Aquarius de Kleber Mendonça Filho : préserver la mémoire du passé

aquarius

Eviter que le monde ne se défasse : c’est la tâche qu’Albert Camus avait assigné à sa génération. Préserver le passé au milieu du monde changeant de la Hongrie d’après-guerre : c’est le devoir que ne parvenaient pas à remplir les personnages de l’écrivain et du mari dans Métamorphoses de l’amour de Sandor Maraï. Préserver la mémoire du passé, et plus précisément de son propre passé, c’est ce que Clara essaie de faire dans Aquarius (2016) de Kleber Mendonça Filho, le plus beau film de la rentrée cinématographique.

Aquarius se passe à Recife dans l’Etat brésilien du Pernambouc. Clara, belle veuve qui approche les soixante-dix ans, habite seule dans l’Aquarius, un immeuble Art deco de Boa Viagem, le dernier sur le front de mer qui ne soit pas une grande tour moderne. Un promoteur immobilier qui convoite cet emplacement propose à Clara de lui racheter son appartement. Seule parmi les habitants de l’Aquarius, elle refuse cette proposition et se retrouve exposée à diverses tentatives de pression – manoeuvres du promoteur, pression sociale d’un voisin, pression familiale de sa fille, qui l’enjoignent de vendre. Mais Clara n’entend pas céder aux injonctions des uns et des autres : l’Aquarius, où elle a aimé son mari et élevé ses enfants, est pour elle indissociable de sa vie passée ; c’est une part d’elle-même. Le quitter, c’est mourir, et Clara qui a survécu à un cancer 35 ans auparavant, a décidé de vivre. Elle n’a plus peur de rien, pas même d’un appartement solitaire plongé dans l’obscurité.

Pour filmer ce désir de vie, Kleber Mendonça Filho a recours à une image : il filme les longs cheveux noirs de Clara, qui étaient coupés lorsqu’elle luttait contre son cancer, comme  un  défi jeté à la mort, comme le fleuve de sa vie, fait d’une multitude d’affluents noirs de jais. Souvent pendant le film, Clara défait ses longs cheveux et les secoue vigoureusement : c’est sa manière d’affirmer qu’elle est vivante, qu’elle possède la force d’une amazone, pas seulement parce qu’elle aussi a le sein droit coupé. Et l’on croit certes que Clara est vivante et forte, car cette maitresse femme qui régente sa vie à sa guise et n’est l’obligée de personne, pas même de ses enfants, est incarnée par la grande actrice brésilienne Sonia Braga : elle est exceptionnelle dans ce rôle, nous donnant à croire que Clara existe vraiment. Tout le film est narré de son point de vue, ce qui lui donne son caractère unilatéral, propre à un film-personnage.

Pour donner corps à l’idée simple mais si juste que le passé reste avec nous et qu’oublier son passé c’est s’appauvrir d’une partie de soi, Kleber Mendonça Filho a recours à d’autres images, des images d’objets qu’il investit d’une mémoire : la commode à laquelle se rattachent les souvenirs des joutes sexuelles de Tante Julia (c’est en regardant la commode que Tante Julia, qui est une Clara avant l’heure, se souvient) ; les disques en vinyl de Clara qui matérialisent des dates de son passé ; les voitures qui désignaient un moment d’une vie, une illusion de réussite matérielle ; les couleurs de l’Aquarius qui changent au cours du film (rose en 1980, bleu ensuite, blanc à la fin du film) mais que ne voit pas la fille mal-aimée de Clara ; les photographies que les personnages contemplent souvent. Les objets, les immeubles, portent notre mémoire, les richesses affectives de nos vie. C’est le sens de la très belle introduction du film qui montre une fête d’anniversaire se déroulant 35 ans avant le récit principal : elle fait de l’appartement de Clara un lieu de mémoire – l’Aquarius existe au travers de Clara et c’est pourquoi le réalisateur la montre elle plutôt que l’immeuble que l’on voit finalement peu.

Ce discours est énoncé par Aquarius avec une admirable netteté, que reflètent des cadres agencés avec clarté et soucieux de topographie ; parfois, certains dé-zooms (d’une exécution un peu rapide) montrent la ville dans son ensemble, une ville brésilienne type où d’invisibles lignes de démarcation (ici une sortie d’égout) séparent la ville riche de la ville pauvre. Kleber Mendonça Filho évoque le racisme (présent ou latent – voir ce dialogue entre Clara et le jeune Bomfim où le second évoque la couleur de peau de la première) de la société brésilienne multi-culturelle, les ressentiments et différences entre classes sociales, les projets immobiliers qui dénaturent les villes, et indirectement la corruption qui gangrène le Brésil et dont le scandale Petrobras, qui a éclaboussé toute la classe politique brésilienne, nous a récemment donné un aperçu.

La perte de la mémoire du passé dont Aquarius fait son sujet principal n’est pas une question purement rhétorique, mais bien une question pratique, qui dépasse le sort de Clara (c’est une des forces de ce film que d’être parvenu à traiter de ce sujet d’ordre éthique, voire politique, en créant un si beau personnage et en recourant à des images, des idées de plan, des motifs visuels, bref des idées de cinéma). Dans ses interviews, Kleber Mendonça Filho regrette la transformation urbaine accélérée de Recife. Qui a déjà été au Brésil a peut-être aussi été frappé du délabrement dans lequel se trouvent certains sites historiques, à Rio notamment, où l’on trouve au centre de rares églises dénudées et abandonnées montrant leur visage ridé au milieu de buildings neufs et rutilants. Faute d’une planification urbaine protectrice des édifices historiques, faute d’une valorisation de son patrimoine architectural, les fronts de mer notamment prennent au Brésil (un pays jeune certes) des allures de lieux sans mémoire. Le vrai cancer dont parle Aquarius, ce n’est pas celui que Clara a vaincue, c’est celui qui frappe la mémoire du passé quand il disparait, que Kleber Mendonça Filho illustre par une dernière image : des termites qui dévorent un vieux morceau de bois filmés en un gros plan long et angoissant ; que nul ne doute qu’il a valeur métaphorique. Une très belle chanson, Hoje de Taiguara, ouvre le film sur des photographies de Recife en noir et blanc ; elle semble par son lyrisme glorifier ce passé à la beauté sereine. Lorsque Kleber Mendonça Filho utilise la même chanson pour filmer à la fin les termites dévorant le bois, on n’en entend plus cette fois que les accents mélancoliques, ceux qu’exhale un monde qui disparait. Avec les objets, la musique est l’autre vecteur de la mémoire identifié par le film. C’est en écoutant ses vieux vinyl que Clara se souvient de sa jeunesse, c’est par la musique qu’elle transmettra sa passion de la vie à son neveu et sa fiancée.

Strum

PS : On se demande bien comment le prix de la meilleure interprétation féminine a pu échapper à Sonia Braga lors du dernier Festival de Cannes.

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6 commentaires pour Aquarius de Kleber Mendonça Filho : préserver la mémoire du passé

  1. Salut Strum
    Ton commentaire sur mon blog m’a incité à venir lire ton article sur Aquarius. Effectivement, nos lectures du film sont proches. J’adhère à ta vision du film sauf quand tu indiques que : « Pour filmer ce désir de vie, Kleber Mendonça Filho a recours à une image : il filme les longs cheveux noirs de Clara, qui étaient coupés lorsqu’elle luttait contre son cancer. »
    La longue chevelure de Clara est effectivement un élément important mais je n’en fais pas la même lecture que toi. Ses cheveux courts de 1980 sont à mon sens la conséquence d’une chimiothérapie alors récente. Durant le film, Clara a rarement les cheveux détachés et on ne peut en déduire qu’elle n’a pas de désir de vie lors de ces moments.
    Cheveux détachés, Clara est libre et sans contrainte (divertissements et moments intimes). Chevaux attachés, elle mène un combat pour se libérer et vivre à sa guise.

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    • Strum dit :

      Hello, s’agissant des cheveux, je ne suis pas sûr que l’on dise des choses fondamentalement différentes, sauf à couper les cheveux en quatre. 🙂 Les cheveux courts étaient bien entendu la conséquence de sa chimiothérapie et on a tous les deux été frappés par l’importance que le réalisateur accorde à ses cheveux longs (et c’est cela qui compte, pas comment on le formule chacun), moi en particulier par cette image de Clara secouant ses cheveux comme une amazone, c’est cette image que je trouve forte, et que je traduis donc avec une licence poétique que la critique cinématographique autorise comme une image de désir de vie, d’ardeur à mener sa vie libre et sans contraintes.

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  3. princecranoir dit :

    J’ai beaucoup aimé le film dont certaines images (ces réseaux grouillant de termites comme sortis d’un film d’épouvante) et musiques me trottent dans la tête depuis.
    J’aime aussi beaucoup cette analogie que tu fais entre Clara et les Amazones, telle une militante farouche descendant directement des tropicalistes de la fin des sixties. J’ai ressenti comme toi cet attachement que porte Filho au lieu d’abord, puis aux objets domestiques, à la mémoire qu’ils conservent, en particulier tous ces disques vinyles porteurs d’une histoire singulière. Il se trouve que, coïncidence incroyable, j’ai moi-même fait il y a quelques jours une découverte presque similaire à celle de Clara dans le film, en me réécoutant un disque d’Elton John acheté sur une brocante. Il s’agissait d’une vieille carte d’étudiante datant des années soixante-dix d’une personne que je ne connais évidemment pas.
    Pour en revenir au film, j’ai d’abord eu peur de son discours passéiste, celui d’un quadra un peu revenu de tout et replié sur la culture de ses jeunes années, rongé par la nostalgie (une autre forme de cancer en quelque sorte). Mais bien vite Filho nous montre une Clara au contraire bienveillante vis à vis de la génération qui suit, plus sévère d’ailleurs avec ses propres enfants qu’avec ceux de son frère.
    Je n’ai pas vu (entendu) les « bruits de Recife » mais voilà qui m’invite à faire à le voyage.

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    • Strum dit :

      Sacré coïncidence en effet ! On se retrouve tout à fait sur la mise en scène de ce film et sur sa musique. Et Clara est portée par une Sonia Braga éblouissante. Moi aussi, j’ai maintenant envie de voir Les bruits de recife, mais je vais prendre mon temps.

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