Manchester by the sea de Kenneth Lonergan : drame classique et paysages maritimes

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Les plus beaux drames sont ceux qui sont filmés sereinement, ainsi ceux de Mizoguchi. Le magnifique Manchester by the sea (2016) de Kenneth Lonergan est de cette veine : c’est lui aussi un film d’eau où les plans de baie et d’océan qui reviennent régulièrement agissent comme un contrepoint apaisant. Ce très beau film raconte l’histoire d’un homme au coeur brisé, Lee Chandler (Casey Affleck), qu’un terrible sentiment de culpabilité empêche de vivre. Depuis le drame qui a bouleversé sa vie, il ne vit plus : concierge et homme à tout faire, il est pareil à un automate qui répète des gestes appris ; le désir de vivre a déserté son coeur.

Au début du récit, Lee revient dans sa ville natale, Manchester-by-the-sea ; son frère décédé a fait de lui dans son testament le tuteur de son fils Patrick. De retour sur les lieux du drame, Lee se souvient. Les images reviennent à la surface de sa conscience par vagues successives, et nous les découvrons avec lui, au moment même où il les revoit. C’est peu à peu que ce passé ressurgit, ombre s’allongeant derrière les paysages maritimes tranquilles de Manchester. La séquence de l’incendie et du commissariat, portée de bout en bout par l’Adagio d’Albinoni, joué ici dans sa quasi-intégralité (fait rare au cinéma, art du découpage) est sans doute ce que j’ai vu de plus bouleversant au cinéma en 2016. La musique et les images s’y répondent, s’y prolongent, issues d’un même foyer de tristesse ; le rythme même de la musique dicte le rythme de la séquence qui prend un caractère quasi-musical. Pour Lee, et c’est le sens de la construction du film, il n’y a plus ni présent, ni passé, tout se mélange dans le temps sans fin du sentiment de culpabilité qui l’étreint. On se demande comment il peut encore vivre, et l’on comprend pourquoi depuis le début du film il hantait les plans plus qu’il ne les habitait, silhouette repliée sur elle-même, homme éteint comme privé de sa lumière intérieure. Immobile et pétrifié, figé sur l’arête glacée de sa culpabilité, il ne songe plus qu’à se punir. Pendant une heure et demi, Lonergan tutoie les hauteurs du drame cinématographique. Son sens de la composition des plans, sa foi dans la force de l’image fixe (les films sans mouvements de caméra superflus ne sont pas légions aujourd’hui) et la lumière froide et de cristal qui nimbe Manchester suscitent une atmosphère hivernale et funèbre. La très belle musique du film, où se côtoient Albinoni, Haendel, Massenet et les choeurs élégiaques composés par Lesley Barber, fait résonner ce pur édifice d’ondes hypnotiques.

Lorsque cesse la ronde des flashbacks, et que Patrick essaie de tirer son oncle Lee de sa torpeur (comme son frère le voulait), lui démontrant par l’exemple que lui-même ne s’est pas laissé abattre par la mort de son père, le film perd peut-être un peu de sa force, mais c’est l’occasion pour Lonergan de saisir sur le vif, en quelques scènes réussies et parfois drôles, des moments heureux de la vie de cet adolescent de 16 ans – prégnance du quotidien qui confère plus de vérité au film. Ce compagnonnage entre Lee et son neveu dont il reçoit des afflux de vie est au coeur du film ; elle nourrit son mélange de drame et de trivialité. Il y a sans doute un quart d’heure de trop dans la deuxième partie, mais pour le reste, que ce film est beau, à la fois tellement triste et en même temps inscrivant la douleur de Lee dans des paysages de neige et d’eau qui la diluent dans l’espace et le temps, l’enfouissant dans les images du monde. Et puis Casey Affleck est formidable en Lee : il est l’image même de sa douleur rentrée et inextinguible, suggérant les lointains de sa tristesse d’un seul regard. Tout cela fait de Manchester by the sea un film dans la grande tradition du cinéma classique américain, le plus beau sans doute qui nous soit venu d’outre-Atlantique en 2016.

Cinéaste rare, Kenneth Lonergan, qui fut d’abord dramaturge, n’a réalisé que trois films en seize ans, le deuxième, Margaret (2011), tourné en 2005, ayant donné lieu à un bras de fer qui finit en longue bataille judiciaire entre le réalisateur, le producteur et le studio qui bloqua sa sortie durant plusieurs années. Il est heureux que Lonergan ait pu finalement tourner un troisième film, mais on peut regretter qu’un cinéaste de cette qualité rencontre tant de difficultés pour réaliser ses films.

Strum

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8 commentaires pour Manchester by the sea de Kenneth Lonergan : drame classique et paysages maritimes

  1. Bonsoir Strum
    S’il est vrai que le cinéaste ne cherche pas à profiter de l’émotion provoquée par le drame vécu par Lee, j’ai trouvé la séquence de l’incendie un peu gâchée par la musique d’Albinoni, trop appuyée et trop forte. Est-ce parce qu’il est difficile d’entendre désormais ce célèbre adagio trop souvent utilisé au cinéma, à tort et à travers ?
    Si après cette séquence, on se demande, en effet, comment Lee peut-il donc parvenir à vivre, je n’ai pas été totalement convaincu par le développement du film et tout comme vous, j’ai ressenti des longueurs. Je ne partage pas l’enthousiasme général autour de ce film, estimable certes, car il manque, à mon humble et simple avis, quelque chose, un je ne sais quoi …. Avec un tel sujet, le cinéaste s’est retenu de tomber dans le mélo facile, et c’est à son honneur, mais cette distance m’a empêché d’adhérer au personnage principal, on se dit bon et alors, et mon intérêt pour lui s’est estompé au fil des images.
    J’ai toutefois bien aimé le personnage de son ex-femme qu’il croise dans la rue alors qu’elle vient d’avoir un bébé. J’ai trouvé la scène forte et émouvante.
    Demain soir, je vais voir Premier Contact de Denis Villeneuve.

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    • Strum dit :

      Bonsoir Jean-Sylvain, c’est vrai que l’Adagio d’Albinoni est souvent utilisé au cinéma, mais ici la mise en scène tout en lignes classiques de Lonergan parvient je trouve à intégrer l’adagio dans les images, à le faire sienne. Ce genre de drame qui sollicite l’émotion du spectateur appelle certes des appréciations subjectives, mais c’est ce qui m’a d’abord plus dans ce film : la maitrise de la mise en scène, dans la tradition du cinéma américain classique. Pour le reste, la musique est pour moi un élément très important dans un film. Elle peut décupler mon émotion. Ici, je l’ai trouvé très bien utilisée, et pas seulement dans la séquence de l’incendie. Bonne vision de Premier Contact, vous me direz ce que vous en pensez. Assez beau film, mais ayant des défauts d’écriture à mon avis.

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  2. Merci pour votre réponse. Bonne soirée.

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  3. modrone dit :

    Un drame familial, voire un mélodrame, mais ce cinéma est magnifique. Le fameux adagio, certes appuyé, passe bien et cette description des modestes aux prises avec le destin, le labeur et la tristesse m’a beaucoup touché. Excellents interprètes. Un univers, je l’ai écrit ailleurs, qui ressemble aux chroniques de Springsteen.

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    • Strum dit :

      Ah peut-être, je n’avais pas fait le rapprochement avec Springsteen. Manchester by the sea est d’ailleurs un film au rythme assez musical, même si ce n’est pas le rythme binaire du rock ou de la ballade folk ; c’est celui des morceaux de musique classique et des choeurs élégiaques qui parcourent le film.

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  4. 2flicsamiami dit :

    La dernière pièce de ton puzzle cinématographique 2016 enfin en place, tu pourras nous délivrer ton classement annuel 🙂
    Ce Manchester By The Sea jouit décidément d’une très belle presse, chez les professionnels comme chez les amateurs éclairés. Je prends donc note de cette nouvelle destination qu’il me faudra atteindre au cours de cette nouvelle année.

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    • Strum dit :

      La dernière pièce ? J’aimerais bien, mais il y a encore pas mal de films que je n’ai pas vus (Le garçon et la bête, Paterson, L’étreinte du serpent, La mort de Louis XIV, Bella et Perduta, Nocturama). Cela dit, je vais maintenant essayer en effet de faire un petit bilan. 🙂

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  5. Ping : Films préférés et bilan de l’année 2016 | Newstrum – Notes sur le cinéma

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