La Forme de l’eau de Guillermo del Toro : nouveau conte, nouvelle échappatoire

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On retrouve dans La Forme de l’eau de Guillermo del Toro, conte fantastique où une femme muette tombe amoureuse d’un humanoïde amphibien, les deux principales obsessions du réalisateur : d’une part, l’idée que le mal existe, est tangible, d’autre part celle que l’art et le fantastique peuvent être des échappatoires à la réalité. Ici, le mal est incarné par le colonel Strickland (Michael Shannon), proche cousin du capitaine franquiste Vidal du Labyrinthe de Pan du même del Toro. Ce sont deux fascistes (fasciste en puissance du moins pour Strickland par son goût du sang, de l’ordre, du protocole et sa croyance en la hiérarchie des races) dont les rêves de pureté nourrissent des penchants sadiques, deux adeptes de la torture qui aiment la vue du sang que del Toro ne se prive jamais de montrer, comme si le mal était pour lui quelque chose d’organique, relevait d’une passion malade de la chair. Chez lui, le diable n’est pas immatériel et possède une échine (titre d’ailleurs d’un de ses films). Strickland a la garde d’une créature amphibie que les services gouvernementaux américains étudient dans un laboratoire secret en ce temps de guerre froide, une créature qui doit autant à l’étrange créature du lac noir de Jack Arnold qu’à Abe Sapien, l’humanoïde amphibien de Hellboy, autre film réalisé par del Toro. D’ailleurs, Doug Jones reprend le rôle de l’amphibien et le laboratoire gouvernemental du film fait penser par ses effluves vertes et bleues et ses souterrains au bureau de recherche sur le paranormal de Hellboy.

A Strickland, del Toro oppose par son découpage narratif le personnage d’Elisa (Sally Hawkins), femme de ménage muette dont le cou porte d’étranges stries et qui fut retrouvée bébé près d’une rivière. Autant de caractéristiques qui font d’elle une paria, tout comme son voisin homosexuel Giles (Richard Jenkins), la seule personne qu’elle fréquente en dehors de son lieu de travail, et son seul ami avec sa collègue noire Zelda (Octavia Spencer). Ni Elisa, ni Giles, ni Zelda aux dires de Strickland, n’ont leur place dans l’Amérique intolérante et WASP de la guerre froide qui forme la toile de fond du film et dont del Toro accentue les traits. Le cinéma (en salle, à la télévision) est la seule lucarne par laquelle passent leurs rêves. A force de ménages dans le laboratoire où est étudiée la créature aquatique, Elisa finit par en tomber amoureuse et trouve le courage de l’arracher aux mains sanglantes de Strickland avec l’aide d’un espion russe compréhensif (Michael Stuhlbarg). Leur relation n’est pas celle d’une belle et d’une bête car plusieurs choses les rapprochent – l’amour de l’eau, le mutisme, les stries sur le corps – et leur passion réciproque peut s’autoriser de similitudes physiologiques que la fin révélera (beau travail des équipes artistiques sur le costume de la créature).

La Forme de l’eau est autant une fable sur la différence que l’histoire d’une échappée, celle d’Elisa qui veut quitter ce monde qui ne veut pas d’elle, comme l’Ofelia du Labyrinthe de Pan. Elle-même ne le sait pas, mais les circonstances décideront pour elle. Le personnage de Strickland effrayant, et le récit bien conduit, mais La Forme de l’eau est bien moins émouvant que le Labyrinthe de Pan, peut-être parce qu’on ressent une impression de redite et que la direction artistique rétro-fantastique est mise en avant dans chaque plan au risque de l’artifice. A l’inverse, dans Le Labyrinthe de Pan, del Toro opposait le monde des fascistes au monde du Faune qui n’était que le rêve d’une petite fille cernée par la mort, suscitant un sentiment de réalité plus fort. Surtout, del Toro est trop fasciné et occupé par Strickland pour développer suffisamment son histoire d’amour qui bénéficie de peu de scènes, le sentiment amoureux étant à peine esquissé.

Strum

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27 commentaires pour La Forme de l’eau de Guillermo del Toro : nouveau conte, nouvelle échappatoire

  1. J.R dit :

    Quelle rapidité pour écrire un texte : on a plus le temps, nous, de penser à nos réactions. Qu’est-ce qu’un fasciste ?

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    • Strum dit :

      Désolé d’écrire si vite. 🙂 C’est pratique et cela permet d’alimenter le blog mais au risque certes de la fatigue du lecteur ou du texte trop schématique. Cette fois le texte est plus court cela dit.

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  2. J.R dit :

    « Ce sont deux fascistes dont les rêves de pureté nourrissent des penchants sadiques » : ne pas confondre le fascisme et le puritanisme. Del Toro n’est-il pas lui-même un pur, un tolérant sans borne qui ne tolère pas l’intolérance des autres…

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    • Strum dit :

      Strickland n’est pas un puritain. Je ne sais pas si vous avez vu le film, mais il ressemble beaucoup au capitaine fasciste du labyrinthe de Pan par ses idées et son comportement (goût du sang, de l’ordre, du protocole immuable, de la hiérarchie des races). Je pense comme vous que le mot fasciste est souvent employé à tort et à travers, mais ici il y a trop de choses qui rapprochent Strickland de Vidal pour que del Toro n’ait pas voulu créer un lien entre eux (après l’opportunité de créer un tel lien se discute évidemment, mais on reste dans un film fantastique à tendance uchronique).

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  3. Tororo dit :

    J’irai le voir, ne serait-ce que pour Sally Hawkins, une actrice étonnante.

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  4. modrone dit :

    C’est mon premier film de Del Toro. J’ai aimé la mise en scène, le labo, l’ambiance guerre froide. je n’aurais pas déresté que ça tire vers la comédie musical (la scène m’a plu). Quant au « vibrant plaidoyer pour le droit à la difference »…bien sûr.

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  5. tinalakiller dit :

    Pas le chef-d’oeuvre espéré, ça a quelques petits défauts, je m’attendais à être plus émue, mais c’est tout de même un excellent film 🙂

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  6. Pascale dit :

    J’ai adoré et été émue moi.
    Mais je suis une midinette sentimentale et rêveuse (espèce en voie de disparition il me semble) et très premier degré souvent.
    Et l’amour est ou rend aveugle et rend la parole…
    J’ai aussi aimé l’aspect comédie musicale.
    Je trouve que l’homme poisson (magnifique) ressemble au faune du Labyrinthe qu’il faudrait que je revois.
    Strickland a tout du nazi aussi par sa famille proprette et blonde, 1 femme, 2 enfants.
    Et par sa façon très Heidrich de faire l’amour.
    Et comme Hamon Goethe dans La liste de Schindler amoureux d’une juive, il est terriblement attiré par Elisa.
    L’interprétation est magnifique.
    Un grand et beau film.

    P.S : le mal et est…

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    • Strum dit :

      Je peux être assez fleur bleue aussi. Mais je trouve que del Toro consacre peu de temps à l’histoire d’amour qui du coup ne m’a pas beaucoup ému. Il a l’esprit trop occupé par Strickland (« nazi » quand même pas 🙂 , la famille proprette ne suffit pas, et fasciste c’est déjà pas mal). L’homme-poisson ressemble à Abe Sapien de Hellboy, pas tellement au faune du Labyrinthe de Pan à mon avis.
      PS : « le mal existe et est tangible » : c’est la syntaxe de cette phrase qui te chagrine ?

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      • Pascale dit :

        Je trouve au contraire que c’est bien équilibré. Tu as dû te laisser impressionner par le vilain 🙂 et trouver du coup qu’il prenait trop de place.
        Pour le nazi… effectivement il n »extermine pas des peuples entiers quoique s’il découvrait le peuple du « poisson » il le ferait sans doute passer par les expérimentations de la recherche médicale plutôt que d’apprendre à danser dans l’eau.
        Fasciste suffira si tu préfères. Je lui trouvais des similitudes avec des nazis de cinéma voilà tout. Et notamment l’Amon Goethe de La liste. Un nazi amoureux d’une Juive, c’était dingue. Et là, son attirance pour Élisa le perturbe aussi.

        Quant au « et est », j’ai dû rêver. D’ailleurs, de quoi je me mêle!

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    • kawaikenji dit :

      t’as quelque chose contre les blonds propres ?

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  7. 100tinelle dit :

    Bonjour Strum,

    D’abord, je constate avec plaisir que tu es allé voir ce film sans tarder, même si réalisateur avait bien entamé son capital de sympathie avec ses deux derniers films 😉
    Je suis en général très fan du réalisateur mais j’en attendais plus (j’avais placé la barre trop haut, pas bien). Pourtant, il y a beaucoup de très bonnes choses dans ce film, mais… mais il accorde effectivement trop d’importance au vrai monstre de l’histoire, tant et si bien qu’on le sent plus fasciné par le colonel Strickland (Michael Shannon) que par son homme amphibien, qui semble étouffer sous ses combinaisons en latex et son environnement « très étudié », et qui souffre par conséquence d’un manque d’expressivité. Du coup, mon côté midinette qui tombe vite amoureuse des gentils monstres a rapidement perdu de son élan, tant et si bien que je le comparais sans cesse au très sympathique Abe Sapien de Hellboy (oui, j’avoue, j’ai un grand faible pour ce personnage, que je trouve délicieux) au détriment du premier, alors que tous les deux sont interprétés par le même acteur Doug Jones (ce n’est donc pas son jeu d’acteur qui est en cause). Bref, j’attendais plus d’émotions, mais je me suis tout de même laissée prendre sur la fin, très belle et très romantique. J’ai beaucoup aimé la résonance qu’on pouvait imaginer entre une des dernières images du film et les étranges stries qu’Elise (Sally Hawkins) présente au cou depuis qu’elle fut retrouvée bébé sur le bord de la rivière, comme si elle faisait déjà partie de la famille, ou mieux, qu’elle avait déjà été sauvée par son futur grand amour. Ah là, mon âme romantique fut comblée 😊
    Quoi qu’il en soit, Le Labyrinthe de Pan reste également la référence du réalisateur en ce qui me concerne. Mais il arrive tout de même à m’embarquer à chaque fois, d’une manière ou d’une autre.

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    • Strum dit :

      Bonjour Sentinelle, tu es plus indulgente que moi mais on se retrouve assez dans nos impressions sur le film. Pour les stries, j’avais deviné dès le départ qu’il s’agissait de branchies et que cela faciliterait donc l’histoire d’amour. 🙂 Et comme toi, j’ai beaucoup pensé au Abe Sapien de Hellboy – d’ailleurs del Toro voulait faire un film sur lui qu’il a fait indirectement ici. Le Labyrinthe de Pan reste de loin mon préféré du réalisateur.

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  8. lorenztradfin dit :

    J’en sors du film – au début un peu agacé par l’ambiance Jeunet … mais plutôt pris par le récit, le persiflage des films des années 50 et de l’histoire d’amour aux striées branchiées…. J’ai bcp aimé les dernières images….. (ainsi que l’utilisation de la Javanaise)…. Passé un très beau moment

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  10. dasola dit :

    Bonjour Strum, il faut vraiment que je vois le Labyrinthe de Pan qui manque à ma culture. J’ai déjà écrit ce que je pensais de ce film qui m’a plu mais pas émue. Bonne journée;

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    • Strum dit :

      Bonjour dasola, « manque à ta culture », je n’irai pas jusque là, mais il s’agit à mon avis du plus beau film de Del Toro et d’assez loin. Bonne journée également.

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  11. Félix dit :

    Très chouette papier, Strum. Je te rejoins aussi.
    Comme tu le dis, Del Toro passe beaucoup de temps sur Strickland et c’est pour moi un gros souci du film tant ce personnage me paraît raté, incompréhensible. Si c’est le Mal, un mal aussi simple et terre-à-terre, alors inutile d’y passer tant de temps, on aurait vite pigé dès son apparition digne du vilain de Roger Rabbit. Les enjeux autour de la créature, entre russes et américains, me paraissent très légers aussi, on ne les ressent vraiment pas.
    Et à côté de ça, l’histoire d’amour n’a aucune épaisseur.
    Dommage…

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    • Strum dit :

      Merci Felix, il est clair que del Toro est fasciné par Strickland et sa passion malade de la chair, obsession cohérente avec le reste de sa filmographie mais qui marque les limites du film. C’est lui le vrai monstre de l’histoire bien sûr

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  12. Un joli conte comme les aime Hollywood. Une belle mise en image, un peu léchée, pour une histoire très prévisible. On dirait du Disney, finalement. C’est bien fait, rien à dire, mais il manque quelque chose…légèrement déçu donc.

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  13. Oui. Le méchant est très réussi et a beaucoup (trop) d’importance…

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