précédent de Naomi Kawase. J’ignore encore si j’irai voir celui-là, mais ça titille mes envies – sauf que d’autres me paraissent prioritaires. Bon… je te lirai plus en détails si jamais j’ai l’occasion de me forger une opinion.

  2. Bonjour Strum,

    Je suis allée voir à l’époque au cinéma « Still the water » sur les conseils de Martin, et je ne l’ai pas du tout regretté tant je l’ai beaucoup apprécié. Les Délices de Tokyo fait donc partie de mes priorités et je le verrai probablement dans les jours qui viennent. Je relirai alors plus attentivement ton billet à mon retour 😉

    Je te souhaite une bonne journée Strum.

  3. Strum dit :

    Bonjour Sentinelle,

    Pour ma part, c’est mon premier film de Naomi Kawase. Je suis bien tenté par La Forêt de Mogari qu’elle a réalisé il y a plusieurs années, même si parmi les cinéastes japonais contemporains, j’ai d’abord envie de découvrir certains films de Kore-Eda que je n’ai pas encore vus.

    Bonne journée également, 🙂

    • Bonjour Strum,

      J’apprécie également beaucoup Kore-eda, dont After Life pour lequel j’ai une tendresse particulière. La mémoire, la paternité, la famille, la perte… sujets qu’il a également traités dans un très bon documentaire, que je te conseille vivement de voir si tu as un jour la chance de le croiser sur ta route : Without Memory. J’en ai parlé ici : http://livresque-sentinelle.blogspot.be/2014/02/without-memory-de-hirokazu-kore-eda.html
      Hirokazu Kore-eda a d’ailleurs obtenu le Prix du meilleur documentaire au Japon avec ce film.

      Quelle leçon de sagesse et d’humilité en tout cas… on n’en sort pas indemne de cette histoire tant elle nous questionne beaucoup sur ce qui fait notre identité. Du grand art.

      Sur ce, je te souhaite un excellent we Strum 🙂

      • Strum dit :

        Bonjour Sentinelle, et merci pour ce conseil ! Non, je n’ai pas vu ce documentaire. Je vais d’abord tâcher de voir certains films de Kore-eda que je n’ai pas vus, mais je garde en tête ce documentaire pour plus tard. Bon week-end également. 🙂

  4. Benjamin dit :

    Je ne connais pour ma part ni Mogari ni Still the water, mais Hanezu et Genpin de Kawase. Hanezu est également un joli film mais plus silencieux et d’une certaine manière plus contemplatif. Genpin est un documentaire sur des femmes qui choisissent d’accoucher en forêt… En réalisant « An », sans perdre de vue ce qui me semble-t-il fait son cinéma (animisme, longs plans sous les feuillages et vers le ciel, étrangeté…), Kawase fait certainement un film plus convivial et plus facile d’accès.

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