Joker de Todd Phillips : rectiligne

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Joker (2019) de Todd Phillips est un film-personnage : tout ce que nous percevons passe par le prisme de l’esprit dérangé de son personnage principal, Arthur Fleck, enfant adopté violenté, adulte méprisé et affligé d’un handicap qui le fait ricaner à contretemps. A part lui, aucun personnage n’existe vraiment. Preuve en est que le régime esthétique des images mentales du film, celles où Fleck s’invente une liaison imaginaire, est exactement le même que celui des autres images : couleurs lourdes, sales et criardes, bande-son envahissante qui scande le rythme du plan, schématisme coupant Gotham City en deux – d’un côté les nantis, de l’autre les misérables. Ce subjectivisme forcené et sans recul enferme le film dans une boite rectangulaire qui en fixe les angles et les limites. Dans la boite, éructe et se cogne aux angles un formidable Joaquin Phoenix qui rend si bien compte de la schizophrénie progressive de son personnage qu’on a l’impression qu’il y a deux acteurs : celui qui joue douloureusement Fleck et ses mouvements maladroits, celui qui joue amoureusement, languidement, le Joker aux mouvements souples. En dehors de la perception du monde par le Joker, qui continue même dans les plans vus du ciel, il n’y a rien – rien qui la contredise visuellement. Au contraire : ses trois premières victimes, dans le métro, sont des caricatures de yuppies. C’est la limite de tout film-personnage, de toute vision exclusive, a fortiori quand le personnage titre devient dément.

Le monde selon le Joker, c’est « l’enfer des pauvres » de L’Homme qui rit de Hugo (une influence du personnage), c’est le contrechamp des Batman de Nolan où triomphaient la technologie et les institutions, ce sont les électeurs de Trump (et les autres) exclus des bénéfices de la mondialisation. Car bien que se déroulant dans les années 1970, le film fait volontairement écho à la crise actuelle de la société occidentale qui subit les contrecoups d’une mondialisation difficilement contrôlable. Le milliardaire Thomas Wayne (père de Batman) traitant de « clowns » les laissés-pour-compte, c’est, toutes choses égales par ailleurs, Hillary Clinton traitant de « déplorables » les électeurs de Trump. Baudrillard avait analysé, dans La Société de consommation, la capacité du capitalisme à intégrer dans son système économique sa propre critique en la faisant fructifier économiquement. Le studio Warner fait ici de même, par opportunisme commercial. Nulle révolution, nulle émeute de rue, ne sont encouragées ici, sinon dans l’esprit de ceux qui y aspirent déjà. Joker n’est pas un film politique, hormis celle, cynique, du chiffre. Il suffit au spectateur de faire un pas de côté pour sortir du subjectivisme du film et ce n’est pas au cinéma de rendre des comptes à la place de la réalité. Il y a du reste quelque chose d’ironique à voir les journalistes américains s’offusquer de la dimension soi-disant insurrectionnelle du film alors même que les Etats-Unis ont élu à leur tête une autre sorte de Joker, en tout cas un personnage qui semble issu d’un comics book, ce qui signifie que d’une certaine façon, la catastrophe est déjà advenue. La réalité est souvent pire que ce que le cinéma peut imaginer.

Malgré ses références à notre monde, Joker ne se départ pas autant que Phillips voudrait le faire croire des atours esthétiques des films de super-héros. Certes, et c’est heureux, le film n’est pas noyé sous le déluge d’effets spéciaux imposé habituellement par Marvel et DC Comics, certes il semble parfois inspiré, vague caution artistique, du Scorsese de Taxi Driver, mais aussi de La Valse des Pantins, jusqu’à lui emprunter Robert de Niro (jouant le personnage de Jerry Lewis), mais le film n’existe qu’à travers son personnage, et les coups de boutoir de la bande-son, stridente et envahissante, s’escriment à priver le spectateur de la liberté d’échapper à la boite et appartiennent davantage à la manière de Marvel et DC qu’au cinéma américain plus mutique et ouvert des années 1970. Cette bande son raide guide le film sur les rails rectilignes de sa narration que reflètent à l’écran de très fréquents plans de bus, de trains, de métros, de Fleck courant, dans les tunnels, dans les couloirs, dans ce grand escalier extérieur, le film allant de l’avant dans un inexorable mouvement qui libérera, dans une relation de cause à effet, l’esclave Fleck, trop souvent humilié et brimé, pour en faire le Joker, c’est-à-dire un maître au sens hégélien du terme, qui ne prend conscience qu’il existe qu’à partir du moment où il est prêt à sacrifier qui il était pour devenir un « autre », à partir du moment où sa vie et celles d’autrui, devenues « comédies », n’ont plus de valeur, au sens où il ne craint plus de les perdre. Ce n’est qu’alors qu’il est heureux, pouvant même mieux contrôler son rire. Cet « autre » peinturluré, le Joker, a de l’allure quand l’incarne Joaquin Phoenix, qui transforme souvent, depuis quelques années, les films où il apparait en films-personnages aux images-perceptions tournant autour de lui – ainsi dans The Master de Paul Thomas Anderson, autre film subjectif où la santé mentale de son personnages est défaillante. C’est de lui que le film tire sa part de réussite, et les derniers plans dans la rue où le Joker, plus mort que vif, se relève après un accident de voiture pour tracer un rictus de sang sur son visage comme un signe de ralliement pour les autres « clowns », possèdent une indéniable force d’incarnation, avec toute l’ambiguité dans laquelle se complait le film vis-à-vis de ce personnage d’assassin.

Strum

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13 commentaires pour Joker de Todd Phillips : rectiligne

  1. Une fois de plus tu traduis à la perfection, arrimé à un solide argumentaire, ce que le film semble être réellement : un pur produit autocritique de consommation tel que défini par Baudrillard.
    Mais tout de même. Si Hollywood peut accoucher d’un tel monstre, si puissamment porteur d’idées qui entrent en collision avec sa logique intrinsèque (même si je te rejoins sur le fait que le dieu dollar reste le grand vainqueur de cette mascarade), alors il peut rester un peu d’espoir à la création. L’image, le son, la mise en scène et l’interprétation de Phoenix forment un tout dans cette boîte aux idées noires que représente le film, contre laquelle la tête de Fleck, comme la nôtre (la tienne ?) vient cogner éperdument pour en sortir. Certes, tu es parvenu à t’éjecter, à faire ce pas de côté, qui t’a sans doute privé du plaisir immersif qu’on attend généralement d’un film. Elle t’a permis d’en voir les coutures obscènes, les fausses intentions, t’a permis de déjouer le piège du « divertissement », terme qui, dans l’acception du Joker, recouvre un sens plutôt ambigu.
    Car c’est bien là que mon adhésion personnelle achoppe, dans ce que tu décris très justement ainsi :  » En dehors de la perception du monde par le Joker, qui continue même dans les plans vus du ciel, il n’y a rien – rien qui la contredise visuellement. » Pas de contre-point, pas de Batman, pas d’antagoniste sinon l’autre clown qui vise la mairie, sinon l’injustice ordinaire,sinon l’individualisme hostile et hargneux de tout un chacun. La question du meurtre, comme le sort promis à la voisine, interpelle tout de même : ce Joker serait-il finalement un justicier qui pèse le bon et le mauvais avant d’infliger son châtiment ?
    Plus que la forme, ou le projet commercial, c’est bien ce geste arrêté qui me laisse dubitatif.

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    • Strum dit :

      C’est toute l’ambiguité du film que de ne pas complètement trancher cette dernière question en laissant hors champ ce qui advient à l’innocente voisine. Cependant, Fleck avait déjà assassiné son collègue de travail avec une paire de ciseaux et sa mère malade, donc ça reste un malade et un assassin et non un justicier sinon dans sa vision dévoyée du monde. Mais oui, pas de contrepoint ou de contrechamp, j’ai toujours trouvé cela gênant et limitatif pour un film; a fortiori quand le personnage titre est un dément.

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  2. lorenztradfin dit :

    eh ben – moi je mélangerai vos deux critiques et ne me casserai pas la tête pour en écrire une…. Mon cœur balance entre vos deux approches (moi je n’ai pas fait le pas de côté…) …. J’aime votre débat si juste !

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    • Strum dit :

      Merci de ton appréciation ! Cela dit, et même si nos critiques sont différentes, je pense que princecranoir et moi, nous sommes, dans le fond ou dans l’ensemble, plutôt d’accord sur le film.

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  3. Pascale dit :

    Ah la la comment tu divulgâches !!!

    Je ne suis d’accord que sur ta vision de l’acteur monstre. Joaquin/Joker est dément. Pourtant Heath Ledger avait placé la barre très haut. Cela dit, ils ne sont pas en concurrence. La performance d’Heath Ledger reste mythique.

    Je le trouve beaucoup moins manichéen et caricatural que tu le dis (le film). C’est même plutôt subtil. Il y a les nantis (Thomas Wayne dans sa forteresse), les gens qui bossent (à la télé par exemple et ne sont pas des milliardaires), ceux qui ont un travail et les autres comme Arthur qui le perd. Même s’il est le personnage central, omniprésent… La grève des éboueurs, la campagne électorale, la ville qui grouille, tout cela est bien vu.

    Je n’ai AUCUN doute sur le sort de la voisine et de sa fille, pas plus que sur celui de la psy…

    Et j’ai aimé la musique. Notamment celle-ci https://youtu.be/8OJ01psE6wc

    les électeur de Trump

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    • Strum dit :

      Pourquoi dans ce cas le réalisateur n’a-t-il pas montré les assassinats de la voisine, de la fille, de la psy, sinon pour rendre le personnage plus sympathique comme il le rend plus sympathique en faisant opportunément des trois victimes du métro de sombres connards ? Ici, les nantis sont tous des salauds. C’est un peu facile, cela témoigne d’une certaine complaisance pour le personnage, je trouve. Je ne divulgache rien, on devine tout dès le départ. 🙂 Merci pour la relecture. Je trouve Phoenix beaucoup plus impressionnant qu’Heath Ledger.

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      • Pascale dit :

        « s’invente une petite amie imaginaire » : ça, c’est du divulgâchage. Moi j’y ai cru, même si j’avais du mal à y croire 🙂

        ATTENTION : AUTRES DIVULGACHAGES
        Les meurtres de son « copain » clown », de sa mère sont montrés… même si ce ne sont pas des prix nobels, et ne sont pas aussi crétins que les 3 de wall street, ce ne sont pas non plus des gens très fréquentables. Les abrutis qui le tabassent au début, sont des gosses des rues. Son « patron » n’est pas non plus au CAC 40. Je trouve que tout le monde en prend pour son grade, les riches comme les pauvres ! Et les flics n’ont pas inventé la marche arrière non plus.
        🙂

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        • Strum dit :

          J’ai quand même eu l’impression que le film justifiait systématiquement ses actions par sa narration d’où cette idée aussi du film-personnage. Et les personages de la mère et de l’ami clown ne sont justement pas innocents.

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  4. J.R dit :

    « Joaquin Phoenix, qui transforme souvent, depuis quelques années, les films où il apparait en films-personnages aux images-perceptions tournant autour de lui »
    Je m’y suis repris à plusieurs reprises pour la comprendre celle-ci ; )
    Le film a l’air intéressant, mais comme ta phrase l’indique le personnage principal semble vampiriser le film.
    J’ai pas vu le film mais jusqu’à quelle limite la victimisation peut pousser au crime ? Bonne question…

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    • Strum dit :

      Oui, un peu alambiquée celle-là. 🙂 Je ne suis pas sûr que le film te plaise même si je serais curieux d’avoir ton avis. Sinon, oui, c’est une bonne question et la réponse du film me parait être pour le coup sans ambiguité puisqu’il « justifie » dans le récit les crimes et quand ils ne peuvent être justifiés, il ne les montre plus.

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  5. Ping : Rire, une malédiction (Joker, Todd Philips) – Pamolico : critiques, cinéma et littérature

  6. J’ai vu le film ce soir. Je ne suis pas aussi critique que toi même si je pense à peu près la même chose. Je suis rentré dans la salle avec des préjugés gros comme moi (ce n’est pas moi qui ai choisi ce film, j’y suis allé avec des collègues) et comme je m’attendais au pire, le résultat a été globalement positif comme dirait l’autre !

    La performance de Phoenix est exceptionnelle (je ne l’avais pas vu à l’écran depuis L’homme irrationnel, la saut qualitatif est assez notable) et l’idée générale de faire de Joker un stand-up comédien raté, avec de sérieux problèmes mentaux et humilié de façon à passer à l’acte est plutôt bonne. On ne peut pas reprocher au film d’être un film personnage puisque c’était le contrat dès le départ.

    Maintenant, le scénario est à peine écrit, la rencontre avec le petit Bruce Wayne, le meurtre de Thomas Wayne, la romance et même le meurtre du collègue sont assez mal amenés voire grotesques mais l’ensemble – et surtout la prestation de Phoenix – ne méritent pas, à mon avis, autant d’indignation.

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    • Strum dit :

      Je pense que le film ne mérite ni indignation, ni lauriers excessifs. Film-personnage, le contrat dès le départ sans doute, mais film-personnage quand même, avec les limites qui vont avec. Mais on sera d’accord pour saluer la prestation exceptionnelle de Phoenix.

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